# 14 – 22 septembre 2014

The Love Affairs of Nathaniel P.

Nous sommes à Brooklyn. Nathaniel « Nate » Piven, trentenaire sur-diplomé mais sous-employé, vient enfin de signer un contrat pour publier un roman. Tout semble lui sourire, si ce n’est que, comme beaucoup de ses congénères, jeunes intellectuels « déclassés » avant d’avoir été classés, il peine à mener une véritable vie d’adulte : dans son appartement d’adolescent, il alterne entre velléités d’écriture, sites pornographiques et oisiveté. Pourtant, il est entouré de femmes toutes plus désirables les unes que les autres, sans parvenir à faire son choix, si à s’établir avec aucune d’entre elles. Vous l’aurez compris, The Love Affairs of Nathaniel P., traduit en français sous le titre La Vie amoureuse de Nathaniel P. et publié aux éditions Bourgois, a pour ambition, aussi minime soit-elle, d’approfondir le portrait intime d’un personnage, en même temps que celui d’une génération.

Ce projet est rondement mené par Adelle Waldman. Le lecteur se prend à tourner les pages sans s’arrêter, car elle sait manier à la perfection un art du récit fait de trivialités et de plongées soudaines dans les motivations les plus profondes de ses personnages, en particulier Nate, duquel elle parvient à faire un archétype des trentenaires éduqués blancs de notre époque, sans toutefois tomber dans la simplification et perdre de vue l’incarnation de son personnage : il vit, les autres personnages vivent et dessinent les contours d’un lieu, le Brooklyn de nos années 2000 en proie à la gentrification, comme d’une mentalité.

À première vue, Nate n’a rien du héros qu’on aimerait aimer. Lena Dunham, la créatrice de la série Girls, à laquelle ce roman fait parfois penser, a d’ailleurs loué The Love Affairs of Nathaniel P. ainsi : « Ce livre vous fera rire, vous vous y reconnaîtrez, et si vous êtes une femme, il vous poussera vers le lesbianisme. » Car en effet, Nathaniel est un véritable anti-héros. Son trait de caractère le plus évident ? Une mauvaise foi à toute épreuve, mâtinée d’un politiquement correct dont le roman est la critique : il se dit féministe, mais en grattant un peu, ne considère pas vraiment les femmes comme son égal ; progressiste, mais obsédé par le parcours universitaire (Harvard, les universités de la Ivy League…) et par la domination sociale. Il semble être à lui seul le symptôme de nos élites contemporaines, étouffées par des discours qui n’ont plus aucune prise avec la réalité. En bref, il est détestable… seulement, on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour lui, de se reconnaître dans quelques-uns de ses travers, surtout quand on appartient à la même génération que lui.

Car au-delà de la simple satire sociale ou de la comédie de moeurs sentimentale (avec tout ce qu’elle peut avoir de superficiel dans la peinture des aventures amoureuses et érotiques des protagonistes), le roman d’Adèle Waldman parvient à percer l’écorce de son personnage, et d’exposer ce qui travaille ses discours : la culpabilité. Culpabilité d’être soi, d’être né à la place où on est né, d’être parvenu à la place où l’on est parvenu… Toutes ces choses agissent dans l’ombre, et humanisent son personnage. On en viendrait presque à le plaindre, alors que, si on le croisait dans la vraie vie, on le haïrait.

Si The Love Affairs of Nathaniel P. n’est pas le plus grand roman de la décennie, il n’est pas non plus un mauvais roman. Il faut toujours rapporter une oeuvre à l’horizon qu’elle espère atteindre, et nul doute que Adelle Waldman, avec ce premier roman, est parvenue à l’objectif qu’elle s’était fixé : en parcourant les pages de ce texte, on a bel et bien l’impression de lire, clairement une époque. L’auteur est douée pour capter les signes marquants du contemporain, dans les habitudes, les façons de se comporter, les tics de langage de ses personnages, pour nous offrir, au-delà du simple superficiel, une vision finalement désespérée de nos amours modernes.

La vie amoureuse de Nathaniel P.

La Vie amoureuse de Nathaniel P., traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch, éditions Bourgois, 19 euros.

