# 11 – 24 mai 2014

IMG_0241

Ça arrive parfois quand vous achetez des livres d’occasion…

J’ai dû acheter Cosmopolis de Don DeLillo il y a deux, trois ans peut-être plus. Depuis le jour où je l’ai trouvé dans le bac d’un bouquiniste, il m’avait attendu, maintenant rangé dans une de mes étagères, à côté d’autres livres de Don DeLillo, de Robertson Davies ou d’Edogawa Ranpô. Comme je suis dans ma période Cronenberg en ce moment (à ce propos, je vous conseille à tous d’aller voir Maps to the Stars, sorti au cinéma cette semaine), j’ai regardé le film qu’il a tiré de ce roman, et ai donc repris le livre. Celui-ci s’est ouvert directement page 100-101 où se trouvait une feuille pliée. Le texte dit ceci :

« 02/11         401

Confirmé table pour ce soir 8.30

restaurant Mirabelle

un top hotel

splendide royal

via di porta pinciana « 

Le tout est écrit sur le papier de l’Hôtel Piranesi, Palazzo Nainer, à Rome. Ce post n’a pas d’autres buts que recopier ce message. Parfois, des tranches de vie se glissent, pliées, entre les pages de nos livres.

juan-de-nova

Le jour de la fin du monde, lire Jean-Louis Magnan – Les Îles éparses

Les-Iles-Eparses-Jean-Louis-Magnan

En route vers Perth,

21 décembre 2012

Le jour se lève. Nicole peint toujours ses orteils en bouquet de radis, je siffle des bières à la table de l’épicerie en bordure du rien, suant chaque goulée. J’ai décidé de réécrire, pour passer le temps à ma manière, la lettre de Barnabé. Faire de ces trois phrases un livre qui dise sa fin et son monde. Ironie du sort qui veut qu’aujourd’hui, solstice d’hiver singulier, soit une fin du monde, aussi. Nicole, sortant de la douche, m’a crié tout à l’heure : Tu savais que le calendrier inca s’arrête aujourd’hui ? Selon, c’était pour le matin, l’Apocalypse… Bon prétexte pour une dernière baise, pas vrai ?

Quel meilleur jour qu’aujourd’hui aurait-on pu choisir pour évoquer ce livre de Jean-Louis Magnan, dont je vous ai déjà parlé brièvement dans un numéro de mon « panthéon littéraire personnel du vingtième siècle » ? Deux fins du monde importent dans Les Îles éparses. La première, la Saint-Sylvestre de l’an 2000, et la seconde, la fin du monde superstitieuse du 21 décembre 2012, le jour même où Nathan commence à réécrire la courte lettre que Barnabé Dole, son amant, lui ai laissée en héritage. Barnabé Dole ? Un homme qui a traversé le vingtième siècle et qui, le voyant terminer lors de la Saint-Sylvestre, écrit une lettre à l’homme qui l’aime. La lettre, ce sont trois phrases, jetés et comme sorties à peine de leur silence, trois phrases qu’on pourra lire à la fin du roman. Nathan, lui, tente de percer la nature du Mal en réécrivant cette lettre et essayant de s’approcher le plus possible de ce qu’il a pu représenter. Comment le Mal est apparu dans ce vingtième siècle qui est pour nous « le siècle dernier » ? Comment se présente-t-il encore de nos jours ?

Pourquoi parler du Mal dans ce résumé où on a l’impression de lire l’ébauche d’une histoire d’amour ? C’est que Barnabé Dole, cet homme qui vit sa Saint-Sylvestre au milieu d’une cour de jeunes éphèbes camés a été un agent du Mal, l’un de ses instruments. Le Mal s’est manifesté à de très nombreuses reprises au vingtième siècle, dans ses formes les plus neutres, les plus industrielles, les plus humaines et barbares. Parmi ces manifestations, Jean-Louis Magnan en crée une nouvelle : la situation de l’île de Juan de Nova, près de Madagascar. Comme une anomalie, un bubon de soufre et de pus perdu au milieu des Îles éparses de l’Océan Indien, Juan de Nova devient dans la fiction de Jean-Louis Magnan, le lieu du Mal, et l’objet de l’interrogation de Nathan : comment a vécu cet homme qui l’a aimé et qui lui a laissé en héritage ces trois phrases ? qu’a-t-il fait là-bas ? quel sens peut-il donner à la vie de son amant défunt quand il y repense et qu’il cherche à la comprendre, maintenant, en 2012 ?

