El último lector, de David Toscana

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Imaginez-vous Icamole : un village bordé par les déserts et quelques collines arides, un village sec, pierreux, ocre. Les villageois parlent mais sont silencieux. C’est un de ces villages qui rappellent Comala, l’endroit où revient le narrateur de Pedro Páramo. Village habité mais éteint. Murs de pierres, rues vides. La sécheresse fait rage, l’eau manque, si bien qu’il faut attendre que l’itinérant, Melquisedec en apporte (tout comme, dans les premières pages de Cent ans de solitude, Melquiades vient apporter de la glace, moment magique par excellence ?). Alors on se presse vers lui armé de bonbonnes pour les remplir.

Icamole n’a rien à envier aux autres contrées littéraires imaginaires qui hantent l’imagination des auteurs et des lecteurs, et particulièrement dans la littérature sud-américaine : Comala donc, Macondo, Santa Mariá… Mais au jeu des influences, Toscana se retrouve bien plus proche d’un réalisme brut que d’un réalisme magique, la solitude de ses personnages est bien plus quotidienne, immanente, que la grande solitude de cent ans de Gabo, mythique et prophétisée. En résumé, Toscana est un écrivain d’Amérique latine qui ne donne pas dans le réalisme magique et merveilleux, extraordinaire invention qui a libéré les écrivains sud-américains au moment du "boom" des années 1970, mais les a peu à peu enfermé dans des archétypes et des clichés dont ils peinent maintenant à se défaire. Cet article est aussi l’occasion pour moi de parler d’un auteur sud-américain chez qui, eh oui, il n’y a pas de cochons volants et de pluie de tournesols.

Le point de départ de l’intrigue est simple : le personnage principal du roman, tandis que le reste d’Icamole souffre donc de sécheresse, a encore un peu d’eau dans le fond de son puits qu’il cache jalousement. Un jour, il y trouve le cadavre d’une fillette inconnue, jetée là et abandonnée à son sort. Qui est-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Voilà les deux questions qui surgissent naturellement dans l’esprit du lecteur et du héros. Face à ce mystère, il n’a d’autres solutions que de demander conseil à son propre père, bibliothécaire de son état, statut d’autant plus incongru que la bibliothèque du village n’est fréquentée par personne, et que le vieil homme occupe ses journées à juger les livres qui lui passent entre les mains, n’hésitant pas à condamner les ouvrages qui ne sont pas à son goût en les envoyant pourrir dans une salle prévue à cet effet.

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

On connait tous ce sujet typique de la peinture qu’est la Vérité sortant du puits. Dans El último lector, la découverte de la petite fille va être l’occasion pour le héros non pas de faire la vérité sur quelque événement que ce soit, mais bien plutôt d’ajouter du trouble au trouble déjà présent dans la réalité. Cet événement qui aurait pu donner lieu à une enquête et mener à une conviction sur ce qui s’est passé, est en fait l’occasion pour le lecteur et le héros d’errer, de se perdre un peu plus encore dans l’incertitude. Comment une telle chose est-elle possible ? C’est que, en allant chercher conseil chez son père bibliothécaire, le protagoniste s’embarque sans le savoir et nous embarque dans une interprétation du monde où la vie et la fiction romanesque se mélangent, se contaminent – plus rien ne semble sûr.

Le récit ne se dédouble pas, mais se voit sans cesse approfondi, creusé, son sens enrichi de toutes les fictions lues par le père, et qu’il convoque pour aider son fils. Sans que cette aide n’ait d’autre efficacité de nous perdre. "Dans les romans, les personnages de petites filles sont inventés pour le désir, le viol ou le meurtre. Lucio montre une étagère où, en plus de La Mort de Babette, il a plusieurs oeuvres." (p. 28) La Mort de Babette est un ouvrage cité constamment dans El Último lector, et il en constitue pour ainsi dire l’ombre. Il raconte l’histoire d’une petite fille, Babette, durant la Révolution française, et la conclusion de ce roman sera d’une importance capitale dans les observations faites par le père sur ce qui arrive à son fils (je n’en dis pas plus).

Se servir de ses lectures pour tenter de dire ce qui a se passer dans la réalité, voilà un paradoxe, une forme de retournement de situation. C’est considérer que la fiction a une part de réalité que ne possède pas la réalité elle-même. On a coutume de considérer que la littérature nous donne un aperçu des potentialités de notre monde, qu’elle serait une voie d’exploration de ce que pourrait être la vie, seulement différemment. Le point de référence demeurerait donc, implicitement, la réalité dans laquelle, lecteurs, nous vivons. Or, David Toscana semble nous dire : "C’est tout le contraire." Dans El último lector, le point de référence est la réalité littéraire, et l’autre plan dans lequel évoluent les personnages est soumis au même doute, à la même pluralité d’interprétations que l’est pour nous la fiction. Nous vivons dans une variation sur la littérature, c’est ce que nous dit Toscana dans ce roman. "Lucio apporte un livre et le tend à Remigio. Prends-le, la réponse est là. Le Pommier, lit Remigio sur la couverture, quatrième édition, Alberto Santín." (p. 38)

Au vu d’une telle présentation, on pourrait croire que ce roman pourrait être un pensum où l’auteur s’amuse à des jeux littéraires sans grande conséquence et où le discours sur la littérature se suffirait à lui-même, à l’image de ce qu’on peut lire dans La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel, dont j’ai déjà parlé ICI. Cette crainte est d’autant plus justifiée qu’on trouve, à certains moments, des passages étrangement troublants où le narrateur dissèque quelques clichés sur les romans américains ou nous livre des réflexions sur les écueils du roman :

"Il lui semble qu’un roman est moins sale quand un lecteur mange au-dessus que lorsque l’auteur mentionne la marque du pantalon d’un personnage, de son parfum, de ses lunettes, d’une cravate ou du vin français qu’il boit dans tel ou tel restaurant. Les romans sont souillés par la seule mention d’une carte de crédit, d’une voiture ou de la télévision." (p. 60)

"Si ty étais un romancier américain, ce serait ton point de départ : Le jour où mon père me poussa à accomplir une action malhonnête… et tu aurais assez de pages pour te comporter de façon cynique envers moi, pour m’exhiber devant tes lecteurs…" (p. 87)

Alors, qu’est-ce qui fait que David Toscana réussit là où Tanguy Viel échoue ? Car après tout, il serait aisé de ne voir dans El último lector, qu’un livre métalittéraire sur le statut de la fiction. C’est avant tout parce que le sujet du livre est bien cela, mais aussi beaucoup d’autres. Que ce roman offre une pluralité de lectures, une pluralité de sens, de significations, que ne possède pas le roman de Viel, décidé à suivre son sillon comme un laborieux escargot poursuit sa route. C’est aussi, plus spécifiquement, parce que ce questionnement est chez Toscana intégré au sein d’une fiction, d’une véritable fiction s’entend, où l’auteur s’est donné la peine de créer des personnages vivants et non des ectoplasmes comme dans La Disparition de Jim Sullivan.

En un mot, chez Toscana, ce questionnement est rattaché à l’expérience humaine, là où chez Viel, nous nous situons dans les ratiocinations d’un laborantin qui ne touche à ses fioles que du bout des doigts et avec des gants.

L’auteur a une façon d’élargir son propos à un question des mythes nationaux et de l’écriture de l’histoire, tout en finesse et en subtilités, qui donne au point de départ plutôt schématique de ce roman une ampleur supplémentaire. Tout cela contribue à faire de l’écriture en tant que telle, non pas seulement le sujet principal du livre, mais également sa vitalité souterraine, ce qui meut et transforme le roman et fait de ce texte à la fois un ravissement de lecteur, un roman divertissant et très intelligent. En un mot : un grand roman.

El Último lector, de David Toscana, admirablement traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, collection de poche, 8 euros 95.

La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel – Vanité, vanité

La Disparition de Jim Sullivan

Comment survivre à un dîner en compagnie d’un rigolo ?

Ça commence par un rictus, on ne sait pas trop quoi dire, alors on sourit. Puis on fait semblant de rire, en forçant un peu sa voix, en accentuant et en feignant l’hilarité. Et puis ensuite, un silence lourd s’installe. Les yeux se fuient, on n’ose pas trop risquer de croiser les regards des autres membres de la tablée de peur que cette communication paraisse suspecte, et encore moins celui du plaisantin qui, encore saisi de sa blague, glousse dans son coin en quémandant d’ultimes réactions de la part des autres convives. Il y a un nom pour cela : la gêne. Vous êtes gêné de devoir feindre le rire, et d’autant plus gêné que le rigolo — une espèce particulièrement malfaisante — a instauré d’emblée avec vous une connivence. Vous êtes le complice de son absence d’humour et de son aveuglement et, pour d’obscures raisons de politesse et de convention sociale (car vous n’êtes pas un sauvage), vous êtes tenu de ne pas opposer aux tentatives pathétiques de votre interlocuteur le mépris, la critique, ou encore une indifférence trop flagrante.