# 11 – 24 mai 2014

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Ça arrive parfois quand vous achetez des livres d’occasion…

J’ai dû acheter Cosmopolis de Don DeLillo il y a deux, trois ans peut-être plus. Depuis le jour où je l’ai trouvé dans le bac d’un bouquiniste, il m’avait attendu, maintenant rangé dans une de mes étagères, à côté d’autres livres de Don DeLillo, de Robertson Davies ou d’Edogawa Ranpô. Comme je suis dans ma période Cronenberg en ce moment (à ce propos, je vous conseille à tous d’aller voir Maps to the Stars, sorti au cinéma cette semaine), j’ai regardé le film qu’il a tiré de ce roman, et ai donc repris le livre. Celui-ci s’est ouvert directement page 100-101 où se trouvait une feuille pliée. Le texte dit ceci :

« 02/11         401

Confirmé table pour ce soir 8.30

restaurant Mirabelle

un top hotel

splendide royal

via di porta pinciana « 

Le tout est écrit sur le papier de l’Hôtel Piranesi, Palazzo Nainer, à Rome. Ce post n’a pas d’autres buts que recopier ce message. Parfois, des tranches de vie se glissent, pliées, entre les pages de nos livres.

# 9 – 25 avril 2014

D’un sentiment qu’on éprouve souvent dans une

vie de lecteur (1)

Au cours d’une vie de lecteur, il n’est pas rare de tomber sur cette maladie. Plus que de maladie d’ailleurs, il faudrait parler d’un état. Un état qui vous prend et qui ne vous lâche plus. Contre lequel, même en y mettant toutes vos forces et en luttant du mieux possible, vous êtes toujours vaincu. Ça arrive de temps à autre, surtout quand vous vous y attendez le moins. Sournoisement. Par surprise.

Quelques heures plus tôt, vous tourniez la dernière page d’un roman aimé, et maintenant, vous vous retrouvez, stupide et seul, avec cet état au corps, le vide au ventre : vous ne pouvez plus lire.

Non pas que le dernier livre vous ait laissé sans voix, exténué ; que vous ayez lu un de ces chefs d’oeuvre qui nécessitent du repos, un temps de réadaptation au monde ou à la chose écrite. Non : vous ne pouvez plus lire. Il vous est impossible d’ouvrir le moindre ouvrage sans décrocher dès la première phrase, sans bâiller d’ennui dès la deuxième, sans que, parvenu au bout de la troisième, vous vous arrêtiez et vous disiez : que suis-je en train de lire ? Qu’est-il en train de faire, ce con ? Pourquoi tient-il un marteau ? Alors vous recommencez la phrase, et à la phrase suivante, vous avez déjà tout oublié.

Y a-t-il un état plus frustrant pour un lecteur que celui-là ?

On croit toujours, quand on lit depuis l’enfance, qu’on lira pour la vie. Qu’on est lecteur comme on est homme ou femme, ou brune ou blond. Qu’en somme, on lit comme on mange, par plaisir bien sûr mais surtout par nécessité. Car il faut bien se nourrir la panse et la cervelle pour ne pas dépérir. Et puis ce genre de moments arrive, et soudain tout nous tombe des mains, on ne peut s’empêcher de voir les murs autour de nous s’effriter, le monde se disloque, nous ne sommes plus sûrs de nous. Et pour cause, nous voilà remis en cause par un bloc de papier.

Et si, un jour, la lecture nous quittait ? Si, un jour, nous quittions la lecture ?

Des visions nous traversent le crâne.

Il existe des gens qui n’ont pas d’autre rôle sur terre, semble-t-il, que de nous complexer, nous rapetisser, nous faire sentir moindres, nous faire sentir médiocres. On ne cesse une vie durant de les trouver sur notre chemin. Parfaits, leurs bureaux sont impeccablement rangés, leurs vêtements bien repassés, soyeux. Ils ne suent jamais, n’ont jamais de cernes. Ils sont sains, ils respirent la bonne santé. Chez eux, il n’y a pas la moindre poussières, et les livres sont classés par ordre alphabétique, comme leurs factures par ordre chronologique, dans des classeurs, dans des pochettes plastiques. Leur parfum d’intérieur, discret, masque une potentielle odeur de renfermé mais il n’a pas lieu d’être : ils aèrent tous les jours leur appartement.

Quand on leur pose la question ils répondent : « Concilier vie de mère et carrière professionnelle ? Ça ne m’a jamais posé problème. » « Le tout dans la vie, c’est de savoir s’organiser. » « C’est à la portée de tout le monde. Un jeu d’enfant. »

Vous essayez, vous échouez. Ça doit venir de vous.

Ce genre d’individus existe aussi chez les lecteurs. Ils existent dans tous les domaines. C’est leur spécialité : ils complexent.