La France a administré une mine de phosphate sur cette île, mine cédée par une concession à une « frange d’hommes au service du pouvoir ». Sur Juan de Nova, un système de règles vise à organiser la servilité, à réglementer un ordre où les ouvriers noirs sont au service de la satisfaction des désirs des maîtres : c’est leur « éden », violent, sexuel et sadique. L’humanité est déniée aux ouvriers en même temps que leur nom : c’est admis, c’est même le fondement de cette société réduite, de ce vingtième siècle en miniature. Ce vingtième siècle dont nous avons été témoins et dont les bouleversements continuent de nous agiter.

Les Îles éparses est un roman statique, roman d’idées, de réflexions, bien plus que roman d’action ou d’aventures – l’exotisme est là, mais l’homme est irrémédiablement le même partout – bourreau, victime, il est partout le voisin du Mal. Plus qu’une allégorie du siècle, Juan de Nova devient, dans l’entreprise que mène le protagoniste, un exemple parfait pour appréhender la question morale. Juan de Nova n’est pas seulement image, mais objet d’études, qu’il faut envisager sous toutes ses facettes. Pour le lecteur, le livre devient aventure de la pensée : ce qui compte n’est pas ce qu’on raconte, mais ce que l’on comprend, ce que l’on théorise.

Cela ne signifie pas pour autant que la langue de ce roman soit désincarnée, bien au contraire. C’est une écriture furieuse, d’une densité et d’un lyrisme souvent impressionnants, qui ne se contente pas d’illustrer simplement son propos, mais qui entend saisir son lecteur – que ce soit dans le spectacle ponctuel des scènes d’horreur, ou dans l’érotisme charnel et sensuel d’une parole amoureuse chargée de désir. Les paroles de Barnabé Dole, réécrites par Nathan (qu’il appelle Angelo) sont d’une beauté traversée de fulgurances, à l’exemple de ces quelques lignes :

« Dans le bain au milieu des montagnes de mousse, ma verge – le prépuce qui recouvre le gland – perce l’eau neigeuse. Mon genou gauche, mollet et cuisse joints sur ce seuil osseux, représente l’Afrique et ses arbres poilus. Mon genou droit est à peine apparent, mais d’autant plus immense qu’il est glabre à fleur d’eau, long et bosselé, couvert de cicatrices de l’enfance et encore cagneux : le long plat de mon ménisque est Madagascar. (…) La fenêtre couverte de buée grince des secousses infligées par la nuit parisienne. Angelo, comment te dire les endroits lointains ? » (page 13)

Tout aussi saisissantes sont, comme je l’ai dit, les scènes d’horreurs, comme seules pourraient l’être des scènes de Tombeau pour cinq cent mille soldats passées au tamis du lyrisme :

« Aux îles Éparses, la première fois où la folie déclencha mon rire, ce fut quand, sur ordre du contremaître Lavoisier, cinq coolies se virent empalés sur des manches de pioche, anus dilaté par le bois, avec obligation de tracer « Vive la France » dans le sable, à coup de reins, de la plus étrange des calligraphies. Les embrochés avançaient courbés, luisants de douleur et les mains sur la tête, culs sanglants. » (pages 33-34)

Cette scène est une des premières scènes marquantes du roman : le contraste entre l’abjection de cette torture, l’ordre régnant à Juan de Nova et les idéaux contenus dans le cri « Vive la France », est en quelque sorte une des directions que va prendre le texte. Sous-jacente, en effet, est une des interrogations fondamentales de ce roman : comment devons-nous considérer, de nos jours, les abjections commises par nos pères dans le passé, et dont cette scène nous offre un condensé parfait ? Comment devons-nous réagir à ce Mal-là et par conséquent, comment devons-nous, sinon écrire, du moins sentir l’Histoire ?

Le but de cet article n’est pas de résumer les détours que prend le protagoniste dans ses réflexions, mais plutôt de donner un avant-goût à vous, lecteurs, pour que vous ouvriez ce texte, un des plus beaux que j’ai lus écrits par un auteur français contemporain. Quel dommage qu’on n’en ait pas plus parlé, et que l’auteur, pour le moment, n’ait pas publié de nouveaux livres depuis 2006 ! À chaque relecture, Les Îles éparses m’apparaît davantage comme un grand texte de littérature, et un grand texte de pensée.

