# 5 – 8 décembre 2013

« Dans la vitrine d’une librairie, les nouveautés, ceintes de bandes de papier coloré, se dénonçaient elles-mêmes :

Nul et illisible… Le dernier ouvrage de l’écrivain gâteux, qui jusqu’à présent n’en a pas vendu un exemplaire… Les poèmes les plus écoeurants, les plus maniérés d’Ervin Bronche.  

- Incroyable, fis-je, ahuri. Et ici, on achète ces choses-là ?

- Pourquoi diable on ne les achèterait pas ?

- Et on va jusqu’à les lire ?

- Chez vous, peut-être, on ne lit pas ce genre de choses ?

- Tu as raison. Mais là-bas au moins, on les sert autrement. »

Dezsö Kosztolányi, Kornél Esti, trad. Sophie Képès, éditions Cambourakis.

Dans Kornél Esti de Deszö Kosztolányi, le narrateur et son double (le personnage éponyme) se retrouvent, l’espace d’un chapitre de ce roman vigoureux et hilarant, dans la « ville de la lucidité », une ville où l’honnêteté fait loi, et où il n’est pas étrange de voir des restaurateurs déclarer : « Ici, on mange moins bien qu’en face. » Comme vous pouvez l’imaginer, cela a des répercussions sur tous les mensonges habituels que l’on se dit, sur la publicité, sur la vie sociale en général… et y compris, comme vous pouvez le lire, sur la façon dont on vend la littérature. Une chose est sûre : on ne pourrait rien dire de mauvais sur Kornél Esti car, en étant honnête, on ne peut que dire qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre de la littérature européenne, à découvrir et redécouvrir sur le champ.

Moi, Fatty, de Jerry Stahl – Le roman noir de la Babylone hollywoodienne

Moi, Fatty Jerry Stahl

« Lorsqu’ils apprirent que, partout dans le pays, le public des Nickelodeons semblait affluer pour voir ses comédiens favoris connus sous les seules dénominations de « Little Mary », « le Gars des studios Biograph » ou « La Fille des studios Vitagraph », les acteurs, méprisés,  considérés jusqu’alors comme à peine plus qu’une simple main-d’oeuvre, se mirent soudain à peser sur les ventes de tickets. Les visages déjà célèbres eurent droit à un nom et à des salaires rapidement réévalués : le star system – une grâce décidément à double tranchant – était né. Pour le meilleur et pour le pire, Hollywood devait désormais composer avec cette funeste chimère : la STAR.« 

Kenneth Anger, Hollywood Babylone

Comme Flaubert évoquant Emma Bovary, Jerry Stahl aurait très bien pu dire, pour parler de son roman : « Fatty, c’est moi. » Dans de faux Mémoires où son personnage s’exprime à la première personne, l’écrivain américain dépeint la naissance et l’essor d’Hollywood dans les années 1920. Et comment la formidable industrie naissante du cinéma se révéla être aussi une gigantesque une machine à broyer les êtres.

Roscoe « Fatty » Arbuckle, plus connu sous le surnom seul de Fatty Arbuckle (« Fatty » signifie plus ou moins « gros lard ») est maintenant une gloire oubliée de l’histoire du cinéma. Pourtant, au début du siècle, il fut un temps l’acteur comique le plus connu au monde, et même le premier à décrocher un contrat mirobolant lui donnant droit à un salaire d’un million de dollars par an. Mais les hasards de l’existence et le revirement de l’opinion sont implacables pour les êtres qu’on adule. La carrière de Fatty fut brisé net par un scandale de moeurs qui en fit un paria de l’Amérique, et le catapulta dans l’oubli.

Moi, Fatty est le récit de cette vie tragique, de ce destin brisé. C’est également un formidable roman sur la naissance d’un mythe moderne (Hollywood), et une méditation profonde sur la nature du rire et du comique.