Vous en invitez un pour le café du dimanche. Il entre dans le salon, et tout de suite, son parfum embaume la pièce. Sur la table basse stagne le pavé sur les premières pages duquel vous ne cessez de butter. Vous avez beau retenter, ça ne va pas.

Il s’assoit. Vous lui racontez vos malheurs. Il y prête une oreille attentive en tordant un sourire de circonstance, un peu triste, tandis que son front se plisse. Il vous plaint, il vous plaint de tout son cœur avant de souffler sur le liquide brûlant et de reprendre une gorgée.

Quand vous avez fini votre récit, tous les deux vous vous renfoncez dans vos fauteuils. Un gros silence s’installe, entrecoupé de déglutitions. Finalement votre hôte conclut :

« Je te comprends parfaitement. Si j’étais dans ton cas, je deviendrais fou. »

Le temps s’arrête. Vous répliquez :

« Comment ça ? Tu veux dire que ça ne t’arrive jamais, à toi ?

- Pourquoi voudrais-tu que ça m’arrive ?

- Je ne sais pas… comme ça… pour rien.

- Mais voyons, je ne peux pas rester le moindre jour sans lire. C’est impossible. J’ai ça dans le sang, c’est nécessaire, c’est mon équilibre. »

Ainsi se clôt la conversation. La porte refermée sur votre ami, vous vous rasseyez dans le fauteuil. Sur la table basse, les deux tasses sont encore posées et, au milieu d’elles, trône le pavé maudit qui vous nargue. Vous voudriez le jeter à la poubelle, le brûler, mais d’abord, ce que vous allez faire, c’est vous allonger dans le canapé parce que ce dont vous avez besoin, c’est avant tout d’une bonne sieste.

Puisque maintenant vous ne lisez plus, vous n’avez plus envie de rien. Comme si le monde avait perdu sa chair, et vous votre envie.

En plus de ne pas comprendre pourquoi cela vous arrive maintenant, vous êtes incapable de répondre à la question : Comment en suis-je arrivé là ?

 

# 4 – 4 décembre 2013

« Il faut du temps pour le lire. Vous-même y parviendriez sans aucun doute. Il ne peut naturellement pas s’agir d’une écriture simple ; il ne faut pas qu’elle tue immédiatement, mais seulement dans un délai moyen d’une douzaine d’heures ; le tournant est calculé pour se produire à la sixième heure. Il faut donc que de nombreuses, de très nombreuses fioritures entourent l’inscription proprement dite ; la véritable inscription ne concerne sur le corps qu’une étroite ceinture ; le reste du corps est réservé aux fioritures. »

(Franz Kafka, « A la colonie pénitentiaire », traduction de Claude David.)

Peut-on trouver définition plus imagée et plus juste de la littérature, elle qui cache son coeur, son centre, son idée et son sens derrière des fioritures de mots, derrière des figures, des personnages, des intrigues, le tout pour cacher ce qu’elle veut nous dire, pour être la chair recouvrant l’os ?

 

Moi, Fatty, de Jerry Stahl – Le roman noir de la Babylone hollywoodienne

Moi, Fatty Jerry Stahl

« Lorsqu’ils apprirent que, partout dans le pays, le public des Nickelodeons semblait affluer pour voir ses comédiens favoris connus sous les seules dénominations de « Little Mary », « le Gars des studios Biograph » ou « La Fille des studios Vitagraph », les acteurs, méprisés,  considérés jusqu’alors comme à peine plus qu’une simple main-d’oeuvre, se mirent soudain à peser sur les ventes de tickets. Les visages déjà célèbres eurent droit à un nom et à des salaires rapidement réévalués : le star system – une grâce décidément à double tranchant – était né. Pour le meilleur et pour le pire, Hollywood devait désormais composer avec cette funeste chimère : la STAR.« 

Kenneth Anger, Hollywood Babylone

Comme Flaubert évoquant Emma Bovary, Jerry Stahl aurait très bien pu dire, pour parler de son roman : « Fatty, c’est moi. » Dans de faux Mémoires où son personnage s’exprime à la première personne, l’écrivain américain dépeint la naissance et l’essor d’Hollywood dans les années 1920. Et comment la formidable industrie naissante du cinéma se révéla être aussi une gigantesque une machine à broyer les êtres.

Roscoe « Fatty » Arbuckle, plus connu sous le surnom seul de Fatty Arbuckle (« Fatty » signifie plus ou moins « gros lard ») est maintenant une gloire oubliée de l’histoire du cinéma. Pourtant, au début du siècle, il fut un temps l’acteur comique le plus connu au monde, et même le premier à décrocher un contrat mirobolant lui donnant droit à un salaire d’un million de dollars par an. Mais les hasards de l’existence et le revirement de l’opinion sont implacables pour les êtres qu’on adule. La carrière de Fatty fut brisé net par un scandale de moeurs qui en fit un paria de l’Amérique, et le catapulta dans l’oubli.