Et c’est ainsi qu’un rigolo peut vous empoisonner l’existence, vous ruiner une conversation, et transformer le plus prometteur des dîners en une corvée, voire un calvaire.

L’avantage, c’est qu’une fois dans la voiture, sur le chemin du retour, on peut desserrer sa ceinture, libérer son ventre repu et déverser dans l’habitacle des litres de commentaires fielleux entre deux hoquets vaguement dégoûtés.

Alors, imaginons que vous, lecteur, et moi-même, soyons en ce moment sur le chemin du retour. Où ? Ça n’a que peu d’importance, disons quelque part en Bretagne, roulant sur une départementale sombre bordée de platanes éclairés à intervalles fixes de quelques mètres par nos phares.

" Tu as trouvé ça comment, la soirée ?

— C’était sympa. Ça faisait longtemps que j’avais pas vu Sarah. Par contre, elle est bien gentille, mais le pote qu’elle nous a ramené… Qu’est-ce qu’il était lourd !

— Une vraie plaie.

— Et toutes ses blagues de cul, bonjour l’angoisse !

— Toi qui détestes ça…

— Obligé de faire semblant de rire, en plus. Pas le choix.

— J’ai encore la sensation de sa main quand il m’a tapoté le dos. Comme si on était amis. Et sa manie de faire des clins d’oeil !

— C’est vrai que ça fait pervers…"

Et notre route continuera tel quel, jusqu’à nous ramener à notre coloc où nous nous endormirons en espérant avoir tout oublié le lendemain, au réveil.

Pour qui la littérature est une conversation, ouvrir un livre peut se révéler risqué : c’est comme entrer dans un bar en ayant sur le coup une pancarte où il est écrit "Parlez-moi" sans qu’on puisse vraiment juger de qui nous aborde autrement que par son look.

L’habit ne fait pas le moine.

Don’t judge a book by its cover.

La Disparition de Jim Sullivan présente bien : sobriété, petite touche d’élégance avec son étoile et son liseré bleus sur la couverture. De prime abord, une solide réputation, des ancêtres qui pèsent de tout leur poids de fantômes pour nous glisser à l’oreille : "Le petit est bon, il faut lui faire confiance."

Alors on fait confiance.

On fait d’autant plus confiance que de nombreuses personnes nous l’ont recommandé : "Tu vas voir, c’est génial." On y va les yeux fermés. Moralité de l’histoire : ne faites jamais confiance à vos amis.

La Disparition de Jim Sullivan est un très bon livre. 150 pages, maniable, il tiendra aisément dans une poche de sacoche, et possède de petites pages avec de grandes marges, ce qui comporte de multiples avantages : abréger le supplice que représente sa lecture, et vous laisser assez de place pour, au choix, griffonner des bordées d’injures pour l’auteur de ce pensum, ou profiter de tant d’espace blanc pour écrire votre propre roman. Lequel sera, dans tous les cas, plus substantiel à coup sûr que celui que vous tenez entre les mains.

Le point de départ du roman de Tanguy Viel est simple : un romancier français, constatant que la littérature américaine fait florès partout dans le monde, décide d’écrire un vrai roman américain 100 % pur creative writing, et de fait décide d’appliquer les recettes infaillibles qu’il a cru découvrir en se gavant de littérature d’Outre-Atlantique. Roman sur l’écriture d’un roman, où nous est donné à la fois le texte qu’il pourrait écrire et les réflexions de l’auteur sur son entreprise, voilà un projet d’une originalité tellement grande qu’on a l’impression que le Paludes de Gide n’a jamais existé. Mais n’est-ce pas dans les plus vieilles marmites qu’on fait la meilleure soupe Campbell ?

Une fois que vous savez ça, vous savez tout de La Disparition de Jim Sullivan. C’est peu, et à vrai dire, ce n’est pas grand-chose. Comme pour d’autres de ses romans, et comme beaucoup de ses confrères des Éditions de Minuit, Tanguy Viel oublie qu’un roman n’est pas qu’un principe, n’est pas qu’un présupposé, une petite idée de départ bien marrante. Jamais ce roman ne parvient à dépasser son principe, et reste englué dans la répétition, jusqu’à l’indigestion, d’effets romanesques et de petites observations amenées avec la légèreté d’un pachyderme dans un magasin Macy’s. Et c’est toujours triste de voir qu’un roman a tout dit dès sa première page. Peut-être Tanguy Viel aurait dû s’arrêter après son incipit. La pleine ampleur du livre aurait été atteinte, c’est-à-dire celle d’un timbre-poste.

Tanguy Viel est donc un rigolo. Le genre de type qui tape sur l’épaule de son lecteur. "On a des tas de choses en commun", semble-t-il nous dire. Et de nous infliger des blagues qu’il pense sûrement spirituelles. Et comme nous sommes bien élevés (mais pas trop), on fait semblant d’adhérer nous aussi à son humour. Jusqu’au moment où l’accumulation produit le même effet que la plaisanterie répétée des années durant par un vieillard gâteux, et qui tombe dans l’oreille de convives sourds lors de longs repas de famille dominicaux.

Quelques extraits parlent d’eux-même :

"les attributs de sa vie (…) différents magazines sur la banquette arrière (une revue de pêche bien sûr, une de base-ball bien sûr)" (p. 16)

"J’ai remarqué cela aussi dans les romans américains, que toujours un des personnages principaux est professeur d’université" (p. 19)

"ce genre d’événements qu’on ne passe pas sous silence quand on est américain, je veux dire, écrivain américain, (…) ce genre d’événements qui planent au-dessus des livres et savent impliquer les personnages dans les problèmes de leur temps." (p. 25)

Et ainsi de suite à intervalles réguliers. On aurait bien envie que la familiarité débraillée avec laquelle Tanguy Viel nous traite cesse, mais il ne peut pas s’empêcher. Vous avez vu comme je suis drôle ? Well, I don’t think so.

Point de comparaison : ce genre de procédé rappelle les lecteurs qui, lorsqu’on leur demande leur avis sur un livre, ne parlent que des coquilles qu’ils ont trouvées page 123 et 254, ceux qui notent avec délectation les incohérences des scénarios quand ils vont au cinéma, les gens qui feuillettent les journaux pour se plaire d’une inexactitude dans une chronique que personne ne lit, des comptables qui se gaussent de quelque erreur de calcul qu’un particulier aurait faite. Une attitude de satisfaction replète. Le gloussement plutôt que le rire.  On entend Tanguy Viel glousser à chaque page.

L’Université sera ravie d’apprendre que Tanguy Viel poursuit un projet romanesque ambitieux au centre duquel se trouve le pastiche et la parodie. Un jeu sur les formes vertigineux et une malicieuse subversion des codes de la littérature de genre. Alors, pour l’aider dans son entreprise, nous lui proposons quelques pistes pour des romans futurs :

- écrire un polar scandinave avec des criminels sexuels.

- écrire Les pleurs de la marmotte résonnent dans mon coeur le jeudi.

Et, si d’aventure ces propositions ne lui conviennent pas, nul doute qu’il trouvera un projet à la hauteur de son talent en pastichant un roman de la collection Harlequin.

Zoom sur les Éditions LC – Christophe Lucquin (1)

Le rôle d’un blog est aussi de faire connaître des textes qui n’accèdent pas aux critiques des journaux. Si j’ai ouvert ce site, c’est aussi pour mettre l’accent, de temps en temps, sur des publications plus confidentielles et qui ne devraient pas l’être. Développer un espace de critique alternatif est l’une des orientations qui devraient, à mon sens, faire partie des priorités de la galaxie des blogs littéraires. Hélas, bien souvent, on retrouve sur Internet éternellement les mêmes titres que ceux que l’on peut trouver dans les pages "Livres" des grands quotidiens ou des hebdomadaires. Aujourd’hui donc, j’aimerais parler d’une jeune maison d’édition dont j’ai découvert la production récemment – et dont j’aimerais que les livres soient lus dans une plus grande proportion.

C’est fin 2010 qu’ont été créées les éditions LC – Christophe Lucquin, avec comme mot d’ordre : "Proposer des romans et des nouvelles de qualité, d’auteurs français et étrangers. Proposer des textes qui changent, des textes inhabituels. Suivre le monde et sa conviction première ; des livres à vivre, tout simplement." Des livres à vivre, qui font la part belle à l’émotion, au roman, aux intrigues, à la narration.

Petit panorama dans ce catalogue de "livres à vivre". Départ immédiat.

