# 10 – 26 avril 2014

D’un sentiment qu’on éprouve souvent dans une

vie de lecteur (2)

Revenons à notre canapé. Vous vous réveillez de votre sieste, vous n’êtes pas moins fatigué mais qu’importe, depuis quelques temps vous vous êtes habitué à la lassitude dans vos membres, à cette envie de rien faire sinon vous allonger, à la perpétuelle question : comment occuper mon temps maintenant que mon occupation principale s’est fait la malle sans mon consentement. Vous buvez le reste de café froid dans votre tasse froide. On ne peut pas dire que ça arrange les choses, au contraire, tout cela aurait tendance à vous enfoncer un peu plus dans la scénographie de la lose complète, mauvaise haleine comprise si vous vous payez le luxe d’y adjoindre une cigarette. À vous l’haleine de cendrier et les dents jaunes. Vous n’aurez même plus la consolation du genre littéraire que tout cela vous donne, puisque maintenant, vous êtes éjecté de la sphère des lecteurs pour rejoindre celle des glandeurs plus ou moins cultivés. En votre for intérieur, vous vous préparez à vivre sur vos années de vaches grasses en prévision de celles à venir, faites de vaches sous-alimentées et squelettiques, conformes à l’image que vous vous faisez de votre bibliothèque dans quelques années : poussiéreuse, reliures qui se décollent, étagères qui s’affaissent non sous le poids des nouvelles acquisitions mais sous celui du temps qui passe sans qu’elles soient manipulées.

Concrètement, que ressentez-vous ? Concrètement, comment essayez-vous de remédier à ça ? Aucune couverture ne vous fait envie et tout vous semble fastidieux. Vous piochez dans les rayons, vous parcourez les quatrièmes de couverture pleines de promesse, vous vous dites, c’est ça ! c’est celui-là ! Et puis vous ouvrez le livre, et il tombe mort d’entre vos mains. Ce n’est que de l’encre sur le papier. Ce n’est pas ce à quoi vous pensez quand vous vous dites, dans votre tête, « un livre ». Pourtant, tous ces livres, vous les avez achetés. Tous. Bon, quelques-uns vous les avez volés quand vous étiez dans la dèche, ou juste pour le frisson de voler quelque chose, d’être dans l’illégalité avec votre ouvrage sous le manteau, comme si, en le glissant sous le tissu, vous vous étiez fait le dépositaire d’une mission romantique, la littérature n’a pas de prix, elle a de la valeur, à bas les commerçants de la culture, tout ça tout ça. Mais globalement, devant cette bibliothèque qui ne vous appelle pas, vous vous dites : pourtant, j’ai acheté ces livres. Tous, je les ai voulus. Certains, je les ai même attendus, j’étais le premier à la librairie pour le demander, il était encore dans les cartons. Et voilà que maintenant, ils ne sont plus rien. Plus rien du tout. Que des mots.

Alors, car quelque chose vous y pousse, est-ce un complexe, un refus d’abdiquer, ou bien peut-être vous vous dites qu’il ne faut pas perdre tout ce temps que vous avez devant vous à des riens, à regarder pousser ses ongles, à errer sur Internet, ou que l’idée de faire autre chose que ça, à ce moment précis vous chagrine car après tout ce n’est pas dans l’ordre des choses, dans l’ordre de vos choses et de votre vie, alors donc car tout ça vous y pousse et plus encore, vous vous tournez vers deux recours. Chaque fois vous vous tournez vers eux, peu importe si les autres fois, ils n’étaient pas efficaces. Peut-être que cette fois-ci, ce sera la bonne, j’aurais une révélation. Vous n’apprendrez jamais décidément. Au fond ce n’est pas plus mal. La vie c’est après tout préciser ses échecs.

Les deux recours

Les deux recours sont immuables. Vous ne contrôlez pas leur apparition. C’est de l’ordre du providentiel. « Voilà ce que je dois faire ! » ou « C’est bien sûr ! » si vous vous parlez dans votre tête comme dans un Sherlock Holmes. Et, irrémédiablement, vos mains prennent le contrôle, vous ne réfléchissez plus, ce n’est plus vous qui décidez où portent vos mouvements, c’est comme un réflexe : vous vous retrouvez à plonger  vers l’étagère des classiques. D’anciens exemplaires scolaires y côtoient des Pléiades, de vieilles éditions rescapées de chez le bouquiniste et tachées de moisissures s’alignent avec les poches, sobres, dos blanc. Bientôt, vous vous retrouvez avec un de ces monuments imposés à l’école, un de ces « socles de notre culture commun », une de ces stations où tout le monde descend obligatoirement dans le grand trajet métropolitain de nos Humanités. C’était donc ça, ce qu’il fallait faire ! Ça vous paraît évident maintenant. Vous remerciez vos mains, votre coup de folie, votre perte de conscience passagère. Votre corps avait raison. Mieux : c’est votre âme. Votre âme de lecteur frustré, enfermée au fond de votre ennui, qui vient de parler. Et elle a trouvé la solution. Forcément. Vous vous flattez de ne pas avoir renoncé totalement au lyrisme.