Les Îles éparses n’est pas un roman qui se laisse appréhender facilement. C’est qu’il émane de ce texte un lyrisme furieusement sensuel, une densité dans l’écriture et dans l’analyse de l’Histoire et de nos temps contemporains ; on est vite interdit, vaguement hébété, conscient de lire un texte dont la profondeur est sensible et qui met à nu les illusions que nous formons sur la nature humaine.

C’est que le texte a aussi pour but de déconstruire les discours de notre pensée moderne des droits de l’homme, de la justice : en « travaillant l’horreur » (page 27), le personnage principal du texte ambitionne de nous confronter à sa signification. Et plus que cela encore, passer de la stupéfaction à la compréhension. Nous vivons dans un temps où l’on considère toute tentative de compréhension comme une tentative de justification. Nous nous amputons, dès lors, de la part essentielle de l’entreprise humaine qui est de se pencher sur les horreurs que l’Homme peut produire – et de savoir comment ça arrive. C’est pourquoi Nathan écrit :

« J’ai compris que, pour analyser cette incroyable analogie des témoignages [des bourreaux et des victimes], je devais me placer du côté de  l’exécuteur afin de me débarrasser du risque de faire une hagiographie non du Mal, mais du Bien. Abolir toute vénération du survivant relique pour comprendre le mécanisme du miracle : comment reste-t- on un homme, que l’on ait été le diable, ou bien sa victime. Que l’humanité perdure chez le mort-vivant, on l’imagine assez bien. Mais chez le loup-garou, comment fait-elle ? » (page 52)

Sans doute ces phrases vont-elles à contre-courant de ce qu’on a coutume d’entendre sur le Mal à rejeter le plus loin possible de nous, quand il faudrait, au contraire, le ramener à nous pour mieux le comprendre. Il n’y a aucune trace de fascination intellectuelle pour le mal, considéré dans ce roman comme une « absence d’intelligence » dans laquelle « se trouve le vrai crime contre l’humanité » (page 55).

Les réflexions de Jean-Louis Magnan et de son personnage sont aussi les éléments de la réaffirmation d’une morale de l’écriture :

« On en vint à oublier qu’écrire, peindre, penser, aimer consiste à dire, exposer, deviner, sentir l’avenir tel qu’il doit être. À s’éloigner de ce qui est, pour explorer des possibles. À participer au fondement même de l’intelligence qui est Utopie. Il n’y a pas de littérature de fiction, rien ne peut être feint. » (page 64)

L’intelligence des choses, c’est s’abstraire, c’est aller vers d’autres lieux, d’autres possibles. Dans cette Utopie qui est celle qu’explore Jean-Louis Magnan dans Les Îles éparses, Juan de Nova est l’étape de la compréhension, l’allégorie géographique qui nous mène vers l’entente du Mal – il n’y a pas de littérature de fiction, cela veut dire qu’il y a une écriture de la recomposition, qui est déjà de la pensée.

Le contrepoint de Juan de Nova est notre monde contemporain : l’auteur trace des points de comparaison entre ces deux réalités qui sont en somme, comme les deux pôles, noir et blanc, d’un même négatif. L' »esclavage moderne », la situation des rapports d’exploitation entre l’Occident et le reste du monde, tout comme l’idéologie de la jouissance sans limite de nos temps présents – qui nous fait considérer l’autre comme un objet d’où l’on tire une satisfaction directe… autant de thèmes passés au crible de cette comparaison, comme si les deux images s’affermissaient l’une l’autre de cette comparaison.

Je ne veux pas ici faire un exposé détaillé de tout ce que contient le livre, mais je voulais vous donner un avant-goût de quelques lignes directrices de ce grand roman – afin de vous donner envie d’y plonger et de vous laisser prendre par cette langue, par cette pensée brute et complexe qui affleure à chaque page : il n’y a pas une page qui ne soit remarquable, tant par l’écriture ou la réflexion qui s’y déploient. Je reviendrai sûrement plus tard à ce livre pour en écrire une chronique plus détaillée et plus fidèle à l’articulation de ses idées. Mais en attendant, je vous conseille plus qu’ardemment d’ouvrir Les Îles éparses.