Moi, Fatty est le récit de cette vie tragique, de ce destin brisé. C’est également un formidable roman sur la naissance d’un mythe moderne (Hollywood), et une méditation profonde sur la nature du rire et du comique.

Comment ne pas être en empathie totale, quand un tel personnage, une star, s’adresse directement à vous, sans filtre, et vous parle, vous confie ce qu’a été sa vie ? C’est que les stars, ces avatars modernes de figures mythologiques, en tout cas de figures auratiques, sont pour nous des surfaces, de purs et simples images posées sur de la pellicule, sur du papier glacé. Des photographies qu’on a casées en-dessous de gros titres, perdues parmi la masse des mots qui les entoure, qui les habille, jusqu’à ce que ces stars deviennent elles-mêmes des mots. Non plus des êtres de chair mais des êtres de papier, des personnages qui tiennent leur place au milieu des fictions collectives qu’on aime se raconter (tu connais pas la dernière ?), qu’on aime lire, comme si on lisait un roman.

La fabuleuse réussite de Moi, Fatty tient en cela : pas le biais du roman (fiction par excellence), faire en sorte que, derrière tout cela, derrière les images connues de Fatty, derrière les discours qui ont pu avoir été tenus, pour ou contre lui, derrière la nature même du spectacle, faire en sorte donc, qu’une voix enfin, nous parvienne. Une véritable voix, une voix humaine. Pour nous rappeler que derrière ce que nous voyons, il y a de véritables hommes, de véritables femmes, qui vivent, et que nous sommes les spectateurs d’une vie qui ne se montre que par bribes, que par éclats fugaces. Moi, Fatty donc, pour nous dire cela : être une star, cela veut dire tenir une place dans le spectacle. Pour le meilleur et pour le pire. Mais que veut dire « tenir une place » ? C’est tout l’enjeu et toute l’idée qui fait le coeur de ce roman merveilleux et pessimiste.

Le personnage principal de ce roman, Fatty, nait sous des auspices défavorables. Sa place dans la vie, il comprend très tôt où elle se situe. Ce sont les mots de son père qui la lui signifient. À peine l’enfant est-il né qu’il sera catalogué : le gros, le futur obèse est déjà l’objet des récriminations paternelles, qui parviennent à faire peser sur l’enfant la culpabilité : il aurait abîmé décisivement le vagin de sa mère en naissant. Ce n’est qu’une façon de dire que l’enfant est trop gros. Fatty, le gros lard, est maltraité, battu, malmené. Quittant l’école très tôt, vivant sous la terreur du père, le jeune Fatty se tourne vers la fréquentation des acteurs, des gens du spectacle, pour qui le garçon éprouve de la fascination : « Lorsque leur tournée était finie, je restais pour regarder les troupes faire leurs bagages et s’en aller au pas de charge vers leur prochain spectacle prestigieux sous chapiteau. Tout le mode les dévisageait quand ils remontaient Main Street vers la gare. Les boutiquiers sortaient sur leur pas-de-porte et ricanaient ouvertement. Si un petit garçon jetait une pierre sur un acteur, son père lui donnait une pichenette sur le menton. Si le môme atteignait sa cible, il avait sûrement droit à une petite pièce. » (p. 25-26)

Étrange fascination, dont on a du mal à distinguer la façon dont elle se fonde sur une forme de masochisme. Comme si Fatty découvrait alors un groupe de personnes, méprisé, qui lui ressemble assez. Et qu’il décidait justement d’en faire partie pour rendre le mépris que son père lui témoigne normal, dans l’ordre des choses. Supportable, donc.

Ce que met en forme ce roman, c’est que nous vivons prisonnier des scènes de notre enfance. Fatty choisit inconsciemment le théâtre pour renverser la situation dans laquelle il se trouve, mais en tentant de la faire disparaître, il ne fait qu’accentuer sa blessure : son nom de scène, qu’il déteste, est le surnom donné par son père lequel, sous la forme de fantôme, apparaît à chaque moment de sa vie. Et chaque rire du public porte la trace spectrale des grimaces paternelles, tant, dans les premiers moment de sa carrière, la moquerie est indissociable de l’affection. Si le jeune Fatty s’attire les caresses des actrices de la troupe, il n’en demeure pas moins un obèse qui fait rire le public.