Vous vous êtes fait du thé. La théière fume tranquillement. Un coussin sous le derrière, vous brisez le dos du livre. Vous avez toujours aimé faire ça, provoquant l’horreur des amis parfaits et complexeurs, dont les livres ne sont jamais abîmés, jamais cornés, jamais annotés ou gribouillés. Dans ce décor on ne peut plus pépère (il peut varier : grand air, hamac, bateau qui dérive, baignoire qui déborde, ou plus classique, le lit et plusieurs oreillers pour le dos), on peut même dire que vous prenez un plaisir supplémentaire à casser le dos du livre et à imaginer la tête de ces amis justement, eux pour qui « ne pas lire est un drame » eux pour qui « c’est toute leur vie » eux qui n’ont, en somme, jamais vos problèmes et vos frustrations insolubles. Petite vengeance sans conséquence qui prépare le terrain, vous met dans le bain et vous procure une satisfaction qui laisse présager le meilleur pour ce moment de lecture studieuse et passionnée.

Et là, patatras, tout s’écroule :

« Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi. »

« C’était le meilleur et le pire de tous les temps »

Déjà, là, vous buttez. Tout cela a un air de déjà-vu, de déjà-entendu. Vous avez les mains et la bouche pleines de cendres et d’encens, de discours de célébration et le souvenir vous vient des récitations scolaires, le passage sur l’estrade, les commentaires de texte, le chignon improbable de votre professeur de français, et le cordon de ses lunettes qu’elle chaussait pour lire Baudelaire. Mais après tout, vous vous dites, n’est-ce pas là le principe des classiques ? Vous êtes d’accord avec vous-mêmes. Puis vous renchérissez : les classiques, on a beau dire ce qu’on veut, c’est du lourd, du costaud, y’a de quoi festoyer sur dix pages pendant des années. Si vous ne lisiez plus, c’était la faute aux autres, aux vivants, à tous ceux qui ne leur arrivent pas à la cheville, en bref : parce que tous ces vivants n’écrivent pas des livres qui valent la peine d’être lus. Les classiques, les vrais écrivains, eux, vont redonneront la foi, ils transmettront le flambeau.

D’ailleurs vous vous sentez déjà ragaillardi. C’est fou comme la sagesse des Anciens et leur modernité à toute épreuve vous ranime un lecteur. Vous vous sentez pousser des ailes : la preuve, vous avez même lu quelques pages, une dizaine, une vingtaine. Au passage, vous vous dites que personne ne cite d’autre page que le début de ces livres. Tous les autres sont-ils dans votre cas ? Vous vous réjouissez : vous vous apprêtez à passer quelques heures en compagnie d’un des plus brillants esprits de son temps, et par conséquent du vôtre. Vous vous frottez les mains, vous humectez votre doigt et vous tournez la page.

Et là, repatatras. L’ennui revient. Sans crier gare, il revient et vous, vous éloignez de plus en plus. Bientôt, vous ne tournez plus les pages, vous refermez le livre et votre regard se perd dans le vide. Que faire ? Vous ne savez plus. Vous rouvrez le livre. Tout vous écrase : trop de détails, trop de profusion, trop de visions, trop de discours, trop de tout, en bref, il y a là-dedans trop de vie pour vous et vous n’êtes pas en capacité actuellement de la recevoir. Au contraire, tout se change en grimace. Vous regardez de loin les personnages s’agiter, ils ne vous concernent pas, ils bougent tout le temps et piaillent en permanence. Il n’y a aucun chemin pour que vous puisses vous frayer là-dedans. Vous vous êtes sentis trop forts, vous vous êtes surestimés – et finalement vous vous retrouvez sur le bas-côté, et personne n’est là pour vous prendre en auto-stop.

La bénédiction de la postérité, vous croyiez qu’elle vous aiderait, mais elle ne vous a été d’aucun secours : vous vous affrontez à une nouvelle révélation. Si vous n’y arrivez pas, les grands esprits ne vous aideront pas. Ils se refusent parfois à être utilisé à mauvais escient, même si c’est pour sauver un lecteur.

Il vous reste le secours numéro 2. Mais c’est une autre histoire

# 9 – 25 avril 2014

D’un sentiment qu’on éprouve souvent dans une

vie de lecteur (1)

Au cours d’une vie de lecteur, il n’est pas rare de tomber sur cette maladie. Plus que de maladie d’ailleurs, il faudrait parler d’un état. Un état qui vous prend et qui ne vous lâche plus. Contre lequel, même en y mettant toutes vos forces et en luttant du mieux possible, vous êtes toujours vaincu. Ça arrive de temps à autre, surtout quand vous vous y attendez le moins. Sournoisement. Par surprise.

Quelques heures plus tôt, vous tourniez la dernière page d’un roman aimé, et maintenant, vous vous retrouvez, stupide et seul, avec cet état au corps, le vide au ventre : vous ne pouvez plus lire.

Non pas que le dernier livre vous ait laissé sans voix, exténué ; que vous ayez lu un de ces chefs d’oeuvre qui nécessitent du repos, un temps de réadaptation au monde ou à la chose écrite. Non : vous ne pouvez plus lire. Il vous est impossible d’ouvrir le moindre ouvrage sans décrocher dès la première phrase, sans bâiller d’ennui dès la deuxième, sans que, parvenu au bout de la troisième, vous vous arrêtiez et vous disiez : que suis-je en train de lire ? Qu’est-il en train de faire, ce con ? Pourquoi tient-il un marteau ? Alors vous recommencez la phrase, et à la phrase suivante, vous avez déjà tout oublié.