Chercher Proust_Michaël Uras

Derrière le titre intrigant de Chercher Proust ne se cache pas un obscur essai de critique littéraire, mais bel et bien un roman, dont le grand Marcel est la figure tutélaire – du moins, pour un moment… Le narrateur de ce roman est un chercheur dont la vie est littéralement absorbée par Proust. La première lecture est une révélation, et bien vite, d’autres lectures suivent, à tel point que le protagoniste ne peut plus vivre qu’à travers l’auteur de À la recherche du temps perdu. Il dort Proust (il a un poster de l’auteur dans sa chambre, qui mène un combat sans merci à un autre poster), il boit Proust (il a un mug à la gloire de Marcel), il vit Proust. C’est donc tout logiquement qu’il cherche à rentrer dans la Société des études proustiennes pour pouvoir donner plus de visibilité à ses recherches : son appartement croule sous les étagères remplies d’essais consacrés à Proust, et il compte bien mettre à profit son érudition pour éclairer des points inconnus de l’oeuvre. L’auteur, Michaël Uras, parvient à ne pas tomber dans l’écueil qui menace un ouvrage avec un tel point de départ. À lire mon résumé, on pourrait croire que le roman ne soit qu’une évocation forcément connivente des affres de la recherche littéraire, dont le propos ne pourrait être compris que par les chercheurs, et dont le public ne pourrait être que des chercheurs en mal de distractions pendant leur labeur. Un peu à l’image de ces campus novel à l’anglaise où l’on se gargarise de bons mots dans les bureaux anciens d’une université gothique, et où toutes les péripéties que l’on pourrait rencontrer ne concernent que des vieux professeurs spécialistes de littérature médiévale et qui rencontrent soudainement l’amour en la personne d’une jeune étudiante évidemment coquine. Rien de tout cela ici. Certes, le livre regorge de clins d’oeil que goûteront les lecteurs de À la recherche du temps perdu, mais qui ont l’avantage de ne pas être surlignés. Et surtout, l’auteur redouble d’invention pour intégrer ces éléments à sa narration et la rendre plus dynamique. L’exemple le plus éloquent de cela est sans doute le fameux "Questionnaire de Proust", dont le narrateur se sert pour cerner la psychologie des personnages qu’il croise tout au long de sa quête. Et quand je dis qu’il s’en sert, il serait plus approprié de dire que le narrateur imagine les réponses possibles de ses interlocuteurs au célèbre questionnaire. C’est ainsi que s’intercalent à la narration le questionnaire d’un libraire, d’un maître-nageur, d’une infirmière dans une maison de retraite… qui sont autant de passages de drôlerie et d’humour qui élaborent un nouveau moyen de bâtir un personnage.

Chercher Proust est finalement bien loin de n’être que l’expression des tourments d’un lecteur et d’un chercheur. C’est même tout le contraire. Si l’auteur domine la première moitié du roman, et en constitue en quelque sorte le "sujet", il s’efface progressivement à mesure que le narrateur suit la piste d’un mystérieux homme qui serait la dernière personne à avoir côtoyé Proust de son vivant. Car l’obsession du héros devient si prégnante que sa vie personnelle elle-même est en danger. Et c’est là la réussite de cet ouvrage : alors qu’il semblait nous annoncer un sujet (et ce, dès son titre), il détourne finalement son propos pour se révéler être un roman sur notre vie à tous, sur les difficultés du couple, sur la façon dont nous communiquons avec l’être aimé… Et nous offre, du même coup, une réflexion sur les liens qu’entretiennent la littérature et la vie. Lire et choisir une oeuvre qui gouvernera notre vie, semble nous dire Michaël Uras, est une façon particulière de mener son existence.

Florencia Edwards_Hitler in love

Hitler in love est un livre à l’histoire atypique. Un livre qui, en Amérique du sud, n’a pas été vraiment édité dans le sens commun où on l’entend. Comme le rappelle l’écrivain Felipe Becerra Calderón dans la belle postface qu’il offre à ce recueil, ce texte circula sous le titre Historias terribles para niños (Histoires terrifiantes pour les enfants, titre de l’une des nouvelles) au Chili, sous une forme artisanale : imprimé à l’imprimante, agrafé, et collé à la couverture. C’est ainsi qu’il trouva son public, un public presque souterrain pour un texte étrange, hors des normes thématiques des nouvelles que l’on a l’habitude de lire. C’est pourquoi il convient de saluer avec toute la force que cette entreprise mérite, le fait que les éditions LC – Christophe Lucquin ait eu le courage de publier un tel texte en France, et de le proposer au lecteur français qui n’est pas toujours au courant des nouvelles tendances de la littérature sud-américaine en dehors des grands noms qui sont autant de passages obligés et parfois étouffants.

Nul doute qu’un titre comme Hitler in love a de quoi, sinon rebuter, du moins intriguer le lecteur. Le second risque est de se méprendre sur ce recueil, en comprenant ce titre comme une tentative de provocation. Provocantes, les nouvelles de Florencia Edwards ne le sont pas. Déstabilisantes, mystérieuses, hermétiques, elles peuvent l’être, tant elles abordent des thèmes qui peuvent interloquer, ou que l’on souhaiterait éviter : le désir enfantin, le rapport de l’enfant à son corps, la figure érotisée de l’enfant, autant de questions que l’on préfère souvent rejeter plutôt que de les explorer directement, les yeux dans les yeux.

Le recueil se compose donc de quatre nouvelles : "Hitler in love", "Histoire terrifiante pour enfant", "L’homme-sac" et "Enrico". Qu’il s’agisse de raconter les relations ambigües entretenues par Hitler et sa nièce, la soudaine malformation de l’oeil qui touche la soeur d’un enfant après une révélation d’ordre sexuel (je n’en dis pas plus), ou d’un jeune garçon dont le crâne renferme un bonhomme métaphorique en même temps que naît son désir, ces nouvelles brèves sont autant de contes pervertis, emmenés sur des chemins tortueux et troubles, et profondément sombres. Ils laissent le lecteur interdit, et c’est un vrai plaisir que de relire plusieurs fois ces textes pour s’en imprégner, pour essayer d’appréhender leur bizarrerie qui décontenance.

Dans sa postface, Felipe Becerra Calderón écrit : "La seule oeuvre à laquelle Hitler in love pourrait être rapprochée est celle de l’Uruguayen Felisberto Hernández. Plus au nord, peut-être, à celle de l’Américain Steven Millhauser. Et puis plus rien." Je rajouterais peut-être, par moments, l’oeuvre de Virgilio Piñera. Et celle aussi, légèrement, de Guadalupe Nettel. Ce sont des impressions personnelles. Hitler in love ne ressemble à rien de connu. Et c’est tant mieux.

Vice, de Hervé Guibert – Murmures des objets et des lieux

Hervé Guibert_Vice

Il y a quelque malice à intituler Vice un texte d’où semble à ce point absente toute forme de pornographie. Alors, Vice ne serait pas vicieux ? Que les lecteurs avides de littérature partouzarde et de scènes torrides se détournent : ils ne trouveraient dans cet ouvrage d’Hervé Guibert rien qui puisse alimenter leur excitation. En revanche, les amateurs d’une littérature au charme déliquescent, à la beauté trouble et au parfum vénéneux de pourriture, pourraient trouver ici leur compte.

Le point de départ de Vice est clair, énoncé dès la première page comme la didascalie laconique de la fantasmagorie qui va suivre :

"Il voulut tout à coup être transplanté dans un bain de vice (décors et acte).

Il était prêt à payer pour entrer dans une ambiance vicieuse, mais le cinéma porno lui semblait indigent…" (p. 11)

"Indigent", médiocre, le cinéma porno n’est pas à la hauteur… il n’est qu’une succession d’images, là où le narrateur est avant tout à la recherche d’une ambiance. Une ambiance : une atmosphère qui se traduit en décors et en acte – rajoutons, chose peut-être plus capitale encore, en objets, qui seront comme les accessoires d’un rituel mystérieux.

De là la composition du texte. Deux parties, "Articles personnels" – inventaire des objets du vice – et "Un parcours" – itinéraire fantasmatique des lieux qui vont abriter la rêverie vicieuse. Au centre, comme l’axe de symétrie de ces deux parties qui se répondent et communiquent l’une avec l’autre, un petit cahier, quelques pages – des photos prises par Hervé Guibert au musée Grévin ou au musée de l’Homme ainsi qu’au musée de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, quel est le vice auquel renvoie le texte, si toute pornographie est absente ? Dans les courts textes qui composent la première partie, Guibert évoque, avec une extrême précision et un classicisme très pur de sa phrase, des objets, qu’il s’agit de décrire le plus fidèlement possible : le peigne, le coton-tige, le tire-jus, la pince à ongles, sont autant de pièces soumises à l’examen de l’écriture. Ainsi, voici ce que devient "le gant de crin" sous le regard de Guibert :

"Le gant de crin est d’abord un gant dans lequel on met la main, mais il est fait non de soie ou de dentelle, mais d’un tissu rugueux, conglomérat de ficelle éventuellement, qui égratigne superficiellement la peau. On se fait des frictions d’eau de Cologne, ou de camphre dont on vante les vertus anaphrodisiaques, afin d’échauffer un muscle endolori, de détacher la peau déjà déliquescente. Le gant de crin est un instrument plutôt masculin, destiné à raffermir les corps, mais certaines femmes dont la peau ne supporte ni l’eau courante ni les alcalins l’emploient volontiers." (p. 20)

Ces quelques lignes ont l’apparence d’une objectivité impeccable, d’un effacement complet de la personne de l’écrivain, et pourtant, nous ne sommes pas du tout ici dans un objectif d’impersonnalité, ou d’un inventaire de type oulipien qui viserait à épuiser totalement un sujet par la description. Bien que ce gant de crin soit apparemment donné tel quel, il s’intègre dans un catalogue où des thèmes se rejoignent, où des motifs réunissent les diverses pièces successivement décrites. Le grand absent, semble-t-il, de ces pages de Vice serait le corps. Semble-t-il, seulement, car les différents fragments dessinent les contours du corps plus sensuellement encore que s’ils avaient été consacrés à une jambe, un bras ou un sexe.

