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La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel – Vanité, vanité

La Disparition de Jim Sullivan

Comment survivre à un dîner en compagnie d’un rigolo ?

Ça commence par un rictus, on ne sait pas trop quoi dire, alors on sourit. Puis on fait semblant de rire, en forçant un peu sa voix, en accentuant et en feignant l’hilarité. Et puis ensuite, un silence lourd s’installe. Les yeux se fuient, on n’ose pas trop risquer de croiser les regards des autres membres de la tablée de peur que cette communication paraisse suspecte, et encore moins celui du plaisantin qui, encore saisi de sa blague, glousse dans son coin en quémandant d’ultimes réactions de la part des autres convives. Il y a un nom pour cela : la gêne. Vous êtes gêné de devoir feindre le rire, et d’autant plus gêné que le rigolo — une espèce particulièrement malfaisante — a instauré d’emblée avec vous une connivence. Vous êtes le complice de son absence d’humour et de son aveuglement et, pour d’obscures raisons de politesse et de convention sociale (car vous n’êtes pas un sauvage), vous êtes tenu de ne pas opposer aux tentatives pathétiques de votre interlocuteur le mépris, la critique, ou encore une indifférence trop flagrante.

Et c’est ainsi qu’un rigolo peut vous empoisonner l’existence, vous ruiner une conversation, et transformer le plus prometteur des dîners en une corvée, voire un calvaire.

L’avantage, c’est qu’une fois dans la voiture, sur le chemin du retour, on peut desserrer sa ceinture, libérer son ventre repu et déverser dans l’habitacle des litres de commentaires fielleux entre deux hoquets vaguement dégoûtés.

Alors, imaginons que vous, lecteur, et moi-même, soyons en ce moment sur le chemin du retour. Où ? Ça n’a que peu d’importance, disons quelque part en Bretagne, roulant sur une départementale sombre bordée de platanes éclairés à intervalles fixes de quelques mètres par nos phares.

" Tu as trouvé ça comment, la soirée ?

— C’était sympa. Ça faisait longtemps que j’avais pas vu Sarah. Par contre, elle est bien gentille, mais le pote qu’elle nous a ramené… Qu’est-ce qu’il était lourd !

— Une vraie plaie.

— Et toutes ses blagues de cul, bonjour l’angoisse !

— Toi qui détestes ça…

— Obligé de faire semblant de rire, en plus. Pas le choix.

— J’ai encore la sensation de sa main quand il m’a tapoté le dos. Comme si on était amis. Et sa manie de faire des clins d’oeil !

— C’est vrai que ça fait pervers…"

Et notre route continuera tel quel, jusqu’à nous ramener à notre coloc où nous nous endormirons en espérant avoir tout oublié le lendemain, au réveil.

Pour qui la littérature est une conversation, ouvrir un livre peut se révéler risqué : c’est comme entrer dans un bar en ayant sur le coup une pancarte où il est écrit "Parlez-moi" sans qu’on puisse vraiment juger de qui nous aborde autrement que par son look.

L’habit ne fait pas le moine.

Don’t judge a book by its cover.

La Disparition de Jim Sullivan présente bien : sobriété, petite touche d’élégance avec son étoile et son liseré bleus sur la couverture. De prime abord, une solide réputation, des ancêtres qui pèsent de tout leur poids de fantômes pour nous glisser à l’oreille : "Le petit est bon, il faut lui faire confiance."

Alors on fait confiance.

On fait d’autant plus confiance que de nombreuses personnes nous l’ont recommandé : "Tu vas voir, c’est génial." On y va les yeux fermés. Moralité de l’histoire : ne faites jamais confiance à vos amis.