C’est que le théâtre est le goût des monstres. Quelque chose demeure dans le théâtre du goût ancestral des foires aux atrocités. L’industrie du cinéma ne sera, en quelque sorte, qu’une reconfiguration de cet attrait monstrueux.

Fatty aura bénéficié et souffert d’un timing particulier. Arrivé dans ses premières années à Hollywood, assez tôt pour profiter de l’élan extraordinaire de l’enfance de ce lieu devenu mythique, il y sera également présent au moment où Hollywood devient la « Babylone » de l’Amérique pour reprendre l ‘expression de Kenneth Anger : la ville qui incarne en elle-même toutes les turpitudes, perversions américaines. Une nouvelle dimension mythique donc pour Los Angeles, qui est vite, dans l’Amérique de la Prohibition, de l’antisémitisme et du racisme, vouée aux gémonies avec sa « dégénérescence celluloïd », son « péché » : « L’Amérique voyait le mal partout. Et Hollywood était La Mecque du péché. Dieu lui-même nous en voulait. J’entendis un prêcheur perché sur une caisse à savons s’en prendre à « la main démoniaque à l’oeuvre dans l’industrie immorale du cinéma ». » (p. 202) Et il faut bien trouver un bouc émissaire. Qui ferait plus l’affaire que ce gros Fatty, successful, un peu trop d’ailleurs. Il doit bien avoir quelque perversité qui puisse précipiter sa chute. Et, au moyen d’un coup monté, voici sa réputation salie, sa carrière brisée. Silence des studios, arrangements avec la justice, faux témoignages… autant d’éléments qui constituent les machines de la ville des Anges. Le tout dans un contexte de naissance des tabloïds : « Nos chasseurs d’exclusivité ne pouvaient se passer d’Arbuckle. » (p. 142)

Le récit de cette chute, de cette transformation d’une idole en « viande saignante » pour les paparazzis pourrait être pathétique, dramatique. Il n’en est rien. La réussite de Jerry Stahl est d’en faire un roman très malléable, qui prend en charge à la fois la tristesse et la drôlerie de la vie. Et l’auteur transforme, du même coup, son roman en exploration de la notion de comique. Nul exergue aurait été mieux choisi que celui qu’il a placé en tête de son ouvrage : « Il n’y a rien de plus drôle que le malheur. » La phrase, très connue, est de Beckett. Sous un apparent paradoxe, elle propose une définition du comique. Le comique n’est pas dans les choses, mais il réside dans la relation qu’a un individu au monde, aux choses qui l’entourent. Et les Mémoires de Fatty l’íllustrent à plus d’un titre.

Prisonnier de ses scènes d’enfance, Fatty est ensuite prisonnier de la place où l’ont placé les spectateurs : celle de l’acteur qui est censé nous faire rire, à tel point que, même quand il est sérieux, il déclenche le rire, ne peut pas s’échapper de cette situation. Prisonnier de cet état de fait, il l’est aussi au sein de l’industrie du cinéma : les acteurs, interchangeables (surtout dans le comique), deviennent de plus en plus des emplois (comme on parle d’emploi au théâtre) plutôt que des personnages. Ils sont réduits jusqu’à n’être plus que des types, sans personnalité, sans profondeur. Et cela va plus loin, jusqu’à concerner la vie de l’acteur elle-même : « Maintenant, les grosses maisons faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour les rendre célèbres. Quand on signait sur la ligne en pointillé, on n’engageait pas seulement son talent, on livrait sa vie entière. Le véritable travail d’acteur consistait à faire croire au public qu’on était bien ce que le studio prétendait. » (p. 152) Ce pacte faustien, cette dévoration de la vie par le cinéma, constituent le paradoxe le plus intéressant du livre : avec Hollywood et la naissance de la société médiatique, les acteurs, autrefois anonymes, acquièrent soudainement un nom et une position sociale. Auparavant, ils n’étaient connus que par les personnages qu’ils incarnaient. Dorénavant, en acquérant un nom, ils sont transformés à double titre en personnage, condamnés à apparaître dans la vie de tous les jours comme des personnages. En acquérant un nom, ils perdent leur vie. Et Fatty confond bien vite la vie et la fiction, comme quand il évoque sa dépendance à l’héroïne : « J’ai le souvenir confus d’avoir pensé, au point culminant de ma décroche convulsive, que tout ça n’était qu’un deux-bobines comique. Pour de bon ! » (p. 155)

Il resterait encore beaucoup à dire sur ce roman magnifique, à la langue âpre et émouvante sans oublier d’être drôle. La traduction de Thierry Marignac en fait un texte français qui nous emporte immédiatement, rythmé et souple. La virtuosité de l’auteur parvient, sans aucune artificialité, à redonner une voix à ce qui n’était qu’une image – et cette voix nous touche en plein coeur.