Description des matières, d’actes (plonger la main dans le fourreau rugueux du gant), contact de l’objet avec la peau (le martinet), pénétration du corps par les instruments (coton-tige, abaisse-langue…), tous les objets choisis ont un rapport privilégié avec le corps, la sensation et, en dernier lieu, la sensualité dans son sens le plus littéral. Et le classicisme de l’écriture de Guibert, par la richesse de son expression et la simplicité apparente des notations, parvient à faire de ce corps absent notre corps lisant, et ressentant de manière presque concrète le contact des objets décrits. Nous sommes loin du "cinéma porno", loin de la littérature pornographique où l’excitation ne se donne que par la contemplation d’images ou la figuration imaginaire d’actes sexuels – nous sommes tout entiers requis par cette sensualité qui déborde du texte, se transmet à nous.

Ces objets abandonnés, délaissés, sont comme des reliques qu’on imaginerait volontiers exposées derrière les vitrines d’un musée poussiéreux, et que nous commenterait un guide "vicieux", détournant l’usage de la description pour faire vivre les objets, pour les faire parler. L’inanimé se met à murmurer, devient support et aliment à l’imagination, sans que l’on sache très bien si l’on n’est pas tombé complètement du côté du fantasme. A l’image de ce "fauteuil à vibrations", qui, nous précise l’auteur, aurait été perfectionné pour des plaisirs bien plus concrets que la simple sensation de tremblements internes parcourant le corps. Toute chose abandonnée, nous dit ce texte, est un prétexte à la vie, aux sens, et il s’agit de les rappeler, de les nommer précisément pour que le corps soit partie prenante de l’expérience.

Le même air de désaffection, d’abandon, naît dans le cahier central de photographie où les statues de cire du musée Grévin cohabitent avec les animaux naturalisés des collections zoologiques. Où les corps démembrés des statues s’exposent dans une impudeur figée comme s’ils étaient spectateurs du passage du temps. Eux aussi, en un sens, sont ranimés : le regard du photographe, les prises de vue, en font presque des acteurs. Et l’on se prend à douter de voir des statues – ne serait-ce pas, dans tel cliché, un corps, conservé selon les rituels de la taxidermie ? Bien vite, un écorché exhibe ses veines et ses muscles. Et puis des squelettes d’enfant – ou de nains ? apparaissent sur une page, tout comme le corps dans un cercueil – ou un berceau ? – de verre d’une enfant morte. Le mélange est total : tous semblent être animés de la même vie étrange, tout en étant bizarrement fixes.

La taxidermie enfin, un des motifs essentiels de la dernière partie de l’ouvrage, "Un parcours". Description précise et savante des progrès de la naturalisation, détails des sucs, des éthers, des produits utilisés, des techniques dont on se sert pour ne pas endommager un corps lors des manipulations… rien ne nous est épargné des mouvements et des actes, et l’on se prend à se demander : ne serait-ce pas là la description d’un acte d’amour où au contact des chairs vivants on aurait substitué celui du soin aux corps morts ? Mais c’est toujours la même attention, couplée à la même violence, qui est présente ici, dans cet illustration d’amours funèbres.

Une simple phrase, une parenthèse seulement, nous offre en passant le lien qui unit les différentes parties du texte, et qui lui donne sa cohérence profonde : "car la poussière n’est autre que la décomposition des peaux, et la sueur des objets." (p. 105) L’élément commun de la poussière mêle le corps humain et ces objets, nouveaux corps qui se mettent à vivre. Et tout finit toujours par la poussière, que ce soit en mourant ou bien en finissant sur des étagères à attendre que le temps passe. Ou bien les deux, à l’image de ces collections de spécimens qui peuplent le musée de l’Homme ou celui de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, vicieux, ce texte ? Oui, si l’on considère qu’il n’y a qu’un pas entre le vicieux et le vicié, entre la perversion morale ou sexuelle, et l’air lourd, chargé des exhalaisons qu’émet toujours ce qui se décompose. L’un est l’autre, c’est ce que nous dit Guibert avec ce très beau texte, à l’écriture limpide et à la puissance d’évocation hors du commun.

Vice, Hervé Guibert – Gallimard, L’Arbalète, 16,90 euros.

Télex n. 1, de Jean-Jacques Schuhl – Profonde superficialité

Télex n.1 Jean Jacques Schuhl

Du dandy, Jean-Jacques Schuhl a beaucoup d’attributs. Il a cette nonchalance typique de l’oiseau de nuit, cette attention au vêtement et au style, ce goût du cinéma, cette superficialité brillante qui lui a fait très peu publier. Écrire, à le lire, n’est pas un souci — n’est pas un projet, ni une vision. Il n’écrit pas pour durer, il se nourrit de l’éphémère et nous livre de courts textes, spectraux, comme jetés à la volée. Jean-Jacques Schuhl n’est pas un écrivain léger : c’est un écrivain superficiel, dans le bon sens du terme. Brillant, il reste à la surface des choses. Il n’approfondit pas, il suggère. Il ne sculpte pas pour graver dans le marbre, mais laisse aux lecteurs de subtiles images sur l’écran de leurs rétines — des images en noir et blanc, et des photos fantomatiques d’actrices et de mannequins aux lèvres rose poussière.

Quatre livres, donc, en quarante ans, comme autant de vestiges diaphanes d’une oeuvre qui n’a pas été complètement écrite. Rose poussière, le texte underground, au titre chuchoté de bouche en bouche comme un mot de passe. Ingrid Caven, roman baroque où le destin d’une actrice mythique se mêle au conte et à l’onirisme. Entrée des fantômes en 2010, texte hybride où se juxtaposent un début de roman et l’évocation nébuleuse d’une existence de créateur. Et puis il y avait eu en 1976 Télex n.1, deuxième texte, longtemps maintenu dans l’ombre de son illustre prédécesseur. Deuxième texte mal-aimé également, que son auteur n’hésitait pas à renier publiquement — et qui, des années durant, n’avait pas été réimprimé. Télex n.1, on ne pouvait plus le trouver nulle part, ou alors dans certaines librairies qui, disait-on sur Internet, en avaient encore quelques exemplaires d’occasion.

Comme Rose poussière, Télex n.1 avait continué de vivre sa vie, de manière secrète et quelque peu mystérieuse. Et avait acquis, par sa rareté même, un parfum de mythe qui n’aurait rien à envier au "Shocking" d’Elsa Schiaparelli.

Dorénavant, Télex n.1 est de nouveau lisible facilement – il vient d’être réédité dans la collection "L’Imaginaire" chez Gallimard, qui démontre à nouveau qu’elle est assurément l’une des plus belles collections dans l’actuel paysage éditorial français.

Qu’est-ce donc que Télex n.1 ? Plusieurs choses : un point de jonction entre l’écriture expérimentale de Rose poussière et les obsessions, déployées de manière plus classique, d’Ingrid Caven et d’Entrée des fantômes ; un jalon dans l’écriture de Jean-Jacques Schuhl ; un condensé de ses lieux ; enfin, un long poème en prose hypnotique où les images se reflètent les unes dans les autres au sein d’un grand vertige.

Télex n.1 est un condensé des lieux schuhliens : un grand hôtel, le Ritz. Plus précisément : la chambre d’hôtel, ce lieu à mi-chemin entre l’intimité et la distance, entre le familier et l’impersonnel — lieu de prédilection pour un auteur aussi attentif aux surfaces. Superficiel. Les existences de chambre d’hôtel se superposent — l’une recouvre l’autre, comme dans un palimpseste l’ancienne ligne est remplacée par la nouvelle. Seulement, quelque chose est toujours lisible, en transparence — comme est visible une page de journal en transparence d’une autre. Les chambres d’hôtel, le papier journal, deux motifs capitaux de Télex n.1. L’hôtel avec ses fantômes, ses chuchotements d’existence, le journal avec son chaos organisé, ses photos qui se côtoient comme au hasard, Twiggy se retrouvant bien malgré elle en compagnie du Pape.