La Disparition de Jim Sullivan est un très bon livre. 150 pages, maniable, il tiendra aisément dans une poche de sacoche, et possède de petites pages avec de grandes marges, ce qui comporte de multiples avantages : abréger le supplice que représente sa lecture, et vous laisser assez de place pour, au choix, griffonner des bordées d’injures pour l’auteur de ce pensum, ou profiter de tant d’espace blanc pour écrire votre propre roman. Lequel sera, dans tous les cas, plus substantiel à coup sûr que celui que vous tenez entre les mains.

Le point de départ du roman de Tanguy Viel est simple : un romancier français, constatant que la littérature américaine fait florès partout dans le monde, décide d’écrire un vrai roman américain 100 % pur creative writing, et de fait décide d’appliquer les recettes infaillibles qu’il a cru découvrir en se gavant de littérature d’Outre-Atlantique. Roman sur l’écriture d’un roman, où nous est donné à la fois le texte qu’il pourrait écrire et les réflexions de l’auteur sur son entreprise, voilà un projet d’une originalité tellement grande qu’on a l’impression que le Paludes de Gide n’a jamais existé. Mais n’est-ce pas dans les plus vieilles marmites qu’on fait la meilleure soupe Campbell ?

Une fois que vous savez ça, vous savez tout de La Disparition de Jim Sullivan. C’est peu, et à vrai dire, ce n’est pas grand-chose. Comme pour d’autres de ses romans, et comme beaucoup de ses confrères des Éditions de Minuit, Tanguy Viel oublie qu’un roman n’est pas qu’un principe, n’est pas qu’un présupposé, une petite idée de départ bien marrante. Jamais ce roman ne parvient à dépasser son principe, et reste englué dans la répétition, jusqu’à l’indigestion, d’effets romanesques et de petites observations amenées avec la légèreté d’un pachyderme dans un magasin Macy’s. Et c’est toujours triste de voir qu’un roman a tout dit dès sa première page. Peut-être Tanguy Viel aurait dû s’arrêter après son incipit. La pleine ampleur du livre aurait été atteinte, c’est-à-dire celle d’un timbre-poste.

Tanguy Viel est donc un rigolo. Le genre de type qui tape sur l’épaule de son lecteur. "On a des tas de choses en commun", semble-t-il nous dire. Et de nous infliger des blagues qu’il pense sûrement spirituelles. Et comme nous sommes bien élevés (mais pas trop), on fait semblant d’adhérer nous aussi à son humour. Jusqu’au moment où l’accumulation produit le même effet que la plaisanterie répétée des années durant par un vieillard gâteux, et qui tombe dans l’oreille de convives sourds lors de longs repas de famille dominicaux.

Quelques extraits parlent d’eux-même :

"les attributs de sa vie (…) différents magazines sur la banquette arrière (une revue de pêche bien sûr, une de base-ball bien sûr)" (p. 16)

"J’ai remarqué cela aussi dans les romans américains, que toujours un des personnages principaux est professeur d’université" (p. 19)

"ce genre d’événements qu’on ne passe pas sous silence quand on est américain, je veux dire, écrivain américain, (…) ce genre d’événements qui planent au-dessus des livres et savent impliquer les personnages dans les problèmes de leur temps." (p. 25)

Et ainsi de suite à intervalles réguliers. On aurait bien envie que la familiarité débraillée avec laquelle Tanguy Viel nous traite cesse, mais il ne peut pas s’empêcher. Vous avez vu comme je suis drôle ? Well, I don’t think so.

Point de comparaison : ce genre de procédé rappelle les lecteurs qui, lorsqu’on leur demande leur avis sur un livre, ne parlent que des coquilles qu’ils ont trouvées page 123 et 254, ceux qui notent avec délectation les incohérences des scénarios quand ils vont au cinéma, les gens qui feuillettent les journaux pour se plaire d’une inexactitude dans une chronique que personne ne lit, des comptables qui se gaussent de quelque erreur de calcul qu’un particulier aurait faite. Une attitude de satisfaction replète. Le gloussement plutôt que le rire.  On entend Tanguy Viel glousser à chaque page.