Moi, Fatty, de Jerry Stahl, traduit de l’anglais (États-Unis), par Thierry Marignac, Rivages/Noir n°921, 368 p., 9,65 €.

NB : Les passages les plus émouvants de ce roman sont sans conteste ceux consacrés à deux figures importantes dans la vie de Fatty : sa première femme et Buster Keaton, le seul ami qui lui soit resté fidèle. Une occasion pour relire le très beau roman de Florence Seyvos, Le Garçon incassable, publié en mai aux Éditions de l’Olivier, et dont j’avais déjà parlé ICI. Ci-dessus, vous pouvez voir le court-métrage The Cook, que Fatty et Buster ont tourné juste avant que ce dernier ne parte à l’armée.

NB 2 : Aux lecteurs dont la curiosité aurait été piquée à la lecture de Moi, Fatty, je conseille vivement la lecture de Hollywood Babylone, de Kenneth Anger, récemment réédité dans la très belle collection « Souple » des Éditions Tristram. Le travail éditorial réalisé sur ce texte est remarquable : le livre est un très bel objet, agrémenté de photographies personnelles de Anger. Et vous y trouverez un autre portrait de Fatty, un autre récit (plus hostile, certes) de sa chute.

Des lectures pour les vacances (I)

Comment choisir des lectures de plage quand autour de vous il pleut et il fait 10 degrés ?

C’est la période. Comme on me l’a demandé en commentaire d’un article, je vous propose un article avec quelques conseils de lecture pour les vacances.

Je n’ai jamais vraiment saisi le concept de « lecture de plage ». D’une part parce que je déteste aller à la plage, je finis toujours ramolli du cerveau et en proie à l’insolation, les enfants des autres crient et me jettent des ballons gonflables multicolores sur la casquette, à croire que je suis une cible privilégiée ou que je souffre d’une malédiction dès ma naissance. Les effluves de monoï me plaisent mais finissent toujours pas m’étourdir, et surtout : le sable se glisse entre mes orteils, entre les pages du livre que je lis, les marges blanches finissent toujours par s’auréoler de taches graisseuses de crème solaire et, pour peu que vous lisiez un poche de qualité médiocre, l’encre se met à baver, et les pages se gondolent sous l’action du sel, du vent, et du soleil. Donc, je ne lis pas à la plage, pour la simple et bonne raison que je ne vais pas à la plage. Peu importe. Quand on dit « lecture de plage » on pense immédiatement à un livre léger, qui se lit facilement, pas « prise de tête » (comme on l’entend trop souvent), distrayant, bref… comme si lire était un travail le reste de l’année et que, subitement, août venu, les vacances s’imposaient aussi de ce côté-là. N’y a-t-il pas là une sorte de paradoxe ? Toute l’année, nous devons travailler, remplir des obligations professionnelles, lire des dossiers, des comptes-rendus, des bilans, des copies d’élèves, que sais-je ?, et quand nous rentrons le soir, souvent, nous avons les yeux fatigués de les avoir laisse traîner sur un écran toute la journée, et c’est justement là que nous aurions besoin de lecture « facile ». Pas quand nous avons devant nous trois semaines à ne rien faire. J’ai donc toujours profité des vacances pour m’atteler à des lectures conséquentes, des lectures qui prennent du temps, de celles qu’on a toujours repoussées à plus tard, par manque de temps – quand j’aurai moins de boulot, je me lancerai dedans…

Et puis, étant donné le temps clément dont nous profitons en ce moment à Paris, c’est le moment ou jamais de s’enfermer la journée entière dans sa chambre ou dans son salon, entouré de coussins, une tasse de café à portée de mains, tout comme un bon paquet de cigarettes et un cendrier pour accompagner notre lecture lors de ces journées grises. Dehors, on entend, par la fenêtre, les pas des passants sur le bitume mouillé, quelques enfants téméraires braver l’intempérie et sauter dans les flaques, des automobilistes parisiens prompts au klaxon, et deversé sur tout cela, les trombes d’eau comme de gros rideaux lourds frotteraient le parquet d’un théâtre.