Y a-t-il un état plus frustrant pour un lecteur que celui-là ?

On croit toujours, quand on lit depuis l’enfance, qu’on lira pour la vie. Qu’on est lecteur comme on est homme ou femme, ou brune ou blond. Qu’en somme, on lit comme on mange, par plaisir bien sûr mais surtout par nécessité. Car il faut bien se nourrir la panse et la cervelle pour ne pas dépérir. Et puis ce genre de moments arrive, et soudain tout nous tombe des mains, on ne peut s’empêcher de voir les murs autour de nous s’effriter, le monde se disloque, nous ne sommes plus sûrs de nous. Et pour cause, nous voilà remis en cause par un bloc de papier.

Et si, un jour, la lecture nous quittait ? Si, un jour, nous quittions la lecture ?

Des visions nous traversent le crâne.

Il existe des gens qui n’ont pas d’autre rôle sur terre, semble-t-il, que de nous complexer, nous rapetisser, nous faire sentir moindres, nous faire sentir médiocres. On ne cesse une vie durant de les trouver sur notre chemin. Parfaits, leurs bureaux sont impeccablement rangés, leurs vêtements bien repassés, soyeux. Ils ne suent jamais, n’ont jamais de cernes. Ils sont sains, ils respirent la bonne santé. Chez eux, il n’y a pas la moindre poussières, et les livres sont classés par ordre alphabétique, comme leurs factures par ordre chronologique, dans des classeurs, dans des pochettes plastiques. Leur parfum d’intérieur, discret, masque une potentielle odeur de renfermé mais il n’a pas lieu d’être : ils aèrent tous les jours leur appartement.

Quand on leur pose la question ils répondent : « Concilier vie de mère et carrière professionnelle ? Ça ne m’a jamais posé problème. » « Le tout dans la vie, c’est de savoir s’organiser. » « C’est à la portée de tout le monde. Un jeu d’enfant. »

Vous essayez, vous échouez. Ça doit venir de vous.

Ce genre d’individus existe aussi chez les lecteurs. Ils existent dans tous les domaines. C’est leur spécialité : ils complexent.

Vous en invitez un pour le café du dimanche. Il entre dans le salon, et tout de suite, son parfum embaume la pièce. Sur la table basse stagne le pavé sur les premières pages duquel vous ne cessez de butter. Vous avez beau retenter, ça ne va pas.

Il s’assoit. Vous lui racontez vos malheurs. Il y prête une oreille attentive en tordant un sourire de circonstance, un peu triste, tandis que son front se plisse. Il vous plaint, il vous plaint de tout son cœur avant de souffler sur le liquide brûlant et de reprendre une gorgée.

Quand vous avez fini votre récit, tous les deux vous vous renfoncez dans vos fauteuils. Un gros silence s’installe, entrecoupé de déglutitions. Finalement votre hôte conclut :

« Je te comprends parfaitement. Si j’étais dans ton cas, je deviendrais fou. »

Le temps s’arrête. Vous répliquez :

« Comment ça ? Tu veux dire que ça ne t’arrive jamais, à toi ?

- Pourquoi voudrais-tu que ça m’arrive ?

- Je ne sais pas… comme ça… pour rien.

- Mais voyons, je ne peux pas rester le moindre jour sans lire. C’est impossible. J’ai ça dans le sang, c’est nécessaire, c’est mon équilibre. »

Ainsi se clôt la conversation. La porte refermée sur votre ami, vous vous rasseyez dans le fauteuil. Sur la table basse, les deux tasses sont encore posées et, au milieu d’elles, trône le pavé maudit qui vous nargue. Vous voudriez le jeter à la poubelle, le brûler, mais d’abord, ce que vous allez faire, c’est vous allonger dans le canapé parce que ce dont vous avez besoin, c’est avant tout d’une bonne sieste.

Puisque maintenant vous ne lisez plus, vous n’avez plus envie de rien. Comme si le monde avait perdu sa chair, et vous votre envie.

En plus de ne pas comprendre pourquoi cela vous arrive maintenant, vous êtes incapable de répondre à la question : Comment en suis-je arrivé là ?

 

claude simon place monge

Quatre conférences, de Claude Simon – Un artisan nous parle

On ne saurait trop remercier le travail qu’ont fait les éditions de Minuit en publiant ces Quatre Conférences de Claude Simon, qui nous éclairent sur la pratique et la vision que ce grand écrivain avait de la littérature. Nul n’est besoin de connaître très précisément l’oeuvre, par ailleurs capitale, de Claude Simon pour apprécier comme il se doit ces quatre textes qui viennent compléter avec profit le Discours de Stockholm, publié lui aussi aux Éditions de Minuit, et dans lequel l’auteur des Géorgiques et de La Route des Flandres exposait déjà un début de théorie de la littérature.

