# 8 – 13 avril 2014

Contre le réalisme

Lisant encore et toujours Annie Le Brun, je suis tombé sur un des éclats de pensée et d’acuité dont elle est coutumière, et qui me suffira pour parler des vertus « critiques » du roman d’Édouard Louis :

« Le choix réaliste implique toujours l’acquiescement au monde tel qu’il est. Comme si le cadre existant – ou le cadrage – ne pouvait être remis en question et comme si les éventuels changements devaient se limiter à la permutation des éléments existants. À cet égard, toute entreprise réaliste, même dissidente, est garante de l’ordre. »

C’est dans Les Châteaux de la subversion, il va sans dire que je vous invite à le lire. En bonus, je vous mets plus bas une vidéo de cette grande dame, spécialiste incontestable de Sade et de Jarry, entre autres, qui dit toujours des choses stimulantes et parle à l’intelligence de chacun : 

http://www.ina.fr/video/CPB88012391

# 6 – 12 mars 2014

Edouard Louis et la critique

analyse d’un animal chimérique : le perroton (ou moutoquet)

Il n’est pas rare de tomber, dans un article d’humeur ou un billet d’opinion, sur une métaphore animalière pour évoquer les critiques, et notamment la critique littéraire. Combien de fois n’avons-nous pas lu ces comparaisons qui assimilaient les critiques faisant profession de lire à des moutons, animaux typiquement grégaires qui n’hésiteraient pas à courir en groupe et en bêlant, vers les falaises escarpées, pour s’écraser sur les récifs.

Aujourd’hui, je me propose de préciser cette comparaison zoologique, puisque parfois, la lecture de la presse se révèle receler de véritables bestiaires. Parmi ce bestiaire, un animal, chimérique, à ma préférence. Ce n’est pas un animal rare, il pullule dans les journaux. Cet animal, c’est le perroton. Qu’on s’imagine le corps d’un mouton bien duveteux paré d’une tête d’ara, c’est lui. Celui qui répète avec une voix de crécelle ce qu’on entend partout, celui qui tourne en boucle sur son perchoir en gonflant les plumes de son cou, celui qui fait le beau et casse les oreilles à tout le monde.

Le perroton concilie les qualités de l’ovin et du piaf. Il tire son plaisir et son intérêt dans la répétition mécanique – avec quelques variations, des syllabes se perdent en route – des discours. Il suffit qu’un coq de la basse-cour ait entonné son chant, pour qu’aussitôt ses notes rauques se mettent en marche.

Exemple concret : un jeune auteur a récemment publié un témoignage estampillé « roman », sur sa jeunesse maltraitée, sur la difficulté d’être qu’il a pu ressentir, dans un milieu qui était le sien et pourtant le rejetait. Le livre n’a rien de remarquable, le travail littéraire y est minimal, mais qu’importe. Un cri de coq et la machine s’actionne. On nous serine, on nous perroquette à qui mieux-mieux, on nous blablate en boucle : un petit prodige est né, un livre époustouflant a vu le jour, une révélation s’impose, et le cirque commence. On nous monte en épingle non pas un livre, mais une personne, on dévie le sujet littéraire sur le sujet social, on s’apitoie la petite larmichette à l’oeil sur le parcours du génie, on se prend à rêver à cet exemple de rêve démocratique.

En soi, cette histoire serait tout bonnement banale sans cesser d’être désespérante, si la garde des perroquets ne se transformait soudainement, en aigles, en rapaces. C’est que ces animaux-là sont outragés dès qu’on touche à leur petit. Ainsi, toute critique de En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis, est forcément suspecte. Toute réserve sur cet ouvrage est douteuse : comment ? Vous osez ne pas participer à la cacophonie ambiante ? Vous osez signaler que, certes l’histoire est émouvante, mais comme dans n’importe quel témoignage, et que cela ne fait pas forcément de la littérature, encore moins un roman ? Et surtout, si vous critiquez ce livre, c’est que vous vous attaquez à l’auteur. C’est que vous avez un problème personnel avec lui, parce qu’il est un « transfuge de classe » – forcément. Vous ne lui pardonnez pas d’avoir changé de milieu social… forcément.

Là où les réponses que nous caquettent les exaltés qui voient des chefs-d’oeuvre à tous les coins de rues sont d’autant plus risibles et désespérantes, c’est quand elles se parent de l’étendard de la « vision critique », de la « conscience sociale », bref, d’une méthode intellectuelle de vérification, d’argumentations et de démonstrations… là où les perroquets se contentent, en aquiesçant comme des béni-oui-oui, de reprendre l’argumentaire de l’auteur attaqué, prêt à être repris, et pré-digéré, sans jamais le remettre en question, l’analyser.

Le perroton fait donc doublement honneur à ses deux premières syllabes. Comme pour ces curateurs d’art contemporain qui, considérant que le discours que l’artiste tient sur son oeuvre appartient à l’oeuvre et permet de justifier tout et n’importe quoi, tartinent des catalogues d’expositions de phrases toutes faites sorties de la bouche de l’artiste pour être immédiatement avalées et recrachées, le perroton crient avec la meute, fait corps, et se plait toujours à entendre la réverbération de son chant dans celui de ses congénères.

Bonne chance donc à Édouard Louis, en attendant que vienne le prochain perdreau de l’année.