Alors voici des conseils de lecture pour cet été, qu’il s’agisse de gros romans, de gigantesques cycles ou de courts ouvrages qui se lisent en quelques heures.

Le Garçon incassable_ Florence Seyvos

Le Garçon incassable, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier

La narratrice de ce court roman se rend à Los Angeles pour faire des recherches sur un acteur qui lui est cher, Buster Keaton, star du cinéma burlesque qu’on surnommait « L’homme qui ne sourit jamais » en raison de son visage impassible, mystérieux, figé. Il faut dire que Buster avait une longue habitude de ne rien témoigner par sa physionomie : enfant, faisant partie avec ses parents d’un numéro de comédie qui sillonnait les États-Unis, il était, plus qu’un acteur, plutôt un accessoire, tour à tour serpillière humaine traînée sur toute la surface de la scène (d’où un autre de ses surnoms « The Human Mop »), projectile balancé d’un bout à l’autre de la salle de spectacle (harnaché à dessein par son père d’une poignée de valise afin que l’enfant fût plus maniable)… Le ressort comique provenant justement du fait que l’enfant ne réagissait pas à tous ces traitements. Plus il était impassible, plus le rire était assuré.

Mais pourquoi cette figure cinématographique touche-t-elle autant la narratrice ? N’est-ce pas parce qu’elle lui rappelle, dans une forme de gémellité, une autre figure, plus proche d’elle ? La biographie romancée de Keaton alterne, dans Le Garçon incassable, avec un autre récit, consacré à un autre de ces « garçons incassables » que la vie ne vient pas briser : Henri, le frère de la narratrice, « idiot », « différent », maladroit, qui devait endurer les séances de rééducation particulièrement douloureuses que lui imposait son père.

Malgré son résumé, le roman de Florence Seyvos n’est pas un texte pathétique. Le pathos n’y a aucune place, et elle évite cet écueil avec une classe extrême, en employant une langue d’une simplicité, d’une efficacité bouleversantes, tentant de cerner au mieux ce que fut la vie de Keaton et Henri. Ce qu’elle oppose au larmoyant ? Une forme délicate d’humour (pas de comique non, d’humour). Un humour burlesque, à la Keaton, justement. La vie semble aller trop vite pour Keaton et Henri, le monde être trop grand, et leurs lois semblent dérouter ces deux personnages qui traversent l’existence sur un fil. C’est là que le roman de Florence Seyvos trouve une voie vers notre vie à chacun de nous : c’est qu’il se transforme vite en un éloge des inadaptés, en un bouleversant chant de vie pour montrer comment leur volonté s’épanouit malgré l’adversité, comment ils ne se brisent pas malgré leur fragilité, avec, en prime, des scènes magnifiques de douceur qui vont feront monter les larmes aux yeux. On ressort de cette lecture plein de gratitude à l’auteur de nous avoir offert un des plus beaux livres de cette année.

Les Exploits d'Engelbrecht_Maurice Richardson

Les Exploits d’Engelbrecht, de Maurice Richardson

traduit de l’anglais (Angleterre) par Christophe Grosdidier

Éditions Passage du Nord-Ouest

Parmi les éditeurs à qui vous pouvez faire confiance les yeux fermés, il y a les Éditions Passage du Nord-Ouest, qui mènent, depuis onze ans, un travail formidable en toute discrétion malheureusement. Depuis quelques temps, on trouve plus facilement leurs ouvrages en librairie, auquel cas, si vous les trouvez chez votre libraire préféré (et pas chez Amazon !) n’hésitez pas à les feuilleter. Vous avez très peu de risques d’être déçu : comme Attila ou Cambourakis, les éditions Passage du Nord-Ouest nous offrent des ouvrages au ton décalé, en marge de la production générale, avec un soin tout particulier accordé aux maquettes de leurs publications. Que le livre soit aussi un objet, et un bel objet, voilà de quoi nous faire plaisir.

Parmi leurs récentes publications, se trouve Les Exploits d’Engelbrecht. Qui est Engelbrecht ? Un boxeur. Un nain. Un surréaliste. Bref, un boxeur nain surréaliste, tout ce qu’il y a de plus normal… Et qui, bien évidemment, fait partie du Club des Sportsmen Surréalistes. Rien d’étonnant la-dedans. Cet aperçu concis vous donne déjà un avant-goût de ce qu’est ce texte fou, délirant, rocambolesque, et qui, parfois, n’a ni queue ni tête pour notre plus grand plaisir.