Des chambres du Ritz, Twiggy, Coco Chanel… on retrouve — ou plutôt, on découvre à nouveau — les figures chères de Schuhl. "Figures", et non "personnages". Extériorité — et non intériorité. Surface — et non gouffre. Horizontalité — et non plus verticalité, profondeur.

"Figures" — comme on trouverait des contours d’un bas-relief sous le sable. Comme un dessin, une esquisse, mais surtout "figures", comme une image sur de la pellicule. Qu’elle soit inscrite en relief sur une frise ou une image sur du film — les figures sont toujours inscrites sur une surface. Le texte de Schuhl n’élabore pas une intrigue. Cela ne veut pas dire qu’il ne s’y passe rien, qu’aucun mouvement n’est à l’oeuvre dans Télex n.1. La grande réussite de ce texte est de créer de l’énergie dans une succession de scènes apparemment fixes — données tel quel, brouillées, incomplètes. Seulement, quelque chose est à l’oeuvre.

Alors, donner un résumé de Télex n.1 ? On ne pourrait s’y risquer. Ce que l’on pourrait dire, c’est qu’il s’agit de scènes dans différentes chambres du Ritz. On n’aurait rien dit. Qu’il s’agit d’une méditation sur la nature des images. On ne dirait rien de plus. Une tentative de capter le mystère inhérent à toute image. Ce serait déjà plus juste, mais encore imprécis.

Exemple : le ruban du téléscripteur se déroule au fur et à mesure qu’il s’écrit, les cliquetis de la machine résonnent, et peu à peu, les feuilles s’amassent en bandelettes, bandelettes qui deviennent, à la faveur d’une juxtaposition poétique, les bandelettes de gaze masquant un visage qui émergerait de ses opérations chirurgicales — comme émerge, finalement, toute image en noir et blanc de sa feuille de papier, avec son aura bizarre, hybride, comme un fantôme. Rappelons le titre du dernier ouvrage publié par Schuhl : Entrée des fantômes.

"Je pars de l’idée que nous agissons constamment sur un fond d’images – que nous les ayons vues ou non." (p. 17)

Ces images, ce "fond d’images" ce sont les fantômes qui nous font agir. Ce sont les fantômes qui font sourire un travesti comme sourirait Rita Hayworth, ce sont les fantômes vers qui nous faisons signe quand nous agissons, et qui aiment à se superposer à nous, sans même, parfois, que nous en ayons conscience. Schuhl ne dit pas : "nous agissons constamment sur un arrière-plan d’images". Il dit : un "fond" d’images. Une profondeur. Une sorte de chute vertigineuse. Télex n.1 n’a qu’un seul but : d’une situation originelle, creuser, par le jeu des évocations, du collage, de la juxtaposition étonnante, ce fond d’images auquel une scène fait appel. En un mot : approfondir la superficialité par le biais de la superficialité. Faire jouer l’image avec d’autres images. Ne pas recourir à autre chose que la surface, pour montrer la profondeur de la surface. C’est ainsi que Schuhl évacue toute psychologie, tout art traditionnel du roman, pour livrer en 1976 un texte nouveau, qui nous parvient aujourd’hui toujours aussi neuf, toujours aussi stimulant.

Faire ce choix, c’est renoncer volontairement au discours plein, au discours totalisant et à la croyance, que l’on pourrait trouver naïve, du pouvoir absolument fondateur de la fiction : "le contraire d’une prose oratoire, d’un discours plein, mais plutôt un texte avec des vides, un texte creux comme les papyrus assyriens, les bouts de phrases, bouts de mots sur des pierres, mots rongés par le temps." (p. 22)

On pourrait dire également : une écriture spectrale, qui ne retient rien mais accueille, prodiguant assez de liberté pour laisser passer quelques silhouettes d’anges mineurs. Les laisser dans l’ombre, comme en négatif, les laisser dans leurs contours, en évoquant sans trop de précisions leur physionomie. Après tout, "c’est le costume qui compte" (p. 26), le corps qui le remplit est peut-être celui de l’homme invisible, et les accessoires, les objets, prennent le relai pour constituer ce long poème de la vie moderne. Et deviennent les reliques d’une époque qui les aura traversés comme les auront portés, manipulés, construits, les corps humains derrière eux et qui demeurent dans le mystère et leur "opacité funéraire" de papier journal. Pour arriver à ce retournement d’une expression bien connue : "Elle a des formes qui mettent merveilleusement en valeur ses vêtements." (p. 47)

Nul n’aura mieux, dans un "livre cousu de fil blanc" (p. 70) mis en évidence la beauté de la nuit, de la vie moderne, la beauté qu’il y a, en tournant le bouton d’un poste de radio, à ne pas choisir un canal, et dans la nuit, laisser venir à soi les bruits du monde, incohérents, soudés par le biais de la technologie, rapiécés les uns aux autres, une musique cubaine succédant à un discours chinois, un bulletin d’informations à un concerto classique. Nul n’aura mieux, derrière les films de nos plus grandes actrices, derrière les clichés de nos mannequins les plus magnétiques, laissé affleurer ce qui nous plait en elles : qu’elles sont un appel vers des scènes plus hautes, plus profondes, plus enfouies, qu’elles sont les avatars de scènes déjà jouées, qu’elles sont, en définitive, des manifestations concrètes du mythe. Et comme Schuhl l’écrit si bien : "peut-être les mythes – fût-ce un rire ou un porte-cigarette – ne sont-ils là que pour nous inviter à ne pas être nous-mêmes et à nous diviser à l’infini ?" (p. 15)

La Vie dangereuse de Blaise Cendrars

Cendrars La Vie dangereuse

Cendrars, c’est avant tout un regard, deux petits yeux comme à travers deux fentes, étroites, et qui nous fixent, avec défi. Rit-il ? Ou bien cet air de bravade est-il un masque, celui que la vie a apposé sur son visage, les voyages ? Cendrars, c’est un corps. Ce corps trempé par les traversées en bateau, par les décalages horaires, c’est le corps amputé du bras droit pendant la guerre et qui n’empêcha pas l’homme de continuer à vivre, aussi fortement, aussi intensément qu’auparavant. Car Cendrars, c’est aussi et surtout, une volonté. Celle qui le poussa à recréer, de ce corps amputé, un corps complet, exerçant d’emblée sa main gauche à l’écriture, au jonglage, boxant de son bras meurtri l’oreiller de son lit de dispensaire pour hâter la cicatrisation de sa plaie. Avec une seule hâte, sans doute : regagner cette vie, cette vie "dangereuse" qui était la sienne, et qui est toute vie quand elle ne se contente pas de la moyenne, mais recherche l’intensité.

Toutes ces anecdotes se trouvent dans le recueil La Vie dangereuse, publié chez Grasset. Il est toujours difficile de séparer ce qui, chez Cendrars, relève du factuel et ce qui appartient déjà à sa légende. L’homme, comme bien d’autres artistes, s’est employé de son vivant à ériger sa statue – même si le terme "statue" ne convient pas ici, tant le portrait qu’il dresse de lui-même à travers ces pages est mouvant, tout entier porté vers l’exploration perpétuelle des choses et du monde. Pour le lecteur d’aujourd’hui, non-spécialiste de son oeuvre ou de sa biographie comme je le suis, les débats qui peuvent graviter autour de la part de mythomanie de Cendrars sont finalement non avenus : il m’a toujours semblé plus important de voir comment la façon dont un artiste se peint donne une image de la vie qu’il rêvait, et des valeurs qu’il épousait.

La Vie dangereuse réunit cinq textes apparemment déliés. Le lecteur y voyage de l’Océan à la Champagne en guerre, du Brésil à un Antarctique d’opéra. Les époques, les événements se mêlent sans cohérence évidente. Les propos de ces textes, sont également dissemblables. Il demeure cependant un thème sous-jacent et plusieurs motifs récurrents qui fournissent une unité obscure à ce recueil : la peinture de cette "vie dangereuse" qui donne son titre à l’ouvrage.

Cendrars a été engagé volontaire pendant 14-18. C’est cette expérience qu’il relate dans "J’ai saigné" le deuxième texte du recueil. Sa vie s’affiche depuis sa blessure subie au front, et Cendrars décrit la vie dans le dispensaire, en s’attardant sur quelques figures marquantes : une bonne soeur infirmière, un "jeune berger" dont la mort apparaît comme un véritable calvaire sont les deux êtres auxquels il rend hommage. Le "saignement" qui donne son titre au texte est bien évidemment physique – car le corps est souffrant, détruit, et doublement ravagé quand les soins reçus s’avèrent parfois aggraver le mal. Mais le saignement est aussi psychologique, mental – la mort du petit berger constitue, tout comme la mort de l’enfant dans La Peste de Camus, ou bien l’amputation de Hippolyte dans Madame Bovary l’exemple même d’une douleur insupportable (pour l’auteur et le lecteur), et d’une mort proprement scandaleuse. Une des manifestations sur terre de cette vie dangereuse, et de cette mort redoutable. Le fait que Cendrars ait été engagé volontaire est en soi révélateur. Au-delà d’un simple engagement politique, on pourrait y voir un engagement existentiel, la guerre devenant pour l’homme qu’il était un des visages d’une aventure possible, et la façon dont il y est entré une exploration de la "vie dangereuse" où le corps expérimente le maximum de choses qu’il peut dans l’existence.

