Vice, de Hervé Guibert – Murmures des objets et des lieux

Hervé Guibert_Vice

Il y a quelque malice à intituler Vice un texte d’où semble à ce point absente toute forme de pornographie. Alors, Vice ne serait pas vicieux ? Que les lecteurs avides de littérature partouzarde et de scènes torrides se détournent : ils ne trouveraient dans cet ouvrage d’Hervé Guibert rien qui puisse alimenter leur excitation. En revanche, les amateurs d’une littérature au charme déliquescent, à la beauté trouble et au parfum vénéneux de pourriture, pourraient trouver ici leur compte.

Le point de départ de Vice est clair, énoncé dès la première page comme la didascalie laconique de la fantasmagorie qui va suivre :

"Il voulut tout à coup être transplanté dans un bain de vice (décors et acte).

Il était prêt à payer pour entrer dans une ambiance vicieuse, mais le cinéma porno lui semblait indigent…" (p. 11)

"Indigent", médiocre, le cinéma porno n’est pas à la hauteur… il n’est qu’une succession d’images, là où le narrateur est avant tout à la recherche d’une ambiance. Une ambiance : une atmosphère qui se traduit en décors et en acte – rajoutons, chose peut-être plus capitale encore, en objets, qui seront comme les accessoires d’un rituel mystérieux.

De là la composition du texte. Deux parties, "Articles personnels" – inventaire des objets du vice – et "Un parcours" – itinéraire fantasmatique des lieux qui vont abriter la rêverie vicieuse. Au centre, comme l’axe de symétrie de ces deux parties qui se répondent et communiquent l’une avec l’autre, un petit cahier, quelques pages – des photos prises par Hervé Guibert au musée Grévin ou au musée de l’Homme ainsi qu’au musée de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, quel est le vice auquel renvoie le texte, si toute pornographie est absente ? Dans les courts textes qui composent la première partie, Guibert évoque, avec une extrême précision et un classicisme très pur de sa phrase, des objets, qu’il s’agit de décrire le plus fidèlement possible : le peigne, le coton-tige, le tire-jus, la pince à ongles, sont autant de pièces soumises à l’examen de l’écriture. Ainsi, voici ce que devient "le gant de crin" sous le regard de Guibert :

"Le gant de crin est d’abord un gant dans lequel on met la main, mais il est fait non de soie ou de dentelle, mais d’un tissu rugueux, conglomérat de ficelle éventuellement, qui égratigne superficiellement la peau. On se fait des frictions d’eau de Cologne, ou de camphre dont on vante les vertus anaphrodisiaques, afin d’échauffer un muscle endolori, de détacher la peau déjà déliquescente. Le gant de crin est un instrument plutôt masculin, destiné à raffermir les corps, mais certaines femmes dont la peau ne supporte ni l’eau courante ni les alcalins l’emploient volontiers." (p. 20)

Ces quelques lignes ont l’apparence d’une objectivité impeccable, d’un effacement complet de la personne de l’écrivain, et pourtant, nous ne sommes pas du tout ici dans un objectif d’impersonnalité, ou d’un inventaire de type oulipien qui viserait à épuiser totalement un sujet par la description. Bien que ce gant de crin soit apparemment donné tel quel, il s’intègre dans un catalogue où des thèmes se rejoignent, où des motifs réunissent les diverses pièces successivement décrites. Le grand absent, semble-t-il, de ces pages de Vice serait le corps. Semble-t-il, seulement, car les différents fragments dessinent les contours du corps plus sensuellement encore que s’ils avaient été consacrés à une jambe, un bras ou un sexe.

Description des matières, d’actes (plonger la main dans le fourreau rugueux du gant), contact de l’objet avec la peau (le martinet), pénétration du corps par les instruments (coton-tige, abaisse-langue…), tous les objets choisis ont un rapport privilégié avec le corps, la sensation et, en dernier lieu, la sensualité dans son sens le plus littéral. Et le classicisme de l’écriture de Guibert, par la richesse de son expression et la simplicité apparente des notations, parvient à faire de ce corps absent notre corps lisant, et ressentant de manière presque concrète le contact des objets décrits. Nous sommes loin du "cinéma porno", loin de la littérature pornographique où l’excitation ne se donne que par la contemplation d’images ou la figuration imaginaire d’actes sexuels – nous sommes tout entiers requis par cette sensualité qui déborde du texte, se transmet à nous.