L’Université sera ravie d’apprendre que Tanguy Viel poursuit un projet romanesque ambitieux au centre duquel se trouve le pastiche et la parodie. Un jeu sur les formes vertigineux et une malicieuse subversion des codes de la littérature de genre. Alors, pour l’aider dans son entreprise, nous lui proposons quelques pistes pour des romans futurs :

- écrire un polar scandinave avec des criminels sexuels.

- écrire Les pleurs de la marmotte résonnent dans mon coeur le jeudi.

Et, si d’aventure ces propositions ne lui conviennent pas, nul doute qu’il trouvera un projet à la hauteur de son talent en pastichant un roman de la collection Harlequin.

juan-de-nova

Le jour de la fin du monde, lire Jean-Louis Magnan – Les Îles éparses

Les-Iles-Eparses-Jean-Louis-Magnan

En route vers Perth,

21 décembre 2012

Le jour se lève. Nicole peint toujours ses orteils en bouquet de radis, je siffle des bières à la table de l’épicerie en bordure du rien, suant chaque goulée. J’ai décidé de réécrire, pour passer le temps à ma manière, la lettre de Barnabé. Faire de ces trois phrases un livre qui dise sa fin et son monde. Ironie du sort qui veut qu’aujourd’hui, solstice d’hiver singulier, soit une fin du monde, aussi. Nicole, sortant de la douche, m’a crié tout à l’heure : Tu savais que le calendrier inca s’arrête aujourd’hui ? Selon, c’était pour le matin, l’Apocalypse… Bon prétexte pour une dernière baise, pas vrai ?

Quel meilleur jour qu’aujourd’hui aurait-on pu choisir pour évoquer ce livre de Jean-Louis Magnan, dont je vous ai déjà parlé brièvement dans un numéro de mon "panthéon littéraire personnel du vingtième siècle" ? Deux fins du monde importent dans Les Îles éparses. La première, la Saint-Sylvestre de l’an 2000, et la seconde, la fin du monde superstitieuse du 21 décembre 2012, le jour même où Nathan commence à réécrire la courte lettre que Barnabé Dole, son amant, lui ai laissée en héritage. Barnabé Dole ? Un homme qui a traversé le vingtième siècle et qui, le voyant terminer lors de la Saint-Sylvestre, écrit une lettre à l’homme qui l’aime. La lettre, ce sont trois phrases, jetés et comme sorties à peine de leur silence, trois phrases qu’on pourra lire à la fin du roman. Nathan, lui, tente de percer la nature du Mal en réécrivant cette lettre et essayant de s’approcher le plus possible de ce qu’il a pu représenter. Comment le Mal est apparu dans ce vingtième siècle qui est pour nous "le siècle dernier" ? Comment se présente-t-il encore de nos jours ?

Pourquoi parler du Mal dans ce résumé où on a l’impression de lire l’ébauche d’une histoire d’amour ? C’est que Barnabé Dole, cet homme qui vit sa Saint-Sylvestre au milieu d’une cour de jeunes éphèbes camés a été un agent du Mal, l’un de ses instruments. Le Mal s’est manifesté à de très nombreuses reprises au vingtième siècle, dans ses formes les plus neutres, les plus industrielles, les plus humaines et barbares. Parmi ces manifestations, Jean-Louis Magnan en crée une nouvelle : la situation de l’île de Juan de Nova, près de Madagascar. Comme une anomalie, un bubon de soufre et de pus perdu au milieu des Îles éparses de l’Océan Indien, Juan de Nova devient dans la fiction de Jean-Louis Magnan, le lieu du Mal, et l’objet de l’interrogation de Nathan : comment a vécu cet homme qui l’a aimé et qui lui a laissé en héritage ces trois phrases ? qu’a-t-il fait là-bas ? quel sens peut-il donner à la vie de son amant défunt quand il y repense et qu’il cherche à la comprendre, maintenant, en 2012 ?