Comment ne pas être en empathie totale, quand un tel personnage, une star, s’adresse directement à vous, sans filtre, et vous parle, vous confie ce qu’a été sa vie ? C’est que les stars, ces avatars modernes de figures mythologiques, en tout cas de figures auratiques, sont pour nous des surfaces, de purs et simples images posées sur de la pellicule, sur du papier glacé. Des photographies qu’on a casées en-dessous de gros titres, perdues parmi la masse des mots qui les entoure, qui les habille, jusqu’à ce que ces stars deviennent elles-mêmes des mots. Non plus des êtres de chair mais des êtres de papier, des personnages qui tiennent leur place au milieu des fictions collectives qu’on aime se raconter (tu connais pas la dernière ?), qu’on aime lire, comme si on lisait un roman.

La fabuleuse réussite de Moi, Fatty tient en cela : pas le biais du roman (fiction par excellence), faire en sorte que, derrière tout cela, derrière les images connues de Fatty, derrière les discours qui ont pu avoir été tenus, pour ou contre lui, derrière la nature même du spectacle, faire en sorte donc, qu’une voix enfin, nous parvienne. Une véritable voix, une voix humaine. Pour nous rappeler que derrière ce que nous voyons, il y a de véritables hommes, de véritables femmes, qui vivent, et que nous sommes les spectateurs d’une vie qui ne se montre que par bribes, que par éclats fugaces. Moi, Fatty donc, pour nous dire cela : être une star, cela veut dire tenir une place dans le spectacle. Pour le meilleur et pour le pire. Mais que veut dire « tenir une place » ? C’est tout l’enjeu et toute l’idée qui fait le coeur de ce roman merveilleux et pessimiste.

Le personnage principal de ce roman, Fatty, nait sous des auspices défavorables. Sa place dans la vie, il comprend très tôt où elle se situe. Ce sont les mots de son père qui la lui signifient. À peine l’enfant est-il né qu’il sera catalogué : le gros, le futur obèse est déjà l’objet des récriminations paternelles, qui parviennent à faire peser sur l’enfant la culpabilité : il aurait abîmé décisivement le vagin de sa mère en naissant. Ce n’est qu’une façon de dire que l’enfant est trop gros. Fatty, le gros lard, est maltraité, battu, malmené. Quittant l’école très tôt, vivant sous la terreur du père, le jeune Fatty se tourne vers la fréquentation des acteurs, des gens du spectacle, pour qui le garçon éprouve de la fascination : « Lorsque leur tournée était finie, je restais pour regarder les troupes faire leurs bagages et s’en aller au pas de charge vers leur prochain spectacle prestigieux sous chapiteau. Tout le mode les dévisageait quand ils remontaient Main Street vers la gare. Les boutiquiers sortaient sur leur pas-de-porte et ricanaient ouvertement. Si un petit garçon jetait une pierre sur un acteur, son père lui donnait une pichenette sur le menton. Si le môme atteignait sa cible, il avait sûrement droit à une petite pièce. » (p. 25-26)

Étrange fascination, dont on a du mal à distinguer la façon dont elle se fonde sur une forme de masochisme. Comme si Fatty découvrait alors un groupe de personnes, méprisé, qui lui ressemble assez. Et qu’il décidait justement d’en faire partie pour rendre le mépris que son père lui témoigne normal, dans l’ordre des choses. Supportable, donc.

Ce que met en forme ce roman, c’est que nous vivons prisonnier des scènes de notre enfance. Fatty choisit inconsciemment le théâtre pour renverser la situation dans laquelle il se trouve, mais en tentant de la faire disparaître, il ne fait qu’accentuer sa blessure : son nom de scène, qu’il déteste, est le surnom donné par son père lequel, sous la forme de fantôme, apparaît à chaque moment de sa vie. Et chaque rire du public porte la trace spectrale des grimaces paternelles, tant, dans les premiers moment de sa carrière, la moquerie est indissociable de l’affection. Si le jeune Fatty s’attire les caresses des actrices de la troupe, il n’en demeure pas moins un obèse qui fait rire le public.