Comme Hercule, Engelbrecht accomplit des exploits. Lesquels ? Participer à une grande chasse aux sorcières, affronter vaillamment sur le ring une énorme horloge comtoise, jouer un golf en un trou qui le mènera sur différents continents. Ce n’est qu’un échantillon de tout ce qu’accomplit le nain surréaliste, bagarreur et toujours vainqueur, au cours de cet ouvrage.

Admirés par Ballard ou par Michael Moorcock, publiés dans la revue Liliput entre juin 1946 et mai 1950, puis publiés en volume et maintenant de nouveau disponibles en France grâce à Passage du Nord-Ouest, Les Exploits d’Engelbrecht sont un cocktail explosif de nonsense, de drôlerie et d’aventures, sorte de Alice au pays des merveilles qui aurait été dopé à la testostérone par un commentateur sportif un peu fêlé. C’est réjouissant, brillamment illustré. Une curiosité à découvrir.

rentrée littéraire 2013

Rentrée littéraire de janvier 2013 (2)

Pour notre deuxième volet sur les futures publications de la rentrée littéraire de janvier 2013, penchons-nous sur deux rééditions attendues. Ce n’est pas parce que de nouveaux livres sortent qu’il faut cesser de lire les anciens. À échéances fixes, une replongée dans les oeuvres du passé s’impose, ne serait-ce que pour tempérer des enthousiasmes passagers pour des livres destinés, eux aussi, à passer. Les deux rééditions en question seront publiées dans la collection « L’Imaginaire », aux éditions Gallimard. Comme les visuels ne sont pas disponibles pour le moment, les couvertures que je mettrai dans cette article ne sont pas, évidemment, celles qui seront adoptées pour les nouvelles rééditions.

Jean-Jacques Schuhl-Telex-n-1

Jean-Jacques Schuhl, c’est le dandy de la littérature contemporaine française. Marié à l’actrice et chanteuse allemande Ingrid Caven, il lui a consacré un roman biographique en 2000 qui a obtenu le Goncourt de manière inattendue. Jean-Jacques Schuhl, c’est aussi et surtout Rose Poussière, livre culte publié en 1972. Livre de l’underground, livre de la nuit, livre de la vie moderne, fasciné par l’artifice – comme le titre même du roman l’indique, couleur cosmétique par excellence – et par le collage, par l’image et le noir et blanc de la photographie – comme la première de couverture l’illustre, Rose Poussière a intrigué, et a fini par s’ériger en texte important de la recherche formelle des années 1970, au point qu’il continue de plaire de nos jours à des auteurs aussi différents que Chloé Delaume ou Frédéric Beigbeder. Jean-Jacques Schuhl publie peu – quatre textes en quarante ans. Rose Poussière, Ingrid Caven et récemment Entrée des fantômes, texte décevant et qui tourne à vide dans sa propre mythologie. Il y a eu un quatrième texte : Telex No 1Telex No 1 était depuis longtemps indisponible. Les admirateurs de Schuhl ne pouvaient le trouver que d’occasion – en ayant énormément de chance. Comme je n’ai pas eu cette chance, dès que j’ai su que Gallimard allait republier ce texte, j’ai tout de suite noté cette publication pour vous la signaler et vous inviter à découvrir cet auteur – d’abord par Rose Poussière sans doute, puis par Telex No 1. Le fait de republier cet ouvrage est à l’image du travail remarquable de la collection « L’Imaginaire » (que j’avais évoqué ICI parmi mes éditeurs préférés) – proposer à nouveau des textes oubliés ou introuvables, et qui prennent leur place naturelle dans une grande oeuvre. Vous pouvez consulter un site très complet consacré à Jean-Jacques Schuhl ICI.

Raymond Roussel - La Doublure

Autre texte introuvable depuis longtemps, La Doublure est le premier texte publié par Raymond Roussel, l’auteur des maintenant célèbres  Impressions d’Afrique et de Locus Solus. Vaste roman en vers que l’on peut consulter en ligne sur le site de Gallica, l’ouvrage développe les thématiques de l’acteur et de son « double », cette fameuse « doublure » qui donne son titre au livre, dans le décor fin-de-siècle d’un carnaval. Premier livre, et livre dont l’échec marquera Roussel à jamais, le lecteur va désormais pouvoir connaître à nouveau la première fondation d’une oeuvre qui, passée d’abord inaperçue, constitue désormais une étape importante de notre modernité littéraire qui continue encore à fasciner. Vous pouvez consulter ICI un article de Libération consacrée à La Doublure qui présente mieux que moi les enjeux de ce roman et sa place centrale dans l’oeuvre de Roussel.