La France a administré une mine de phosphate sur cette île, mine cédée par une concession à une "frange d’hommes au service du pouvoir". Sur Juan de Nova, un système de règles vise à organiser la servilité, à réglementer un ordre où les ouvriers noirs sont au service de la satisfaction des désirs des maîtres : c’est leur "éden", violent, sexuel et sadique. L’humanité est déniée aux ouvriers en même temps que leur nom : c’est admis, c’est même le fondement de cette société réduite, de ce vingtième siècle en miniature. Ce vingtième siècle dont nous avons été témoins et dont les bouleversements continuent de nous agiter.

Les Îles éparses est un roman statique, roman d’idées, de réflexions, bien plus que roman d’action ou d’aventures – l’exotisme est là, mais l’homme est irrémédiablement le même partout – bourreau, victime, il est partout le voisin du Mal. Plus qu’une allégorie du siècle, Juan de Nova devient, dans l’entreprise que mène le protagoniste, un exemple parfait pour appréhender la question morale. Juan de Nova n’est pas seulement image, mais objet d’études, qu’il faut envisager sous toutes ses facettes. Pour le lecteur, le livre devient aventure de la pensée : ce qui compte n’est pas ce qu’on raconte, mais ce que l’on comprend, ce que l’on théorise.

Cela ne signifie pas pour autant que la langue de ce roman soit désincarnée, bien au contraire. C’est une écriture furieuse, d’une densité et d’un lyrisme souvent impressionnants, qui ne se contente pas d’illustrer simplement son propos, mais qui entend saisir son lecteur – que ce soit dans le spectacle ponctuel des scènes d’horreur, ou dans l’érotisme charnel et sensuel d’une parole amoureuse chargée de désir. Les paroles de Barnabé Dole, réécrites par Nathan (qu’il appelle Angelo) sont d’une beauté traversée de fulgurances, à l’exemple de ces quelques lignes :

"Dans le bain au milieu des montagnes de mousse, ma verge – le prépuce qui recouvre le gland – perce l’eau neigeuse. Mon genou gauche, mollet et cuisse joints sur ce seuil osseux, représente l’Afrique et ses arbres poilus. Mon genou droit est à peine apparent, mais d’autant plus immense qu’il est glabre à fleur d’eau, long et bosselé, couvert de cicatrices de l’enfance et encore cagneux : le long plat de mon ménisque est Madagascar. (…) La fenêtre couverte de buée grince des secousses infligées par la nuit parisienne. Angelo, comment te dire les endroits lointains ?" (page 13)

Tout aussi saisissantes sont, comme je l’ai dit, les scènes d’horreurs, comme seules pourraient l’être des scènes de Tombeau pour cinq cent mille soldats passées au tamis du lyrisme :

"Aux îles Éparses, la première fois où la folie déclencha mon rire, ce fut quand, sur ordre du contremaître Lavoisier, cinq coolies se virent empalés sur des manches de pioche, anus dilaté par le bois, avec obligation de tracer "Vive la France" dans le sable, à coup de reins, de la plus étrange des calligraphies. Les embrochés avançaient courbés, luisants de douleur et les mains sur la tête, culs sanglants." (pages 33-34)

Cette scène est une des premières scènes marquantes du roman : le contraste entre l’abjection de cette torture, l’ordre régnant à Juan de Nova et les idéaux contenus dans le cri "Vive la France", est en quelque sorte une des directions que va prendre le texte. Sous-jacente, en effet, est une des interrogations fondamentales de ce roman : comment devons-nous considérer, de nos jours, les abjections commises par nos pères dans le passé, et dont cette scène nous offre un condensé parfait ? Comment devons-nous réagir à ce Mal-là et par conséquent, comment devons-nous, sinon écrire, du moins sentir l’Histoire ?