Le terme de théorie de la littérature est d’ailleurs problématique : s’agit-il vraiment de cela ? On peut le remettre en question, Claude Simon choisissant, bien plutôt que de se définir comme un théoricien, de préciser que les observations contenues dans cet ouvrage sont celles d’un praticien, d’un artisan et non de quelqu’un qui intellectualise l’écriture et la littérature avant d’écrire. Il le rappelle lui-même, si ces pages sont porteuses d’une vision de la littérature, c’est une vision qui naît tout entière de sa pratique, c’est une vision indissociable d’une pratique de l’écriture et de la lecture : elle ne les précède pas.

On pourrait dire que Claude Simon est, dans l’ensemble d’écrivains qu’on a pu rassembler sous le nom de « Nouveau Roman », en un sens l’opposé d’autres auteurs comme Robbe-Grillet ou Sarraute, tous deux ayant très tôt ressenti le besoin ou la nécessité, d’accompagner leur production littéraire par des textes de théorie – Pour un Nouveau Roman et L’Ère du soupçon leur permettant d’inscrire leur oeuvre dans un vaste mouvement de réexamen des conventions littéraires. Claude Simon, à l’inverse (et c’est ce qui fait selon moi, que son oeuvre est plus forte que celles de Robbe-Grillet ou de Sarraute), n’a pas eu besoin de ces béquilles : ses romans parlent pour lui et, somme toute, ses romans dépassent toute la théorie qu’il aurait pu élaborer pour les justifier, là où les textes de Robbe-Grillet, s’ils peuvent être enthousiasmants à une première lecture, s’avèrent souvent être des formes d’illustrations sans âme de théories qui les ont précédés. Il y a dans l’oeuvre de Claude Simon ce souffle, cette tension vers la grandeur que Robbe-Grillet n’a pas. Ses textes sont sensibles, on y sent un rythme, une beauté communicative, tout comme sont communicatifs les états d’âme de lecteur et d’écrivain que Simon évoque dans ses conférences.

Le plus beau texte de ce recueil est pour moi « Le poisson cathédrale », conférence consacrée à l’écriture de Proust et au rapport entre métaphore et souvenir, et métaphore et sacré. Il y a une émotion certaine à suivre Claude Simon dans l’examen de tel détail d’une phrase pour y chercher une cohérence dans le système global des images chez Proust – en partant notamment de la comparaison d’un poisson et de ses arêtes à une cathédrale. Grâce à la précision de l’analyse de Simon, le texte de Proust semble se déplier devant nos yeux, nous apparaît avec simplicité et évidence – et dans chaque détail, semble nous dire Claude Simon, dans chaque petit détail d’une oeuvre, l’on peut trouver l’oeuvre entière, son mouvement logique, sa signification.

Cette attention au détail n’est d’ailleurs pas étonnante, Claude Simon s’attachant dans ces quatre conférence à définir une spécificité de l’écriture romanesque au vingtième siècle, à savoir l’importance donnée au roman comme système qui produit sa propre signification au sein même de l’univers textuel, et non plus dans un quelconque rapport à une réalité qui serait extérieure au texte. Dans une suite d’observations qui font toutes les « causeries » (comme Claude Simon appelait ses conférences), dans une suite de parallèles artistiques où l’on peut voir combien la culture de l’auteur était également et surtout une culture picturale (il cite Miró, Picasso, Goya…), ce sont autant de thèmes qui défilent pour appuyer cette idée générale : la question de la description, le rapport à la cohérence interne de l’oeuvre, la question du temps et de la mémoire.

Alors, il est difficile de faire la critique d’un tel recueil sans faire une paraphrase complète de ce qui est dit, tant les idées et les arguments s’enchaînent de manière cohérente. Aussi me bornerais-je à vous enjoindre à lire ces Quatre conférences qui sont autant de petites invitations à l’admiration et à la ferveur. Et ensuite, relisons L’Acacia ou L’Herbe – ce sont les oeuvres d’un grand lecteur.

Image: Photos de la place Monge prises par Claude Simon et publiées dans Du, die zeitchrift der kultur, n° 691, janvier 1999, p. 69 (source Fabula).
Miroirs brisés

Miroirs, d’Eduardo Galeano – Éclats d’histoires brisés

Eduardo Galeano n’aurait pas pu mieux choisir le titre de son ouvrage. Miroirs, au pluriel. Dans cet ouvrage imposant qui se lit avec patience, c’est toute l’Histoire du monde qui nous est racontée, ou plutôt : ce sont toutes les histoires du monde qui nous sont racontées, en autant de miroirs, éclats fragmentés d’une grande Histoire qui les a oubliés. Comme je l’ai déjà écrit dans d’autres articles, le sous-titre du livre est « Histoires de presque tout le monde » : le projet du livre est de donner à entendre au lecteur les voix de destins engloutis, ces destins dont les noms n’apparaissent pas forcément dans les livres, et qui pourtant ont fait eux aussi l’Histoire. Avant ce texte, Galeano a publié entre autres deux autres recueils, Paroles vagabondes et Les Voix du temps, tous deux publiés en français chez Lux Éditeur – qui publiera également Miroirs début 2013. Même si je n’ai pas encore lu les deux autres recueils, n’importe quel lecteur fera le lien entre ces derniers et Miroirs : dans tous les cas, quelque chose s’affronte au grand cours étouffant et amnésique de l’Histoire, quelque chose que l’auteur s’emploie à faire entendre et à rendre sensible.