C’est que le théâtre est le goût des monstres. Quelque chose demeure dans le théâtre du goût ancestral des foires aux atrocités. L’industrie du cinéma ne sera, en quelque sorte, qu’une reconfiguration de cet attrait monstrueux.

Fatty aura bénéficié et souffert d’un timing particulier. Arrivé dans ses premières années à Hollywood, assez tôt pour profiter de l’élan extraordinaire de l’enfance de ce lieu devenu mythique, il y sera également présent au moment où Hollywood devient la « Babylone » de l’Amérique pour reprendre l ‘expression de Kenneth Anger : la ville qui incarne en elle-même toutes les turpitudes, perversions américaines. Une nouvelle dimension mythique donc pour Los Angeles, qui est vite, dans l’Amérique de la Prohibition, de l’antisémitisme et du racisme, vouée aux gémonies avec sa « dégénérescence celluloïd », son « péché » : « L’Amérique voyait le mal partout. Et Hollywood était La Mecque du péché. Dieu lui-même nous en voulait. J’entendis un prêcheur perché sur une caisse à savons s’en prendre à « la main démoniaque à l’oeuvre dans l’industrie immorale du cinéma ». » (p. 202) Et il faut bien trouver un bouc émissaire. Qui ferait plus l’affaire que ce gros Fatty, successful, un peu trop d’ailleurs. Il doit bien avoir quelque perversité qui puisse précipiter sa chute. Et, au moyen d’un coup monté, voici sa réputation salie, sa carrière brisée. Silence des studios, arrangements avec la justice, faux témoignages… autant d’éléments qui constituent les machines de la ville des Anges. Le tout dans un contexte de naissance des tabloïds : « Nos chasseurs d’exclusivité ne pouvaient se passer d’Arbuckle. » (p. 142)

Le récit de cette chute, de cette transformation d’une idole en « viande saignante » pour les paparazzis pourrait être pathétique, dramatique. Il n’en est rien. La réussite de Jerry Stahl est d’en faire un roman très malléable, qui prend en charge à la fois la tristesse et la drôlerie de la vie. Et l’auteur transforme, du même coup, son roman en exploration de la notion de comique. Nul exergue aurait été mieux choisi que celui qu’il a placé en tête de son ouvrage : « Il n’y a rien de plus drôle que le malheur. » La phrase, très connue, est de Beckett. Sous un apparent paradoxe, elle propose une définition du comique. Le comique n’est pas dans les choses, mais il réside dans la relation qu’a un individu au monde, aux choses qui l’entourent. Et les Mémoires de Fatty l’íllustrent à plus d’un titre.

Prisonnier de ses scènes d’enfance, Fatty est ensuite prisonnier de la place où l’ont placé les spectateurs : celle de l’acteur qui est censé nous faire rire, à tel point que, même quand il est sérieux, il déclenche le rire, ne peut pas s’échapper de cette situation. Prisonnier de cet état de fait, il l’est aussi au sein de l’industrie du cinéma : les acteurs, interchangeables (surtout dans le comique), deviennent de plus en plus des emplois (comme on parle d’emploi au théâtre) plutôt que des personnages. Ils sont réduits jusqu’à n’être plus que des types, sans personnalité, sans profondeur. Et cela va plus loin, jusqu’à concerner la vie de l’acteur elle-même : « Maintenant, les grosses maisons faisaient tout ce qui était en leur pouvoir pour les rendre célèbres. Quand on signait sur la ligne en pointillé, on n’engageait pas seulement son talent, on livrait sa vie entière. Le véritable travail d’acteur consistait à faire croire au public qu’on était bien ce que le studio prétendait. » (p. 152) Ce pacte faustien, cette dévoration de la vie par le cinéma, constituent le paradoxe le plus intéressant du livre : avec Hollywood et la naissance de la société médiatique, les acteurs, autrefois anonymes, acquièrent soudainement un nom et une position sociale. Auparavant, ils n’étaient connus que par les personnages qu’ils incarnaient. Dorénavant, en acquérant un nom, ils sont transformés à double titre en personnage, condamnés à apparaître dans la vie de tous les jours comme des personnages. En acquérant un nom, ils perdent leur vie. Et Fatty confond bien vite la vie et la fiction, comme quand il évoque sa dépendance à l’héroïne : « J’ai le souvenir confus d’avoir pensé, au point culminant de ma décroche convulsive, que tout ça n’était qu’un deux-bobines comique. Pour de bon ! » (p. 155)