Cendrars n’est d’ailleurs pas le seul, dans ce recueil, à expérimenter cette vie dangereuse. De temps à autres, il est même confronté directement à des êtres au parcours et au passé hors-normes. C’est ainsi que dans "Fébronio (Magia sexualis)", l’auteur de Moravagine dresse un nouveau portrait de tueur sanguinaire, cette fois-ci croisé lors d’un voyage à Rio de Janeiro. Le dialogue avec l’assassin se révèle être une occasion pour appréhender son geste et surtout, pour l’analyser au regard de sa condition de Noir au sein de la société brésilienne et Cendrars, qui avait publié une Anthologie nègre tente de mettre au jour l’arrière-fond culturel et la signification des visions reçues par ledit Fébronio (qui était probablement schizophrène).

Mais ce qui, somme toute, est commun à tous ces textes, c’est cette envie furieuse d’embrasser le monde, de vouloir tout mettre du monde dans une phrase. On est frappés par la profusion d’énumérations :

"La fièvre, l’épuisement, la bouteille de cognac que j’avais absorbée d’un seul trait, les cachots de la route, l’horreur, l’épouvante des transbordements, les relents ou les renvois du chloroforme ou de l’huile camphrée, la faim, la fatigue, la sensation de vertige et de tomber, les bombardements, les injures, les misères, la cannonade de l’attaque, les bombes, les explosions, les revenez-y de la bataille, …" (page 46)

"Je me suis mis à pratiquer tous les sports violents et les jeux d’adresse, tels que le foot-ball, la natation, l’alpinisme, l’équitation, le tennis, le basket-ball ou le billard, les boules, le tir au pistolet, l’escrime, le croquet, les fléchettes ; grâce à quoi, aujourd’hui, je pilote aussi bien mon automobile de course que j’écris à la machine ou sténographie de la main gauche, ce qui me vaut de la joie." (page 57)

Le corps, meurtri, traversant la douleur, est aussi ce corps rené et redevenu vivant, traversé par la vie dans ce qu’elle a de plus urgent et de plus palpable : l’écriture est mise sur le même plan que la conduite de l’automobile de course, comme un autre rêve de vitesse du monde moderne. Comme si elle s’adaptait elle aussi au rythme de la vie, qu’elle était rapide, efficace, et à l’image du monde : multiple et grouillante de détails, ouverte sur l’infini. Cendrars écrit comme il vit, c’est-à-dire de manière excessive, inconsidérée, et son style donne l’impression d’un naturel généreux, comme si les phrases avaient été tracées sans trop qu’on s’en soucie, sur la page, avant d’aller faire autre chose de plus urgent. Car, pour finir, Cendrars n’écrit-il pas lui même :

"J’aurai été un des premiers poètes du temps à vouloir mener ma vie sur un plan mondial. Mais quel ennui d’écrire !" [...] je suis partout chez moi et [...] le monde moderne est mon climat d’écrivain" (page 166)

Les écrivains VRP

"Il est frais mon poisson ! Pour deux achetés, j’vous en fais un autre gratuit ! Elle est belle ma fraise elle est belle ! Du bon, du beau, Dubonnet !" Verra-t-on bientôt les écrivains sur les marchés, à vendre leur camelote avec des phrases de bonimenteurs ? Les verra-t-on agiter des tapis ou bien vanter un faux cristal de Bohème ou bien vendre des bustes en plâtre en nous assurant de la qualité de leur marbre ? La vision aurait de quoi surprendre. Quoi, des écrivains relégués à être de vulgaires crieurs publics, des hommes-sandwichs ? Quoique cette perspective nous surprenne, force est de constater qu’on en prend la voie. Aussi ai-je appris sur Livres Hebdo avec quelque surprise, que des écrivains allaient publier dans l’honorable maison Gallimard un "recueil collectif" de nouvelles intitulé La Malle

Le principe est simple, comme nous le dit l’article :

"Petit rappel historique : depuis 1854, la Maison Louis Vuitton, désormais propriété de LVMH,  fabrique les plus célèbres malles, de bagages et de voyages, du monde. Gaston-Louis Vuitton, troisième du nom à bâtir la renommée du célèbre malletier, y constitua des archives fabuleuses, en collectionneur passionné qu’il était. Il épluchait quotidiennement la presse nationale et internationale à la recherche d’articles évoquant l’objet de son obsession : la malle.

À sa mort, on a fermé la malle mystérieuse et quarante ans plus tard, onze écrivains français ont eu accès à cette malle. Chacun s’est imprégné de vieilles photos, de coupures de presse, de faits divers, d’anecdotes, de relations avec les clients les plus extravagants.

Ainsi, Éliette Abécassis, Fabienne Berthaud, Marie Darrieussecq, Virginie Despentes, Nicolas d’Estienne d’Orves, Patrick Eudeline, David Foenkinos, Philippe Jaenada, Yann Moix, Véronique Ovaldé et Bruno de Stabenrath se sont inspirés de ces reliques pour imaginer une histoire qui commence dans une malle et se mue en une véritable traversée littéraire. Ou l’inverse : elle démarre par un beau voyage et se termine dans une malle… sanglante."

Les Êcrivâins ne se fourvoient pas à gueuler sur les marchés pour brader leur produit en fin de matinée, non. Eux, les Êcrivâins, quand ils prennent la plume pour faire de la pub, ils le font pour du lourd, pour du luxueux, pour du qui impose : pour la malle Vuitton. La malle légendaire de la marque légendaire et qui est maintenant légendaire pour sa vulgarité. La Mâlle Vuitton, ce n’est quand même pas rien. C’est un objet digne de la Littérâture. Là on peut se donner du mal. On peut pondre une nouvelle vite bâclée pour se soumettre à l’exigence du marché. On peut accepter de se vendre et puis au passage de se prostituer un peu – ça mange pas de pain et ça permet de mettre un peu de beurre dans les épinards. Aussi, je propose à tous les auteurs qui participent à cet événement éditorial de nous vanter à l’avenir les charmes du pull acheté chez Carrefour ou de la boîte de sardines stockée chez Franprix. Comment ? ce serait indigne de la Littérâture ? Ah bon ? Moins digne que de participer à une entreprise marketing pour l’auguste maison Vuitton ? Quelle est la différence ?

Ah oui. On nous apprend aussi que :

"Publié dans la collection « Hors série Littérature », cet ouvrage sera également disponible en édition de luxe illustrée (uniquement dans les magasins Louis Vuitton)."

Je propose que Yann Moix ou David Foenkinos aillent faire le pied de grue dans la grande boutique Vuitton des Champs-Élysées. Ils attendraient le client. Ils attiseraient le chaland. Pour plus d’efficacité et de chiffre d’affaires, ils se placeraient stratégiquement à l’entrée du magasin. Et puis ils halpagueraient les touristes japonais et les passants fortunés : Elle est pas belle ma littérature ? Tu l’apprécieras ma nouvelle à contraintes ! Un point de vue singulier sur une marque mythique ! Un voyage littéraire aux confins de la maroquinerie ! À la fin de la journée le responsable de la boutique viendrait relever le compte de leurs ventes et, tel le mac s’enquiert du rendement de ses filles, il les féliciterait en leur administrant une petite tape sur le dos. Ce serait drôlement chouette, tout le monde y serait gagnant. Les écrivains, devenus des VRP, jouiraient de la satisfaction d’avoir adossé leur nom à un commerce vachement florissant. Un commerce qui pose son homme – c’est pas n’importe quoi. Et puis Vuitton sera bien content d’avoir reçu l’onction et la légitimité de ces grands Zécrivâins. Le rêve, quoi ! Il faut voir un peu plus loin que le bout de son nez, il faut vivre avec son temps ! Ne parlons même pas de Gallimard.

Une fois rentrés chez eux la journée après une dure journée de labeur à faire vivre le produit, les Zécrivâins bien sûr s’attèleraient à leur Oeuvre, leur Gros Oeuvre, une Oeuvre patiemment réfléchie, cohérente, une oeuvre d’Ârt en somme. Non, je plaisante. Réjouissons-nous

 "cette oeuvre singulière de 356 pages sera traduite en anglais et en japonais."

Quelle heureuse nouvelle !

Réjouissons-nous donc ! L’heure est venue des écrivains sponsorisés ! Bientôt ils devront pondre à échéances fixes comme des poules en batteries de jolis petits textes pour vanter la camelote de tel ou de tel refourgueur de chiffons ou de fanfreluches ! Et on labellisera les produits d’un grand bandeau serti du mot Littérâture en lettres d’or, ça donnera tout de suite toutes ses lettres de noblesse à la chose. Enfin, le règne du grand marché est advenu ! Réjouissons-nous !