Illustration de l’article : Juan de Nova prise en photo par la NASA

Alexandre_Cabanel_Phèdre

Phèdre les oiseaux, de Frédéric Boyer

Les personnages de Frédéric Boyer dans cette courte pièce de théâtre sont connus de tous. Il s’agit de Phèdre et d' »un homme » que l’on suppose être Hippolyte. Ou plutôt, il s’agit de corps, d’êtres vivants qui se retrouvent, par la force des choses et l’attraction du mythe, devenir Phèdre et Hippolyte, devenir ces figures mythiques et ces noms qui pour nous peuvent résumer l’intensité des sentiments amoureux et l’attrait sourd de ces sentiments pour la destruction.

Le parti-pris de Frédéric Boyer est de faire de ses personnages, qui nous sont contemporains, des êtres apparentés aux deux grandes figures du mythe, et cela à travers la parole. Comme il l’écrit lui-même dans l’avant-propos de sa pièce : « Les personnages parlent une langue qui leur est à la fois étrangère et familière. Ils devraient parler comme d’une voix hantée par la langue perdue de la tragédie ancienne. Qui refait surface en lambeaux dans leur parole. » Au sein de toutes nos paroles, au creux de nos mots et de nos intentions, semble nous dire Frédéric Boyer, se cachent des réminiscences, des éléments qui appartiennent à un fond très ancien de la parole – son projet d’écrivain et de dramaturge étant de nous donner à saisir cette perspective qui, du présent le plus immédiat qu’est le théâtre et la scène en direct, nous amène vers le passé le plus profond de nos consciences.

La lecture de Phèdre les oiseaux a quelque chose de durassien. Non pas dans le style de l’auteur qui n’emprunte que peu de choses à Duras, mais bel et bien dans la sensation que le lecteur peut avoir par moments : qui a lu, par exemple, Dialogue de Rome, retrouvera l’impression qu’il a pu éprouver à la lecture de ce texte, dans celui de Frédéric Boyer – il y règne la même présence surplombante du mythe au-dessus des personnages, lesquels apparaissent comme des silhouettes à peine esquissées, tout entières tournées vers notre passé. Il y règne la même conscience que derrière les mots se placent des scènes très anciennes, des scènes fondatrices à l’origine de notre conscience, et que la parole ne peut pas aller chercher, mais laisse seulement apparaître. Enfin, parenté peut-être plus sensible encore, il règne dans Phèdre les oiseaux la même folie, cette conscience que l’ampleur des sentiments mène à la destruction de soi et des autres. Derrière nos discours, nos paroles quotidiennes, nous sommes tous pareils à Phèdre. Nous ressentons les mêmes choses qu’elle.

Il est beaucoup question, dans les critiques postées sur ce site, d’aspect « mythique ». Cette expression ne désigne pas des romans ou des oeuvres qui prennent directement le parti d’écrire ou de créer de nouveaux mythes. Il s’agit plutôt de décrire ce qui, dans l’écriture même de l’oeuvre, tend vers la création de scènes significatives, de scènes qui semblent tenir d’elles-mêmes et se suffire à elle-même, comme si elles portaient un sens universel que l’artiste aurait dégagé de la forme la plus parfaite possible. Car des scènes nous poursuivent. Nous sommes peuplés de ces scènes dont nous savons provenir et que nous n’apercevons que de manière fugace, par brèves éclaircies. C’est ce que nous dit Frédéric Boyer dans son texte : « Toute voix humaine est éternellement doublée par une seconde voix, par une autre voix (écoutez…). »

Néanmoins, si le point de départ de Frédéric Boyer est valide, et peut susciter un intérêt certain, le texte manque son objectif, en raison même du programme qu’il se donne. Si c’est à travers la parole que doit être sensible l’attrait vers le mythe, la sorte de fuite des personnages vers ces scènes capitales, c’est à travers l’écriture de Boyer que ses personnages échouent à être véritablement hantés par les figures de Phèdre et Hippolyte. L’écriture de Boyer est très poétique et sensible, nous délivrant par moments de véritables pépites métaphoriques, mais à trop jouer dans le registre de la sensibilité et de la délicatesse troublée par une sourde violence, le style qu’il déploie ne parvient pas à explorer toutes les potentialités que lui permettait son idée de départ : ainsi, il n’exploite pas véritablement les effets de décalage entre contemporain et mythique qui sont mobilisés parfois au long du texte. Il en résulte un aperçu ponctuel, une perspective ponctuelle sur l’arrière-fond mythique de la parole, autant de choses qui auraient pu être travaillées plus en profondeur. En somme, Frédéric Boyer ne tient son sujet qu’épisodiquement – reste à la surface de son sujet et, si son thème est éminemment intéressant, il ne parvient pas à actualiser toutes les potentialités qui s’offraient à lui pour en faire un chef d’oeuvre.