Le but de cet article n’est pas de résumer les détours que prend le protagoniste dans ses réflexions, mais plutôt de donner un avant-goût à vous, lecteurs, pour que vous ouvriez ce texte, un des plus beaux que j’ai lus écrits par un auteur français contemporain. Quel dommage qu’on n’en ait pas plus parlé, et que l’auteur, pour le moment, n’ait pas publié de nouveaux livres depuis 2006 ! À chaque relecture, Les Îles éparses m’apparaît davantage comme un grand texte de littérature, et un grand texte de pensée.

Les Îles éparses n’est pas un roman qui se laisse appréhender facilement. C’est qu’il émane de ce texte un lyrisme furieusement sensuel, une densité dans l’écriture et dans l’analyse de l’Histoire et de nos temps contemporains ; on est vite interdit, vaguement hébété, conscient de lire un texte dont la profondeur est sensible et qui met à nu les illusions que nous formons sur la nature humaine.

C’est que le texte a aussi pour but de déconstruire les discours de notre pensée moderne des droits de l’homme, de la justice : en "travaillant l’horreur" (page 27), le personnage principal du texte ambitionne de nous confronter à sa signification. Et plus que cela encore, passer de la stupéfaction à la compréhension. Nous vivons dans un temps où l’on considère toute tentative de compréhension comme une tentative de justification. Nous nous amputons, dès lors, de la part essentielle de l’entreprise humaine qui est de se pencher sur les horreurs que l’Homme peut produire – et de savoir comment ça arrive. C’est pourquoi Nathan écrit :

"J’ai compris que, pour analyser cette incroyable analogie des témoignages [des bourreaux et des victimes], je devais me placer du côté de  l’exécuteur afin de me débarrasser du risque de faire une hagiographie non du Mal, mais du Bien. Abolir toute vénération du survivant relique pour comprendre le mécanisme du miracle : comment reste-t- on un homme, que l’on ait été le diable, ou bien sa victime. Que l’humanité perdure chez le mort-vivant, on l’imagine assez bien. Mais chez le loup-garou, comment fait-elle ?" (page 52)

Sans doute ces phrases vont-elles à contre-courant de ce qu’on a coutume d’entendre sur le Mal à rejeter le plus loin possible de nous, quand il faudrait, au contraire, le ramener à nous pour mieux le comprendre. Il n’y a aucune trace de fascination intellectuelle pour le mal, considéré dans ce roman comme une "absence d’intelligence" dans laquelle "se trouve le vrai crime contre l’humanité" (page 55).

Les réflexions de Jean-Louis Magnan et de son personnage sont aussi les éléments de la réaffirmation d’une morale de l’écriture :

"On en vint à oublier qu’écrire, peindre, penser, aimer consiste à dire, exposer, deviner, sentir l’avenir tel qu’il doit être. À s’éloigner de ce qui est, pour explorer des possibles. À participer au fondement même de l’intelligence qui est Utopie. Il n’y a pas de littérature de fiction, rien ne peut être feint." (page 64)

L’intelligence des choses, c’est s’abstraire, c’est aller vers d’autres lieux, d’autres possibles. Dans cette Utopie qui est celle qu’explore Jean-Louis Magnan dans Les Îles éparses, Juan de Nova est l’étape de la compréhension, l’allégorie géographique qui nous mène vers l’entente du Mal – il n’y a pas de littérature de fiction, cela veut dire qu’il y a une écriture de la recomposition, qui est déjà de la pensée.

Le contrepoint de Juan de Nova est notre monde contemporain : l’auteur trace des points de comparaison entre ces deux réalités qui sont en somme, comme les deux pôles, noir et blanc, d’un même négatif. L’"esclavage moderne", la situation des rapports d’exploitation entre l’Occident et le reste du monde, tout comme l’idéologie de la jouissance sans limite de nos temps présents – qui nous fait considérer l’autre comme un objet d’où l’on tire une satisfaction directe… autant de thèmes passés au crible de cette comparaison, comme si les deux images s’affermissaient l’une l’autre de cette comparaison.