Souvenirs désordonnés, de José Corti

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On se souvient de José Corti, mort en 1984, comme un des grands éditeurs français du vingtième siècle : sa librairie, qui existe toujours, est devenue, en face des grilles du jardin du Luxembourg, une sorte de vestige d’un ancien temps où les éditeurs étaient aussi des libraires, où les les pages des livres se découpaient au coupe-papier, où "sa" maison qui était vraiment une maison, accueillait les auteurs et les amis autant que les clients de passage. Encore aujourd’hui, le lecteur peut y faire un détour, comme je le fais souvent, et fouiner dans les bacs qu’on a mis devant la vitrine, où les livres défraîchis sont soldés et, une fois les ouvrages pris en main, pénétrer dans cette boutique où le temps semble s’être, non pas arrêté mais reposé, comme si on y évoluait dans un instant étiré et calme : le bois, du parquet ou des étagères, semble poli par le temps, naturellement. Quand j’étais plus jeune, adolescent ou tout juste adulte, l’endroit m’impressionnait – j’avais l’impression de pénétrer dans une sorte de Saint des Saints. Passer la porte, c’était pour moi comme rentrer dans un tribunal, et les éditeurs de la maison semblaient scruter ce que j’allais acheter comme pour me juger. Aujourd’hui, je me suis défait de cette impression. Je n’hésite plus.

José Corti était donc tout ça pour moi avant que je n’ouvre ses Souvenirs désordonnés : l’archétype de l’éditeur exigeant qui n’a jamais cédé, tant commercialement qu’esthétiquement, sur les oeuvres qu’il décidait de publier. C’était aussi le surréaliste, celui qui, avant de créer la maison Corti, avait publié leurs ouvrages pour le compte des "Éditions surréalistes". C’était l’éditeur de Gracq et celui de Bachelard, et de mille autres, du "Monk" Lewis et de Horace Walpole, des fantastiques et des merveilleux.

Ces Souvenirs désordonnés refermés, je découvre maintenant que José Corti était un écrivain. Un écrivain contrarié, ou plutôt, quelqu’un qui plaçait la littérature si haut que jamais il ne se risqua à se piquer d’écrire, comme il le raconte lui-même en évoquant ses tentatives de jeunesse. C’était un écrivain certain, que le goût de la formule et la révérence envers le style étouffe parfois en compassant un peu ses phrases, mais un écrivain digne et respectant la langue.

Ces Souvenirs désordonnés portent très bien leur nom : loin d’être des Mémoires chronologiques, qui brosserait avec force détails et perfection d’une mémoire recomposée, la vie de son auteur de A à Z, le lecteur aura, avec les souvenirs de José Corti, affaire à un texte qui ne ménage pas les coqs-à-l’âne, les digressions, les redites. Loin de gêner la lecture, cela instaure au contraire une grande vitalité de l’écriture : on a l’impression de retracer, en direct, aux mouvements et méandres de la pensée de l’auteur. Après un prologue où José Corti justifie l’écriture de ses Mémoires, ces Souvenirs désordonnés bruissant de vie, sont l’occasion pour l’auteur de tracer quelques portraits admirables des auteurs qui ont croisé sa route : Benjamin Fondane, Gaston Bachelard, Julien Gracq, Benjamin Péret, René Crevel, Salvador Dalí… autant de visages convoqués dans ses pages. Les lecteurs qui chercheraient dans les Mémoires de José Corti des rumeurs d’antichambres, de  ces sordides anecdotes qui font souvent (et malheureusement) le sel des Mémoires d’éditeurs ou d’écrivains, ou bien qui chercheraient à dédorer les statues de nos grands auteurs, ne pourront qu’être déçus de ce livre. Au lieu de cela, José Corti prend un plaisir, sensible à la lecture, à tenter de cerner au mieux ce qui fait la singularité d’un être, tant dans sa gestuelle, que dans son caractère. Il en résulte des portraits tour à tour admirables, émouvants, parfois drôles, mais toujours justes. Corti ne donne pas dans l’hagiographie comme il ne donne pas dans le portrait à charge, même quand sa colère, voire sa haine, affleure dans certaines pages. Il décide plutôt, quand cette colère se fait trop présente, de passer sous silence les êtres qui la provoquent, par charité ou par respect aux morts.

Paradoxalement, malgré toutes ses silhouettes qui viennent apparaître au fil des pages, le milieu littéraire n’est pas le sujet principal de ces Mémoires. Ce qui importe surtout, c’est l’évocation de la vie à Paris sous l’Occupation allemande : comment cela se passait, quels étaient les risques, qu’est-ce qu’était être éditeur, mari, et surtout père, durant ces années ? Ce sont les aspects qui, une fois la lecture finie, restent le plus vivaces à l’esprit du lecteur. Cet ouvrage, c’est avant tout une sorte de mausolée que José Corti dédie à son fils ("À Dominique, mon fils unique, notre Doumé, 13 janvier 1925-??? 1944"). Dominique Corti, mort dans un camp, ne connaîtra pas l’après-guerre, ni, comme le note lui-même José Corti, le succès de son père éditeur du Rivage des Syrtes de Julien Gracq. C’est de cette "inguérissable blessure" que semble naître ce livre, et surtout, un thème, récurrent, de ces Mémoires : l’attention portée aux oeuvres qui auraient pu naître, écrites, peintes, créées par ceux qui sont mort trop jeunes, à l’image de Dominique Corti. Ce thème se retrouve en de nombreux endroits de ces Souvenirs désordonnés que ce soit lors d’une évocation des victimes de la guerre, ou de manière plus large, quand Corti évoque, de manière très juste, la "trahison" de Max Brod envers Kafka ou la mort de Sadegh Hedayat. On ne perd jamais de vue la littérature, mais ce qui compte avant tout dans ce livre, c’est la vie, sous toutes ses formes, y compris la plus douloureuse, cette mort dont José Corti ne s’est jamais remis.

Les Souvenirs désordonnés sont donc le récit d’une aventure intellectuelle, mais aussi et surtout le récit d’une vie d’homme dans le vingtième siècle, avec ses ambitions, ses échecs et ses peines. Ne serait-ce que pour le portrait d’André Breton, incroyable de justesse, ou bien le récit du suicide de René Crevel, terrible, le livre vaudrait la peine d’être lu. Mais ce serait se priver du reste, qui constitue le portrait d’un homme digne et exigeant. Un grand homme du vingtième siècle.

Page auto-promotion – Un an déjà

Cela fait aujourd’hui un an que j’ai ouvert ce blog. Déjà. Pour fêter cet anniversaire, rien de tel qu’un petit retour en arrière sur l’année écoulée.

Il y a un an, je n’étais pas en France. Cela faisait six mois que je vivais aux États-Unis. Six mois à découvrir la côte Est. Six mois à lire en continu le maximum de livres en anglais, quand la préparation des cours que j’enseignais dans l’Université où je travaillais me laissait un peu de temps. Très peu de temps, les premiers mois. Mais tout ce que je trouvais y passait. Je découvrais Cormac McCarthy (qui fut le premier auteur que j’ai évoqué sur ce site). Je tombai par hasard sur un livre de Shirley Jackson, récemment republié chez Rivages, Nous avons toujours habité le château. Et puis Michael Chabon, Joyce Carol Oates, Philip Roth, Faulkner.

Durant tout ce temps, la France ne m’a pas manqué. Au contraire. C’était la première fois que je vivais longtemps à l’étranger. C’était une bouffée d’air frais dans un pays où je me suis d’emblée senti bien, accueilli, encouragé. Néanmoins, si la France ne me manquait pas, lire du français, au contraire, me manquait terriblement. D’autant que je lisais, sur Internet, les sites et les blogs que je consulte très souvent, où les maîtres des lieux me faisaient part de leur enthousiasme pour telle nouvelle parution, pour telle redécouverte d’un grand classique.

Alors, ni une, ni deux, j’ai décidé de me lancer moi aussi dans l’aventure du blog, non pas tant pour avoir une grande audience, que pour maintenir un lien, même symbolique, avec la France. La bibliothèque de l’Université recevait tous les livres publiés en France avec deux ou trois mois de retard – c’est-à-dire une broutille. J’ai donc ouvert le blog, et posté mes premières critiques, hésitantes, maladroites peut-être, mais en tout cas écrites avec passion et une envie de partage.