30190_DJABBIC

La couverture fait le livre

 Oui, mon titre se fonde sur le proverbe anglais « Don’t judge a book by its cover » (« L’habit ne fait pas le moine »). Alors, pour commencer ce petit article de divagations, revenons sur quelques présupposés avant de continuer.

En France, un livre qui vient tout juste de sortir, ça ressemble….

à ça….

 ou à ça…..          

Aux États-Unis, un livre qui vient de sortir, ça ressemble plutôt….

    … à ça

                            …ou bien à ça… 

Avouez que la comparaison n’est pas vraiment en faveur de la France sur ce coup-là. Quand je suis arrivé aux États-Unis, j’étais, pour le coup, très français : je gardais de mes expéditions chez Smith, Galignani ou Gibert le souvenir de ces étagères remplies de livres aux couvertures bariolées, sans aucune unité, et peu à peu je m’étais mis à détester mes livres anglais en V.O, qui me paraissaient pour beaucoup vulgaire ou bien un peu racoleur (certains n’hésitant pas à en rajouter sur les polices d’écriture avec moult déliés et autres couleur dorée pour le nom des auteurs). Quand je regardais mes livres, j’avais l’impression, comme je le disais souvent, que tous les livres publiés dans le monde anglo-saxon (exceptés peut-être les livres pour enfants) ressemblaient à des livres de gares, sans me rendre compte que j’avais cette réaction parce que pour nous, en France, les livres les plus illustrés sur leur couverture sont les livres de science-fiction, de fantasy ou autres genres un peu marginaux de la littérature (je tiens à dire que je n’ai aucun mépris pour ces genres, bien au contraire). Surtout, en comparant les livres anglo-saxons avec les livres espagnol, et notamment la très belle et excellente collection Catédra, j’en avais conclu, et j’arrêtais mon jugement pour dire que les livres américains étaient moches.

(un exemple des livres publiés par Catédra, qui publie des classiques de la littérature hispanique)

En bon français biberonné à Gallimard, Le Seuil, Folio, etc, il était pour moi inconcevable que les livres aient des couvertures qui ne soit pas unies (ou alors, si elle ne l’étaient pas, comme pour les collections de poche, le design du livre devait être sobre, une image illustrant le texte et ne s’échappant pas des cadres raisonnables de l’expérimentation éditoriale, dirons-nous), et évidemment, comme tous les lecteurs un peu fétichistes (lecteur fétichiste que je ne suis plus d’ailleurs) il y avait une vraie satisfaction à regarder ma bibliothèque de Folio et à voir qu’on pouvait identifier une collection à une tranche de ses livres.

Car en France, (comme quoi ce genre de questionnements sur les couvertures n’est pas aussi superficiel qu’il n’y paraît), tout porte à croire que ce qui prime, ce qui est important dans la fabrication du livre, c’est avant tout l’éditeur ou la collection (à la limite) dans laquelle le texte est publié : tous les livres sont présentés de la même façon, et souvent, toute trace d’individualité est gommée au profit d’une identité supérieure et qui est souvent reconnaissable à une couleur. C’est la couleur qui nous fait reconnaître la Blanche de Gallimard (blanc crème), la collection Cadre Rouge du Seuil (comme son nom l’indique, un cadre rouge), etc.

En revanche, créer des couvertures originales, qui soient différentes pour chaque livre, c’est prendre pour acquis le fait que le texte soit irréductible à une appartenance à une maison d’édition ou à une collection : quelque chose fait que le texte est plus que ça, il devient un objet indépendant de la structure qui l’accueille. C’est pour ça que j’aime, maintenant, les livres américains tels qu’ils sont conçus. C’est-à-dire que le design d’une couverture de livres est déjà (quand elle est bien faite, évidemment) une lecture. Elle est déjà quelque chose qui montre que le designer a lu attentivement le livre et en a retenu quelque chose. Il a déjà livré une interprétation.

J’aime beaucoup cette vidéo parce qu’elle montre comment fonctionne le travail du designer, et comment la mise en image est une compréhension du texte.