Je ne veux pas ici faire un exposé détaillé de tout ce que contient le livre, mais je voulais vous donner un avant-goût de quelques lignes directrices de ce grand roman – afin de vous donner envie d’y plonger et de vous laisser prendre par cette langue, par cette pensée brute et complexe qui affleure à chaque page : il n’y a pas une page qui ne soit remarquable, tant par l’écriture ou la réflexion qui s’y déploient. Je reviendrai sûrement plus tard à ce livre pour en écrire une chronique plus détaillée et plus fidèle à l’articulation de ses idées. Mais en attendant, je vous conseille plus qu’ardemment d’ouvrir Les Îles éparses.

Illustration de l’article : Juan de Nova prise en photo par la NASA

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Panthéon littéraire personnel du vingtième siècle (13)

Balzac, le roman de sa vie, de Stefan Zweig est un monument par un écrivain qui était un biographe  assez formidable et qui nous a livré de beaux ouvrages consacrés à des personnalités aussi diverses que Verhaeren, Fouché, Marie-Antoinette, Érasme. Ce qui est réussi dans cette biographie, c’est que, contrairement à nombre de livres de ce genre, elle se lit comme un roman et non comme un catalogue laborieux de fait ou d’interprétations : Zweig ne renonce pas en écrivant une biographie à ce qui fait aussi son talent de romancier, c’est-à-dire son acuité, sa sensibilité et son sens de la psychologie particulièrement affuté. Il en ressort une merveilleuse biographie.

L’Espace littéraire, de Blanchot. Blanchot est un risque, tout comme Marguerite Duras peut l’être : c’est-à-dire que il y a un risque, si vous lisez Blanchot trop intensivement et peut-être trop tôt, de ne plus pouvoir en sortir. La langue de Blanchot, et plus fortement encore sa pensée (capable de détours conceptuels assez vertigineux) apparaissent dans un premier temps mystérieuses, hermétiques, comme fermées sur elles-mêmes pour que personne n’entre dans les textes. Ce n’est qu’après une patiente rumination des textes que le sens vient, petit à petit. Alors, je ne place pas ce livre dans cette liste pour dire que je suis d’accord avec tout ce que dit Blanchot, y compris ce qui pour moi sont en fait souvent des impasses : mais ce livre m’est venu parce que ce fut un choc pour moi de lire un livre de critique littéraire qui développe véritablement une langue spécifique, une langue d’écrivain pour parler de ce que c’est qu’écrire. Et l’usage que fait Blanchot du mythe de Orphée est magnifique : le texte critique devient texte pleinement poétique.

Contre Sainte-Beuve, de Proust. Encore une fois, ce texte de Proust m’est cher non pas pour ses implications théoriques ou critiques (ou même encore dans l’histoire littéraire), mais pour sa capacité à aborder des thèmes de la critique littéraire sans la séparer de la vie : il y a de très belles pages consacrées à la lecture et le lien de l’acte de lire avec la mémoire personnelle, par exemple. Je trouve que la vraie réussite des grands écrivains quand ils parlent de l’écriture ou de littérature est de ne pas les isoler de l’expérience concrète, ce qu’on trouve moins chez des spécialistes. C’est le cas chez Proust, dont on a, en le lisant, l’impression d’écouter parler quelqu’un naturellement, qui nous raconterait des souvenirs de manière vagabonde, pour ensuite en livrer une analyse.

Traité du Narcisse, de Gide. Critique ici.