Dans une épigraphe poétique (que j’ai déjà évoquée ici) apparaissent d’emblée les figures du miroir et des oubliés, comme si tous étaient indissociables, les oubliés ne pouvant apparaître que de manière fugace, spectrale. Ils sont ceux qui nous font face quand nous nous regardons dans la glace, ils sont ceux qui sont derrière nous. Raconter les « histoires de presque tout le monde », c’est pour Galeano, raconter tout ce qui se trouve de l’autre côté du miroir où l’Occident se regarde. Tous les récits qui n’ont jamais été écrits et sur lesquels est venu s’imprimer le grand récit occidental.

Le projet tel que Galeano le développe peut être apparenté à une tentative de raconter l’histoire « à rebrousse-poils » comme aurait pu le dire Walter Benjamin, qui a beaucoup écrit, et notamment dans son court texte « Sur le concept d’histoire », sur l’historiographie. Prendre l’histoire à « rebrousse-poils », c’est en somme, tenter de la raconter du point de vue des vaincus. C’est ce que fait Galeano en choisissant d’évoquer toutes les catégories sociales, religieuses, sexuelles qui ont été idéologiquement séparées des vainqueurs, qui ont été définies par un discours idéologique et reléguées hors de la communauté ou de la civilisation.

Mais on ne peut raconter cette histoire souterraine, cette histoire officieuse, sous une forme linéaire. En somme, on ne peut pas adopter pour évoquer une histoire d’une nature différente de l’histoire officielle, les mêmes procédés que ceux que cette même histoire utilise. C’est dans cette perspective que la structure de Miroirs prend tout son sens : donner forme à ce désordre avec tout ce qu’il comporte de lacunes, de flous, ne peut se faire que sous une forme incomplète, elle-même lacunaire. C’est ainsi que le livre se compose de fragments courts aux titres évocateurs (« Première révolte des esclaves en Amérique », « Érasme », »Sukaina »…) ou plus mystérieux (« Origine de l’ascenseur », « Précurseur du capitalisme », etc.)

Lacunaires, les fragments sont aussi exemplaires : ils apparaissent comme sortis de l’oubli dans un halo d’exemplarité. Cette écriture de la brièveté et de la concision, qui adopte parfois des tournures de phrases et un style prophétiques, semble appeler chez le lecteur, une étude, une méditation, une reconstruction parfois même de la signification de tel ou tel fragment. Le travail reste à faire, semble nous dire Galeano – un travail où, en contemplant notre histoire au miroir de ces petits récits, nous devons nous déprendre de dogmes dont nous avons hérité sans même les remettre en cause.

C’est que ce livre se présente comme une archéologie de nos concepts, comme quand Galeano nous fait sentir combien la vision de la femme a été structurée par le discours religieux. Ou quand il retrace la formation de l’idée de la « marque de Cham » qui a servi à justifier l’esclavage. Ce ne sont que deux exemples de ces multiples archéologies présentes dans le texte. Deux exemples de ce que fait Galeano, à savoir, nous montrer comment la formation des discours est indissociable d’un ordre – politique, économique, social – à tel point qu’on ne peut clairement savoir si l’un dépend de l’autre ou l’inverse. C’est en cela que Galeano est, comme l’écrit John Berger, « l’ennemi des mensonges, de l’indifférence ». Son entreprise de dynamitage de l’histoire occidentale s’attaque à tous les discours que l’on a pu produire sur l’étranger ou sur celui qui est différent de notre civilisation.

Dernier point qui là aussi peut apparaître comme inspiré par Walter Benjamin : si Galeano fait l’archéologie de nos concepts philosophiques, politiques, sociaux (éléments culturels, donc), il applique le même procédé aux productions matérielles des époques retracées par son ouvrage – de là l’évocation et le rappel du rôle capital des classes sociales inférieures dans l’édification des monuments, voire dans l’évocation d’une classe qui n’est même pas une classe sociale inférieure, mais une classe qui n’appartient pas à l’Humanité : les esclaves (notamment dans un paragraphe intitulé « Origine de l’insécurité »). Chaque haute création culturelle a son envers. Les pyramides sont construites sur le sang et la sueur des esclaves. Rome a ses fondations dans la souffrance des esclaves. Voir l’envers de l’Histoire, s’en rappeler – c’est ce à quoi nous invite le livre, c’est ce à quoi il nous pousse. À redonner un corps textuel, un corps de mémoire, à tous ceux dont les corps ont emplis les fosses communes et dont on ne lit jamais les noms sur les monuments.

Ceci est une première étape de chroniques et de critiques qui suivront sur cet ouvrage magistral d’Eduardo Galeano, ces Miroirs où, dans la lecture, nous autres Occidentaux nous sommes reflétés, mais où aussi nous nous regardons. Et ceux qui se trouvent derrière le miroir percent à travers le regard que nous nous adressons d’un oeil neuf – leur silhouette demeure avant d’être effacée.