Alors, évidemment, il y a un risque à cela, quelque chose que, encore une fois, en bon Français, on peut reprocher à cette attitude. Nombreux pourraient dire que c’est scandaleux que les livres soient conçus et pensés comme des objets qu’il faut vendre, qu’il faut qu’ils soient attirants, qu’ils donnent envie d’être achetés, de préférence avec des couleurs (comme un paquet de lessive, etc). Certes, c’est aussi un des enjeux de la différence qu’il y a dans l’édition française et l’édition américaine : à savoir que, de manière moins frileuse que les Français, les Américains acceptent et ne voient pas de problème à ce que le livre soit considéré comme un produit au même titre qu’un autre. Ce qui peut être très choquant pour nous, mais qui nous permet d’avoir, finalement, des couvertures comme celles-ci :

Avouez que ça a quand même de la gueule.

PS : Même si les maisons d’édition françaises rechignent un peu à créer des couvertures au design soigné, il faut quand même souligner l’effort que font les éditions Inculte dans ce sens. Je continuerai ces divagations une autre fois.

pantheon_de_rome_6217

Panthéon littéraire personnel du vingtième siècle (12)

Vivre, de Pierre Guyotat, est un recueil constitué de textes divers écrits alors que l’auteur avait publié ses livres les plus connus (Éden, Éden, Éden ; Prostitution, Le Livre). On peut y trouver des interviews, des textes théoriques, autobiographiques, des critiques d’ouvrages. Ce qui est à l’oeuvre dans ces textes d’essences diverses, c’est l’écriture de la vie, farouche, en mouvement : en un mot, dynamique. Ce qu’ébauche Guyotat, dans ce livre qui n’était pas pensé comme livre, c’est une écriture qui explore différentes manières de rendre compte de ce que c’est que vivre, la conscience, la dépression, le rapport entre l’art et le corps, l’écriture, et le désir fou de surpasser l’écriture dans le voeu d’être artiste, de se servir de la langue comme une matière à sculpter, à former. Une formidable leçon de vie, un texte qui redonne foi en l’art.

Journal, de Kafka. On ne saurait trop conseiller la lecture de ce colossal journal : on peut ouvrir le livre à n’importe quel endroit et trouver des réflexions pénétrantes sur la littérature, sur la vie. Beaucoup de tristesse aussi, mais une tristesse sèche, consciente d’une forme de désespoir. Mais le Journal de Kafka n’oublie pas non plus le rire (lui, Kafka, qui riait tellement en lisant ses textes à ses amis, et dont on a oublié qu’il pouvait être drôle), et par son ironie, ce journal demeure pour nous l’exemple d’une voix qui a demeuré après les années. En le lisant le lecteur peut sentir une forme de communauté avec cet écrivain capital de notre siècle.

Beloved, de Toni Morrison, est sans doute le texte le plus connu de son auteur. C’est le livre par lequel son oeuvre a été connue du grand public et qui, en gagnant le prix Pulitzer, a affermi la réputation de Morrison avant que celle-ci n’obtienne le prix Nobel. On retrouve dans ce livre l’univers de Morrison : l’esclavage, le conte, le grand récit, et le réalisme magique qui colore parfois ses textes. À travers l’histoire de cette femme qui égorge sa fille pour l’empêcher de tomber dans la condition d’esclave, c’est symboliquement l’histoire de l’Amérique qui se déroule sous nos yeux, outre l’évocation splendide et tragique des destins des esclaves.

Le Livre de l’Intranquilité de Pessoa. Plus que pour aucun autre auteur sans doute, il faudrait préciser : « et tous les autres livres de Pessoa et des autres noms qu’il a bien pu porter. » Le Livre de L’Intranquilité n’a pas paru sous le nom de Pessoa, c’est un texte publié de manière posthume, attribué à l’un des nombreux hétéronymes de Pesso, Bernardo Soares. Ce que j’aime particulièrement, c’est les évocations, à de nombreuses reprises, de Lisbonne. Comme d’autres avant lui, Pessoa a réussi à évoquer la ville de manière à la fois poétique et moderne, à en faire un espace littéraire qui a surpassé l’espace géographique. Ce sont aussi des éclats de conscience, des fulgurances, des notes d’une belle acuité.

Le Square, de Marguerite Duras. C’est un texte uniquement dialogué mais que le lecteur peut se représenter avec beaucoup de détails. C’est qu’on imagine très bien, avec les sous-entendus des phrases, tout ce dialogue muet que les mots masquent, toute cette pesanteur discrète, tout ce qui fait le plus important du roman. Duras parvient à rendre intéressante une discussion presque entièrement banale, et il se dégage une grande tristesse de ce texte que j’aime beaucoup.