En Lisant en Écrivant, de Gracq. Autre essai de continuité encore : le En lisant en écrivant de Gracq, continuité entre deux processus, la lecture et l’écriture, deux "actes" qui se complètent et s’alimentent l’un l’autre. Écrire est lire mieux les autres écrivains avant soi, comme nous le montre Gracq en évoquant Proust, Stendhal, Flaubert. Lire est une décantation où se crée, par dépôt et sédimentation, des goûts qui sont autant de présupposés esthétiques à découvrir et formuler. Le lecteur, en participant à l’écriture d’un texte qui sans lui n’est qu’une demi-oeuvre, devient un créateur, et les écrivains sont ceux qui passent de ce statut de créateur aidé (en quelque sorte) à celui de créateur autonome. Une vision de la littérature et des écrivains depuis l’intérieur de la création, un texte qui donne furieusement envie de lire ou de relire les classiques et qui nous pousse à l’écriture.

Balzac Rodin

Trois auteurs, de Pierre Michon – Exercices d’admiration

De nos jours nous avons perdu la coutume qui veuille que les écrivains soient aussi critiques. Ou que les critiques littéraires des journaux fassent intervenir des écrivains. Il faut cependant noter que la nouvelle édition du Monde des Livres fait parfois appel aux plumes de Amélie Nothomb ou d’Éric Chevillard, ce dernier nous gratifiant à chaque fois d’un bel article et de belles découvertes : ça a été là la meilleure initiative qu’on aurait pu prendre, parce que les écrivains sont quand même autrement plus intéressants, quand ils parlent d’autres écrivains, que ne peuvent l’être les journalistes littéraires (et je précise que ce n’est pas parce qu’il publie un livre qu’un journaliste littéraire devient un écrivain).

Donc. Plutôt que de nous ennuyer à lire des chroniques faites à la va-vite, préférons lire les trop rares articles d’écrivain sur leurs confrères, ou, à défaut de pouvoir en trouver dans la presse française, on peut toujours se rattraper en lisant quelques recueils d’études consacrées à la littérature écrits par nos auteurs contemporains. Le livre dont je vais parler aujourd’hui est un livre court mais dense, consacré comme son nom l’indique, à trois auteurs : Balzac, Cingria, Faulkner. Il a été écrit par Pierre Michon, un de nos plus grands auteurs vivants (auteur auquel j’ai déjà consacré une critique ici), lequel a construit son oeuvre avec rigueur et ténacité, ébauchant peu à peu les grandes sinuosités d’une belle langue, jugée complexe parfois, mais qui est en réalité d’une grande lisibilité car elle est juste et cohérente. Les livres qui sont illisibles, ce sont les livres faux.

Souvent, la grande force des critiques d’écrivains sur des écrivains (et c’est ici le cas pour Michon) est qu’elles ne séparent pas la visée critique de la pratique concrète de l’écriture. Là où les critiques littéraires professionnels se fondent sur des conceptions esthétiques construites uniquement par la lecture, les écrivains gardent souvent en tête l’aspect matériel, artisanale presque, de l’écriture. C’est cela qui manque aux critiques professionnels, qui envisagent la littérature trop souvent comme le maniement d’idées ou d’esthétiques sans se rendre compte que celles-ci se construisent de manière très triviale, dans le maniement de la langue comme un matériau.

Ce qui me plaît notamment dans ce recueil, c’est qu’il se rattache à de nombreuses thématiques que j’ai déjà mentionnées dans ma critique de Maîtres et Serviteurs. Loin d’être une exception dans la bibliographie de Michon, il est en réalité une partie de l’oeuvre, et s’insère logiquement, thématiquement et esthétiquement dans cette dernière.

Les trois textes qui composent ce recueil ne sont pas à proprement parler des portraits : ils ne cherchent pas à livrer au lecteur une image fixe, figée, des auteurs dont il est question. Ce ne sont pas des portraits, ce ne sont pas non plus des textes biographiques : rien de commun entre le texte sur Balzac et la monumentale biographie qu’a pu lui consacrer Zweig, par exemple. Le projet de Michon est même, en un sens, à l’opposé du travail biographique. Il ne cherche pas à retracer une existence et à en montrer le sens profond, caché, la progression que subit un être et sa formation. Au contraire, c’est dans le petit événement ou dans l’anecdote qu’il peint à grands traits une manifestation de l’art dans la vie de ces trois auteurs.