Image de l’article trouvée ici : http://arpc167.epfl.ch/alice/WP_2010/studiofavre/?p=2211

Quand le Front de Gauche s’invite chez Charles Nodier (post futile)

C’est étrange parfois comme l’actualité et le monde présent viennent s’inviter dans votre cerveau et parasiter la lecture. Continuant ma lecture de Nodier, je suis tombé sur ça :

« Philippe Mélanchton raconte que sa tante, ayant perdu son mari, lorsqu’elle était enceinte, et près de son terme, vit un soir, étant assise auprès de son feu, deux personnes entrer dans sa maison, l’une ayant la forme de son mari décédé, l’autre celle d’un franciscain de grande taille.« 

L’histoire ne dit pas si Philippe Mélanchton s’est mis à brandir des drapeaux rouges et à entonner l’Internationale, ni s’il a hurlé sur ces perruches et petites cervelles de journalistes.

Olympia Manet

Charles Nodier, Manet, le chat et les femmes

Les Infernaliana de Charles Nodier sont une curiosité de l’histoire littéraire. Dans ce recueil écrit par le précurseur du romantisme noir et constitué de petits contes, d’anecdotes et de petites nouvelles horrifiques peuplés de fantômes, de spectres et de vampires revanchards, un texte, très court, a retenu mon attention et m’a malgré moi mené vers des élucubrations un peu (trop ?) baladeuses.

Ce texte s’intitule « Jeune fille flamande étranglée par le Diable. Conte noir ». La jeune fille en question habite Anvers, et est le stéréotype de la jeune fille vaine, suivie d’une cour de prétendants, et qui ne se soucie que de son apparence. Son apparence est justement ce qui va la perdre. Alors qu’elle est invitée à une cérémonie de mariage, elle veut paraître la plus belle. Son orgueil la mène à la mort alors que le diable paraît sous la forme d’un jeune homme à l’apparence et au vêtement grandioses (il porte notamment une jolie fraise autour du cou). La jeune fille, attiré par cet accessoire de mode, laisse le Diable lui passer la fraise autour du cou. Il l’étrangle ensuite.

Résumé comme cela, le conte n’a en soit rien de différent de nombre d’histoires populaires à même d’enseigner aux petits enfants le caractère mauvais de la vanité et de l’orgueil. On y retrouve le même genre de morale qui serait, en gros : « Il/Elle l’a bien cherché, de toute façon il/elle faisait preuve de vanité et c’est bien fait. » Rien donc, qui puisse me mener sur une de mes divagations aléatoires. Rien qui puisse susciter ou évoquer en moi des images particulièrement originales ou inattendues.

Seulement, la suite et la conclusion du conte m’ont embarqué, je ne sais pourquoi, à dessiner des parallèles entre des oeuvres aussi différentes que celles de Manet et Nodier. Sans doute ces parallèles sont-ils complètement insensés ou complètement à côté de la plaque, mais je trouve qu’il y a toujours un certain plaisir à élaborer des liens entre des choses qui ne se seraient jamais rencontrées, au gré de rêveries qui nous font bondir d’oeuvres en oeuvres sans que nous nous y attendions.

Après qu’on a mis la jeune fille dans le cercueil, il est écrit :

« Les assistants épouvantés demandèrent qu’on ouvrît la bière ; ce qui fut fait à l’instant. Alors (ô prodige épouvantable !) il ne se trouva dans le cercueil qu’un chat noir, qui s’échappa précipitamment et disparut sans qu’on pût savoir ce qu’il devint.« 

Ces deux phrases, bien qu’anodines somme toute dans des contes noirs, où les chats noirs sont amis des fantômes et des goules, ont pourtant imposé immédiatement dans mon esprit l’image de l’Olympia de Manet. Il y a des choses qu’on n’explique pas. Plutôt que d’expliquer cela, je préfère m’en servir pour continuer mes parallèles.

Le chat noir qui côtoie de si près le féminin. L’alliance de ces deux éléments, on la retrouve aussi dans ce tableau de Manet.

Sans doute n’y a-t-il pas (ou peu) d’oeuvres aussi connues et commentées dans l’art moderne que l’Olympia de Manet. Mon propos n’est pas de le commenter ni d’analyser en termes picturaux cette oeuvre sur laquelle se sont penchés bien avant moi les plus grands spécialistes, mais sans doute n’est-il pas inutile de rappeler quelques éléments. Pour tous les amateurs de peinture qui voient Olympia, ce qui surprend le plus dans un premier temps est la façon dont la posture de la femme reproduit celle de la Vénus d’Urbino du Titien. Et en effet, ce tableau était très aimé par Manet, tout comme une autre référence de son Olympia qu’est la Maja nue de Goya.

Mais si l’on compare le tableau de Titien et celui de Manet, la transformation du petit chien en petit chat noir peut nous interloquer. Vous vous en doutez bien, c’est justement ce détail qui est à l’origine de mes pensées anarchiques. Beaucoup d’interprétations ont été données à propos de ce détail et de la présence de cet animal aux côtés de la prostituée, que ce soit une interprétation grivoise (le chat désignant justement ce que cache la main du modèle), ou une interprétation plus symbolique (le chat pouvant être le contrepoint masculin de la scène).

Le chien de Titien se réveille et se transforme en un chat à la queue dressée…

Évidemment, ce qui vient naturellement à l’esprit quand on parle de chat noir est le symbole des sorcières, plus généralement du Diable, l’animal ayant été considéré longtemps comme un partenaire particulier du Malin. Et c’est justement ce qu’on retrouve dans le conte de Nodier : la transformation du cadavre de la jeune fille en chat noir dans son cercueil pourrait être interprétée comme l’action du Diable qui, non content de tuer la jeune fille, la châtierait plus encore en révélant sa vraie nature, une nature qui porterait sa marque.