Un an après, ce blog, c’est plus de 130 articles, deux interviews, entre 100 et 200 visites par jour (certes ce n’est pas un succès fulgurant, mais c’est une audience stable), quelques visiteurs que je commence à bien connaître, même virtuellement. Ce sont des heures de lectures et de travail, mais surtout, c’est la satisfaction de créer, non pas une communauté (ce qui serait bien présomptueux), mais des liens avec des personnes qui s’intéressent à ce que je fais et à mes goûts. C’est pourquoi je voudrais remercier ces lecteurs, pour la plupart inconnus, mais dont les yeux se posent très souvent sur mes pages. Et j’en profite pour vous encourager à commenter les articles, qui prendront une vie différente avec ce que vous en direz (même pour me contredire). Car un blog, c’est surtout ça : la discussion qui peut s’engager ensuite. Et qui vient enrichir parfois décisivement la matière première.

Alors, le programme pour l’année à venir ? Toujours autant de passion. J’espère davantage de critiques que ce que j’ai posté dernièrement. Et surtout, ce projet qui me tient à coeur : proposer, dès que le temps me permet de fournir ce travail, les "Dossiers de l’Hermite", un fichier (PDF ou autres, je ne sais pas encore) à télécharger, présenté sous la forme d’un magazine et consacré à un auteur sur plusieurs pages. J’essaye de fouiller le plus possible mes observations, sans pour autant tomber dans la spécialisation. Le premier numéro sera comme vous le savez consacré à Nicole Caligaris. Il fera entre 10 et 15 pages, davantage si cela m’est possible. Le deuxième sera dédié à Juan Carlos Onetti. Et les autres, nous verrons !

J’espère également vous proposer à l’avenir de nouvelles interviews, si je parviens à trouver des auteurs qui acceptent cet exercice, et dont l’oeuvre m’enthousiasme.

Dernier point de cette page de (longue) auto-promotion : bien que je ne sois pas friand de ce genre de posts reliés de blog à blog, le site des Baroudeurs (que vous pouvez consulter ICI) m’a décerné un Versatile Blogger Award. Je les remercie donc de leur soutien, qui me fait très plaisir, parce que c’est un soutien régulier et passionné.

the-versatile-blogger-awardLe Versatile Blogger Award est une distinction que les blogueurs s’attribuent entre eux pour faire connaître les blogs qu’ils aiment. Donc, chers lecteurs, soyez gentils et allez voir les quelques blogs que je mets en lien. Ça me fera plaisir de savoir que leurs auteurs ont eu un peu plus de visite que d’habitude grâce à ma modeste contribution.

Il faut ensuite que je donne 7 détails sur moi-même. Comme j’en ai déjà livré pas mal plus haut, je préciserai quelques détails qui restent dans l’ombre. Donc. Sexe : masculin. Âge : 23 ans. De : Paris. Ça vous éclaire hein ? Trève de plaisanteries. Je ne suis pas très généreux dans les détails, et je trouve que mes lectures et ce que j’en dis en racontent bien plus que je ne pourrais le faire.

Comme l’exige la tradition, je vais maintenant décerner mes propres awards aux blogs que j’apprécie tout particulièrement (et plus globalement, à des sites). Normalement il en faudrait 15, mais je crois pas que j’y arriverai :

- Le blog de Nebal est un con : derrière ce pseudonyme… comment dirais-je… original ? se cache un lecteur de Science-Fiction mais pas que. La politique vient parfois pointer le bout de son nez. Pourquoi ai-je choisi ce blog ? Parce que l’auteur sait transmettre avec passion ses goûts littéraires. Personnellement, je suis complètement ignare en SF ou en fantasy, mais ce sont deux genres qui m’intéressent de plus en plus (et bientôt vous trouverez sur ce site des critiques des livres de ce genre que je lis en ce moment). L’adresse est : http://nebalestuncon.over-blog.com

- L’escalier des aveugles, le blog de Guillaume Contré : pour tous ceux qui comme moi, vénèrent les littératures de langue espagnole, ce blog est une véritable mine d’or où s’affirment une sensibilité et une acuité remarquables. Visite très fortement conseillée donc à : http://escalier-des-aveugles.blogspot.fr

- Le blog Curiosa etc de Éric Poindron : blog où le goût des cabinets de curiosités s’affiche avec passion. Objets hétéroclites, littérature parallèle, intérêt pour les auteurs, sinon mineurs, du moins oubliés, tout y est intéressant, on se perd dans ces pages comme dans un labyrinthe. L’adresse est : http://curiosaetc.wordpress.com/

Je me rends compte que j’ai très peu de blogs à citer spontanément. J’en rajouterai d’autres le moment venu, quand ils me reviendront.

J’aimerais donc profiter de ce manque de blogs pour vous faire découvrir le site d’une petite maison d’édition dont j’aimerais que vous lisiez les livres. Ils font un travail magnifique et publient des livres élégamment conçus. Cette maison d’édition, c’est Les éditions de l’Arbre vengeur. Voici l’adresse : http://www.arbre-vengeur.fr  Si vous aimez les auteurs un peu oubliés, les voix singulières, les textes un peu bizarroïdes, tout cela, vous le trouverez chez eux. Si quelques-uns de mes lecteurs cliquent et sont conquis (et donc achètent leurs livres), je serai heureux.

Les Éditions Quidam (http://www.quidamediteur.com) ont quelques difficultés en ce moment. Il va sans dire que ce serait très dommageable, pour ne pas dire grave, si elles n’existaient plus. Donc, pour Noël, soutenez Quidam, et offrez leurs livres !

En attendant, je précise les règles du Versatile Blogger Award pour les auteurs cités :

Les règles du célèbre Versatile Blogger Award :

  • Remercier le bloggeur ou la bloggeuse qui vous a nominé en y ajoutant le lien de son blog
  • Ecrire 7 choses au hasard sur vous
  • Nominer 15 bloggeurs ou bloggeuses de votre choix
  • Les prévenir par commentaire
  • Ajouter le logo et les règles dans l’article

Rentrée littéraire de janvier 2013 (3)

Penchons-nous aujourd’hui sur publications de la rentrée littéraire de janvier du Seuil qui m’intéressent le plus.

Solarsystem_Laurent Schweizer

Laurent Schweizer est un auteur suisse qui a déjà publié trois romans, dont Latex, qui a paru au Seuil en 2008. Latex, tout comme le roman Sévère de Régis Jauffret, s’inspirait de la mort d’Édouard Stern, qu’on avait retrouvé dans une combinaison de latex rose, assassiné par sa maîtresse. Malheureusement, Latex a eu moins de retentissement que le livre de son confrère, frappé par une menace de censure. Laurent Schweizer revient donc en cette rentrée littéraire de janvier 2013 avec un nouveau roman, dont la quatrième de couverture, disponible sur le site de l’éditeur, m’a tout de suite intrigué. Je vous la recopie ici :

«Les WARRIORS sont prêts à faire la guerre. Ils sentent la faille s’ouvrir en eux comme s’ils étaient violés. Tuer devient le seul ACTE qu’ils désirent accomplir !

J’essaie de vider mon esprit. J’essaie d’estimer les chances de victoire que peut avoir Vincent en poussant des milliers de teenagers et de militaires à tuer. Je regarde les armes posées sur la table. Je regarde, sur les baies vitrées, la réflexion des mots affirmant que tuer est une fête, que les ACTES à venir ne visent pas des innocents, que les WARRIORS ne doivent jamais sous-estimer ou surévaluer leur CIBLE avant sa destruction.»

Je suis persuadé que l’univers du jeu vidéo peut être un moteur de fiction intéressant, et possiblement fécond. S’il est investi avec talent, cela peut donner une nouvelle manière d’aborder les questionnements des liens entre fiction et réalité, et de poser différemment les enjeux de notre rapport contemporain aux simulacres et à la violence. C’est donc avec une certaine impatience que j’attends ce roman, dont je vous livrerai une critique très prochainement, dès qu’il sera publié, le 03 janvier 2013.

L'Homme bambou_Jocelyn Bonnerave

Jocelyn Bonnerave avait publié en 2009 Nouveaux Indiens, dans la collection Fiction & Cie dont j’ai parlé ICI. L’ouvrage était un premier roman plutôt réussi, pas complètement abouti certes, mais qui avait au moins le mérite d’élaborer une écriture et des thématiques originales, loin des habituels textes autobiographiques ou des variations intimistes sur des drames en tous genres. Avec L’Homme bambou, qui sera publié en janvier 2013, il semble continuer sur sa lancée. Voici le résumé du livre :

Un jeune chercheur quitte l’université et s’installe dans les Corbières pour devenir cultivateur de bambous. Il entretient également une relation amoureuse secrète avec Maïa, une chercheuse en végétaux préhistoriques. Mais peu à peu, le corps du héros est envahi par une excroissance de bambou. Il devient un objet de curiosité et bientôt de convoitise pour les scientifiques et les industriels.

Le nouveau roman s’annonce donc plus poétique, plus métaphorique, tout en conservant le rapport à la question de la science qui était une part importante de Nouveaux Indiens (l’auteur a une formation d’ethnologue qu’il met à profit dans son travail littéraire). J’attendrai donc début janvier pour confirmer ou infirmer mes premières impressions sur ce roman à venir.