La tâche de l’artiste, son labeur, comme je l’avais appelé pour ma critique de Maîtres et Serviteurs, est un labeur cosmique, une nécessité de se brûler, comme s’est brûlé Balzac en enflammant ses nuits, en ruinant sa santé par le manque de sommeil et la consommation excessive d’excitants : ce thème, présent dans Maîtres et Serviteurs, se retrouve ici, de manière plus franche, plus directe en quelque sorte. L’élaboration romanesque y étant plus mince, la figure de l’artiste réel s’y fait plus ouverte, et l’exemple de Balzac, dans son outrance, dans son caractère énorme, devient l’archétype du Créateur à majuscule, un homme qui par son travail s’élève à une dimension majestueuse. Mais l’essai de Michon ne tombe pas dans l’hagiographie qui pourrait le menacer. Au contraire, cette mention du travail de l’artiste est l’occasion pour Michon de décentrer sa réflexion, de faire passer son propos de la figure de l’auteur au monde qu’il crée : au fil de l’écriture, les personnages créés par Balzac (et d’autres, par exemple Proust) viennent peupler les pages de cet essai, comme si, finalement, l’univers intérieur du créateur comptait plus que lui-même.

Car tous ces efforts, toutes ces tensions qui n’ont pour but que de créer matériellement cet univers intérieur, semblent être, paradoxalement, ce qui fait la marque et la grandeur du travail artistique selon Michon. Comme si le résultat était secondaire par rapport au processus, par rapport à cette énergie folle que délivre l’artiste pour mener à bien son entreprise. On aboutit dès lors à une belle définition de la littérature, quand l’auteur évoque la Comédie Humaine de Balzac : le voyage de l’auteur se voit comparé à celui que quelqu’un ferait pour aller dans les beaux appartements difficiles d’accès (image qu’on retrouve d’ailleurs aussi dans Maîtres et Serviteurs), et dont on se rend compte qu’ils sont vides. Michon ajoute ensuite : "Reste la Grâce. Qu’importe qu’ils soient vides, les appartements ? Reste le chemin plein d’espérance et de foi qui vous mène à leur porte. Reste ce gros homme plein de grâce [Balzac] ; que la Grâce a tenu par la peau du cou pendant quinze ans, une grâce tortueuse affublée des masques de la vanité, de l’avidité, du snobisme, du génie, qui peut-être s’est dévoilée pour finir et lui a dit en partant : ce n’était pas ce que tu croyais, c’était La Comédie. Tu la crois à peine commencée, mais elle est faite, elle est la clef des appartements, visite, puis meurs si tu veux, ou vis, j’ai à faire ailleurs. Je ne reviendrai pas." (page 31) Un voyage vers la Grâce certes, mais un voyage déçu, un voyage qui ne peut être que déçu, et ce qui en fait la beauté tragique est qu’elle ne peut être qu’une farce (comme le dit aussi la belle épigraphe du recueil : "Tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu’un petit farceur.")

C’est cette idée que j’ai trouvé la plus belle et la plus touchante de ce qu’on peut trouver dans le texte. Il y a toujours une forme de beauté à voir un écrivain payer ses dettes, parler de ses prédécesseurs, reconnaître des influences. On se sent toujours en tant que lecteur, charmé et on a l’impression de mieux connaître les auteurs en question, celui qui parle et celui dont on parle, comme si on avait été présenté à un groupe d’amis. C’est ce que réussit Pierre Michon dans son livre, notamment quand il évoque Faulkner dans le dernier texte de son recueil. C’est Faulkner qui a fait découvrir à Michon la voix de la littérature, "la grosse voix d’outre-tombe par laquelle ce monde-ci apparaît dans sa terrible vie, son immense joie en larmes". Et on aimerait que d’autres écrivains nous fassent partager de tels émerveillements.