Que cela signifierait-il d’autre, sinon que la femme possédait déjà quelque chose de diabolique, de démoniaque, en elle ? Que les défauts d’orgueil et de vanité que l’on a souvent culturellement présentés comme typiquement féminins, sont plus que des défauts, des péchés, et que par conséquent, les femmes ont un lien particulier avec le Diable – qui, comme elles, désire avant tout séduire ? La séduction, qui a perdu la protagoniste du conte de Nodier, et celle sur laquelle joue la prostituée de l’Olympia de Manet, est une oeuvre du Diable, et ce qui fait que les femmes sont particulièrement enclines à se laisser berner par le Malin. Dès lors, le chat noir de Manet peut être interprété comme ce qui vient compléter le tableau – si la femme, séductrice, regarde le spectateur pour l’avoir dans son lit, le chat, lui, de manière sarcastique semble nous dire : « Ne tombez pas dans le panneau, ce n’est qu’un jeu. »

À cela s’ajoute les oppositions claires du tableau de Manet. La plus évidente est la plus franche, celle qui s’impose d’emblée au spectateur : le contraste entre le blanc de la peau du modèle et le noir du pelage du chat. Cette opposition binaire est classique. Elle se voit cependant rehaussée d’une autre opposition : celle qui fait contraster les lignes dures et vigoureuses du nu féminin, avec la quasi indistinction de la silhouette du chat, qui semble se mêler à l’arrière-plan du mur. Le noir et le brun se complètent pour faire presque disparaître l’animal, qui ressemble plus à une esquisse qu’à un détail qu’on aurait voulu vraiment inscrire dans le tableau au même titre que les autres. Il se dégage une impression de lutte entre blanc et noir, forme et informe.

L’informe est-il du côté du Diable ? Ou bien n’est-il là que pour rappeler que, sous la forme, se cache le risque du désordre ? Ou bien nous signifie-t-il que les formes, si assurées qu’elles paraissent, ne sont que trompeuses et qu’il faut s’en méfier ? Tout porte à croire que ce jeu d’oppositions humoristiques de Manet est à prendre au sérieux – comme le geste de Manet visant à nous dire : « Cette femme est une prostituée », car le chat rappelle son péché, mais aussi : « Ce que vous pourriez croire (c’est une scène de nu « chaste » comme la Vénus d’Urbino) est un leurre. »

C’est un leurre, car cette femme (nous dit le conte de Nodier) est en réalité un chat, diabolique parce que vaine. C’est un leurre (nous dit Manet) car cette femme n’est pas chaste, et est une prostituée. Dans les deux cas, ne croyez pas aux apparences, parce qu’elles sont, plus que trompeuses, ce qui est travaillé par le Diable, et ce qui le cache.

sylvia plath ted hugues

Ariel, l’édition restaurée, de Sylvia Plath (I)

Parmi tous les poètes, il y en a pour qui la poésie, cette voix qui est la leur et qui demeure bien longtemps après leur mort, personnelle et audible, est une nécessité plus sensible que d’autres. Des poètes à l’écriture humble, discrète, dont on sent qu’elle est d’une importance cruciale, intime, qu’elle est, en somme, ce qui retient les poètes à la vie avant que ceux-ci plongent complètement dans la mort. C’est ce que cette voix, ces mots, sont tout entier cernés par le vide, par la mort qu’ils semblent appeler ou reconnaître partout autour d’eux. Parmi ces poètes, Sylvia Plath est l’une des plus notables, celle pour qui l’écriture fut un moyen d’exprimer sa douleur et de la conjurer, poète suicidaire et suicidée dont un troublant parallélisme peut être trouvé chez une de ses consoeurs, l’Argentine Alejandra Pizarnik qui connut le même destin, et dont les textes bien souvent se situent à la lisière de la santé et de la folie, de la vie chancelante et de l’attrait pour la mort, proches de cet appel du vide qui fait aussi la voix de Sylvia Plath.

Sylvia Plath est surtout connue pour son roman La Cloche de détresse, mais l’histoire littéraire la garde en mémoire pour sa poésie. Ariel, (traduit en France par Valérie Rouzeau et publié chez Gallimard) ce recueil paru à titre posthume et arrangé par son mari le poète Ted Hugues est le recueil emblématique de sa poésie et celui dont on dit qu’il illustre l’art de Plath dans sa perfection. Il a paru en 2004 une édition intitulée Ariel, l’édition restaurée, dans laquelle l’ordre voulu par Plath est respecté, et dans laquelle on ne retrouve pas l’intervention de son mari, lequel avait eu tendance à réécrire l’histoire, supprimant des poèmes trop personnels ou trop intimes, réarrangeant certains groupes de poèmes, etc. C’est cette dernière version de 2004 qui va faire l’objet de cette chronique aujourd’hui – la chronique sera d’ailleurs en plusieurs temps, pour ne pas produire un texte trop long d’un bloc.

Outre la réhabilitation de la structure voulue par Plath, l’autre avantage de cette édition est d’offrir au lecteur une introduction écrite par la fille de Plath et Hugues, et qui remet le travail de la poète en perspective avec sa vie personnelle et familiale. Au-delà de l’aspect purement factuel et documentaire de ces pages, elles permettent au néophyte de se rendre compte des enjeux qui règnent dans la relation littéraire des deux poètes.