Ces objets abandonnés, délaissés, sont comme des reliques qu’on imaginerait volontiers exposées derrière les vitrines d’un musée poussiéreux, et que nous commenterait un guide "vicieux", détournant l’usage de la description pour faire vivre les objets, pour les faire parler. L’inanimé se met à murmurer, devient support et aliment à l’imagination, sans que l’on sache très bien si l’on n’est pas tombé complètement du côté du fantasme. A l’image de ce "fauteuil à vibrations", qui, nous précise l’auteur, aurait été perfectionné pour des plaisirs bien plus concrets que la simple sensation de tremblements internes parcourant le corps. Toute chose abandonnée, nous dit ce texte, est un prétexte à la vie, aux sens, et il s’agit de les rappeler, de les nommer précisément pour que le corps soit partie prenante de l’expérience.

Le même air de désaffection, d’abandon, naît dans le cahier central de photographie où les statues de cire du musée Grévin cohabitent avec les animaux naturalisés des collections zoologiques. Où les corps démembrés des statues s’exposent dans une impudeur figée comme s’ils étaient spectateurs du passage du temps. Eux aussi, en un sens, sont ranimés : le regard du photographe, les prises de vue, en font presque des acteurs. Et l’on se prend à douter de voir des statues – ne serait-ce pas, dans tel cliché, un corps, conservé selon les rituels de la taxidermie ? Bien vite, un écorché exhibe ses veines et ses muscles. Et puis des squelettes d’enfant – ou de nains ? apparaissent sur une page, tout comme le corps dans un cercueil – ou un berceau ? – de verre d’une enfant morte. Le mélange est total : tous semblent être animés de la même vie étrange, tout en étant bizarrement fixes.

La taxidermie enfin, un des motifs essentiels de la dernière partie de l’ouvrage, "Un parcours". Description précise et savante des progrès de la naturalisation, détails des sucs, des éthers, des produits utilisés, des techniques dont on se sert pour ne pas endommager un corps lors des manipulations… rien ne nous est épargné des mouvements et des actes, et l’on se prend à se demander : ne serait-ce pas là la description d’un acte d’amour où au contact des chairs vivants on aurait substitué celui du soin aux corps morts ? Mais c’est toujours la même attention, couplée à la même violence, qui est présente ici, dans cet illustration d’amours funèbres.

Une simple phrase, une parenthèse seulement, nous offre en passant le lien qui unit les différentes parties du texte, et qui lui donne sa cohérence profonde : "car la poussière n’est autre que la décomposition des peaux, et la sueur des objets." (p. 105) L’élément commun de la poussière mêle le corps humain et ces objets, nouveaux corps qui se mettent à vivre. Et tout finit toujours par la poussière, que ce soit en mourant ou bien en finissant sur des étagères à attendre que le temps passe. Ou bien les deux, à l’image de ces collections de spécimens qui peuplent le musée de l’Homme ou celui de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, vicieux, ce texte ? Oui, si l’on considère qu’il n’y a qu’un pas entre le vicieux et le vicié, entre la perversion morale ou sexuelle, et l’air lourd, chargé des exhalaisons qu’émet toujours ce qui se décompose. L’un est l’autre, c’est ce que nous dit Guibert avec ce très beau texte, à l’écriture limpide et à la puissance d’évocation hors du commun.

Vice, Hervé Guibert – Gallimard, L’Arbalète, 16,90 euros.

Nos Plaisirs de Pierre-Sebastien Heudaux (Mathieu Lindon) – Perversion sans conséquence

Ce premier texte, qui allie humour et provocation, peine à convaincre si on le replace dans son contexte de publication. Nos Plaisirs, publié en 1982 par un certain Pierre-Sebastien Heudaux ("Pseudo"), alias Mathieu Lindon (auteur notamment de Ce qu’aimer veut dire publié chez P.O.L  en 2011) aux Éditions de Minuit (la maison que dirigeait son père, Jérôme Lindon), ce récit souffre de la comparaison avec les multiples auteurs qu’il évoque.