Alors, dans cette exploration de ce recueil difficile qu’est Ariel – exploration qui reviendra bien plus, d’ailleurs, à débroussailler qu’à analyser – je compte procéder pas à pas, relevant les différents aspects saillants de l’oeuvre. Ce sera donc une lecture baladeuse, une lecture impressionniste révélatrice à la fois de ma fascination et de ma perplexité pour ce texte, une lecture décousue mais qui je pense, rendra compte du cheminement d’un lecteur au milieu de ces vers.

Qui lit pour la première fois Sylvia Plath peut être, comme moi, frappé par la manière dont le poète exprime sa vie intime, et, plus largement, son intériorité – bien que parfois cantonnée, dans l’esprit des lecteurs, comme un auteur qui exprime les difficultés psychologiques ou mentales, ce qu’exprime Sylvia Plath dans les poèmes d’Ariel est à mon sens, plus profond que ces thématiques de surface. Ce n’est pas seulement la dépression ou quelque événement psychologique rattaché à la biographie, mais véritablement la façon dont un esprit réagit au monde, mécanismes dont on peut sentir le fonctionnement dans les poèmes, qui sont autant de traces, d’instantanés de moments de conscience furtifs. C’est ainsi que la poésie de Sylvia Plath se situe dans un entre-deux, balancée entre la vie purement spirituelle et la vie purement triviale. Le résultat de cette position ambiguë est une poétique au sein de laquelle le poète s’empare des détails du quotidien pour les inscrire dans une sens plus élevé.

Les poèmes qui composent Ariel abondent en effet de ces éléments du quotidien évoqués dans une forme de nudité apparente, par laquelle Sylvia Plath parvient à rendre une forme de présence simple et contingente des choses : que ce soit une coupure qu’elle s’est faite en faisant sûrement la cuisine (« What a thrill – /My thumb instead of an union.« ), ou la contemplation de l’arrivée du jour (« Stasis in darkness. /Then the substanceless blue/Pour of tor and distances.« ) par exemple, les éléments du quotidien sont pleinement intégrés dans l’espace du poème. Seulement, la vie triviale ainsi évoquée ne l’est pas d’une manière simple ou simpliste : les exemples que je viens de citer, d’ailleurs, en sont des preuves. L’art de Sylvia Plath consiste justement en ces sortes de fulgurances, ces vers très courts comme ceux que j’ai cités où les événements apparaissent nimbés d’évidence. En recopiant ces extraits, une comparaison m’est venue, sans doute hasardeuse : en somme, ces fragments qui composent les poèmes de Plath seraient des sortes de haïkus, mais des haïkus qui rompraient avec une forme d’évocation très directe des choses de la vie. Ici, dans Ariel, si les choses de la vie quotidienne sont évoquées, c’est au sein de formulations elliptiques, de vers comme repliés sur eux-mêmes, et dont les ellipses servent la concision – c’est, je pense, ce qui fait leur air d’évidence et c’est ce qui est le résultat du processus spirituel à la naissance du poème.

Si certains poèmes sont pleinement symboliques et expriment clairement un état psychologique de l’auteur ou un sentiment, d’autres arrivent à marier le quotidien et la réflexion spirituelle, métaphysique presque, le regard que porte Plath sur son existence. Parmi eux, il y a un poème qui représente bien cette partie de l’oeuvre, un poème intitulé « Tulips« . Dans ce poème, on présume que l’auteur raconte son sentiment suite à une tentative de suicide raté et son réveil dans une chambre d’hôtel où l’on a posé un vase de tulipes à côté de son lit. En contre-point de la première partie qui a trait purement à sa situation mentale (« I am nobody ; I have nothing to do with explosions./I have given my name and my day-clothes to the nurses/And my history to the anesthesist and my body to surgeons.« ), le texte évolue en une évocation des fleurs qui se voit en quelque sorte, incorporée dans l’expression intime de l’intériorité de l’auteur. Il y est écrit :

« The tulips are too red in the first place, they hurt me. 

Even through the gift paper I could hear them breathe

Lightly, through their white swaddlings, like an awful baby.

Their redness talks to my wound, it corresponds. (…)« 

« And I see myself, flat, ridiculous, a cut-paper shadow

Between the eye of the sun and the eyes of the tulips.« 

Si les deux plans, concret et spirituel correspondent si bien, si l’un arrive à être enrichi de l’autre presque naturellement, c’est que la poétique de Sylvia Plath qui consiste à évoquer ces deux plans de réalité par le biais d’une concision hermétique, les transforme de facto en des signes mystérieux qui semblent, au même titre, faire référence au même univers, au même sens. L’écriture que développe Plath rend homogène ces éléments de natures pourtant distinctes, comme si l’esprit envisageait tout de la même façon, dans un même flux qui se verrait ensuite matérialisé dans les vers du recueil.

Et tout semble converger vers une image du monde extérieur comme reflet de la mort, comme ce qui attire le poète vers le néant, le vide. Je consacrerai un prochain post à la poursuite de cette réflexion pour ne pas rendre celui-ci trop long à lire.