Le roman décrit la vie dans un village nommé Barbecoul (lequel se situe à côté d’un autre village, nommé, lui, Salopins), un village qui fleure bon la campagne un peu rance et la triste vie quotidienne provinciale telle qu’elle est décrite : seulement, la peinture de la vie villageoise et de ses petites bassesses est réalisée par P.S. Heudaux à travers le prisme de la perversion et du sexe sans interdits. Les parents prostituent leurs enfants, certains meurent, d’autres pas, les corps sont tour à tour infectés, charcutés, utilisés, jetés, consommés. La pédophilie y côtoie la scatophile, la coprophagie et l’addiction aux drogues (l’héroïne, appelée "psychocarabine"), le tout dans un récit leste, badin, humoristique qui tend parfois, dans ses meilleurs mais trop rares moments, à un humour noir très grinçant où l’on sent le projet de l’auteur de faire de cet étalage de fantasmes et de perversions un récit moraliste et un appel à la liberté de moeurs.

Seulement, bien que le texte ait quelques qualités – notamment la vivacité de l’écriture et cet humour caustique qui parfois fait sourire ou rire jaune – sa publication en 1982 pose quelques problèmes. Le lecteur qui connaît un peu la production littéraire de l’époque ne peut s’empêcher de penser tout d’abord à Tony Duvert. Tony Duvert avait publié presque tous ses textes dans les mêmes éditions de Minuit, textes qui brassaient et abordaient les mêmes thèmes (ou du moins, des thèmes très proches) que ceux de P.S. Heudaux : la pédophilie, la question de la moralité et de la place du sexe dans la société, la volonté d’une sexualité libérée ou du moins débarrassée de la honte. Qu’on songe, notamment, à Paysage de fantaisie, un des textes majeurs de Tony Duvert (publié en 1973, soit neuf ans avant Nos Plaisirs) dans lequel l’auteur explorait des images de fantasmes tout aussi débridées que celles qui font le quotidien des habitants de Barbecoul. L’influence de Duvert est perceptible tout au long de Nos Plaisirs – que ce soit au niveau thématique, mais aussi dans l’écriture même du roman. Or, c’est bien au niveau de l’écriture que le texte de Heudaux ne tient pas la comparaison : là où Duvert élaborait une langue capable de rendre la superposition des images, l’emballement psychique de la pensée sexuelle (à travers un travail de la scansion et de la non-ponctuation), l’écriture de Heudaux, bien que maîtrisée au niveau narratif, tente d’élaborer une langue à mi-chemin entre l’écrit et le parlé qui échoue. C’est ainsi que les autres qualités de cette écriture pâtissent de cet échec. De plus, l’humour noir de Heudaux, qu’on sent inspiré des merveilleux Petits Métiers du même Duvert, n’arrive pas à parvenir au mélange parfait de la cruauté et du rire, qui lui aurait permis d’aborder mieux son sujet.

Ce mélange raté fait que le lecteur est partagé entre le sordide et le rire, sans que le texte parvienne à les unir. Par là même, le rire y est trop rare, et le sordide n’y est pas approfondi. La même année paraissait chez Minuit (une fois encore) Les Chiens, de Hervé Guibert, où une fois encore la question de la représentation de la sexualité (et plus spécifiquement, la question du masochisme, thème traité dans Nos Plaisirs également) était le sujet principal. Seulement Guibert prend le parti de l’approfondissement, du sérieux, de l’absence de distance avec la chose décrite, et son but est de décrire au plus près ce que représente l’acte et la scène masochiste. Partant, il parvient à exprimer réellement la question de la morale et du sexe en emportant – ou non – l’adhésion du lecteur.

Cette absence de parti-pris ferme, et ces comparaisons avec des textes face auquel celui de P.S. Heudaux apparaît fade, font que finalement, ce roman qui se voulait provocateur et comme un défi aux valeurs morales traditionnelles de la famille, de l’épargne, de toute ce qui fonde la société classique devient un roman qui rate sa cible. Un roman sans grande conséquence donc, qui laisse le lecteur frustré et un peu dubitatif quant aux buts d’un texte qui se vide de sa nécessite aussitôt qu’il l’a terminé. On relira donc L’Enfant au masculin et les Petits Métiers.