Il resterait encore beaucoup à dire sur ce roman magnifique, à la langue âpre et émouvante sans oublier d’être drôle. La traduction de Thierry Marignac en fait un texte français qui nous emporte immédiatement, rythmé et souple. La virtuosité de l’auteur parvient, sans aucune artificialité, à redonner une voix à ce qui n’était qu’une image – et cette voix nous touche en plein coeur.

Moi, Fatty, de Jerry Stahl, traduit de l’anglais (États-Unis), par Thierry Marignac, Rivages/Noir n°921, 368 p., 9,65 €.

NB : Les passages les plus émouvants de ce roman sont sans conteste ceux consacrés à deux figures importantes dans la vie de Fatty : sa première femme et Buster Keaton, le seul ami qui lui soit resté fidèle. Une occasion pour relire le très beau roman de Florence Seyvos, Le Garçon incassable, publié en mai aux Éditions de l’Olivier, et dont j’avais déjà parlé ICI. Ci-dessus, vous pouvez voir le court-métrage The Cook, que Fatty et Buster ont tourné juste avant que ce dernier ne parte à l’armée.

NB 2 : Aux lecteurs dont la curiosité aurait été piquée à la lecture de Moi, Fatty, je conseille vivement la lecture de Hollywood Babylone, de Kenneth Anger, récemment réédité dans la très belle collection « Souple » des Éditions Tristram. Le travail éditorial réalisé sur ce texte est remarquable : le livre est un très bel objet, agrémenté de photographies personnelles de Anger. Et vous y trouverez un autre portrait de Fatty, un autre récit (plus hostile, certes) de sa chute.

Des lectures pour les vacances (II) – Les grandes traversées

Comment choisir une lecture en rapport avec vos désillusions de vacances ?

Vous êtes finalement bien arrivés en Bretagne. La route n’a pas été trop longue, votre fils, sur la banquette arrière, n’a pas été trop agité.  Il avait deux-trois livres et puis aussi son mp3, et regardait défiler les paysages le front contre la vitre en esquissant sur ses lèvres les paroles de ses chansons préférées. Vous, vous avez mis un cd de Queen dans l’autoradio, c’est comme un rituel, à chaque départ en vacances. Quand vous regardez dans le rétroviseur, vous voyez le titre du livre ouvert entre les mains de votre enfant. Ce sont des Légendes de Bretagne, avec une petite illustration, une sorte de lutin, de Korrigan. La tranche en est tout usée. Il passe son temps à le relire. La Bretagne, c’est son truc. Il a toujours rêvé d’y aller, et s’imagine qu’on peut encore y croiser des esprits égarés sur les plages rocailleuses, des phares à moitié gagnés par la brume du soir, et que les bretons, contrairement aux autres Français, vivent toujours dans un autre espace-temps qui se confond à la légende. Il veut voir Brocéliande. Alors vous arrivez dans la forêt de Paimpont, qui est censée être plus ou moins la forêt de Brocéliande, et vous vous promenez, vous marchez, vous vous extasiez tous les deux sur les quelques éléments remarquables que vous trouvez là. Cependant, le soir, dans l’appartement que vous avez loué, votre fils vous dit : Ce n’est pas comme ça que j’imaginais Brocéliande, et se replonge dans ses Légendes de Bretagne. Vous non plus, vous n’imaginiez pas Brocéliande comme ça, et vous vous rappelez de ce livre, que vous aviez lu aussi. Vous vous souvenez de votre enthousiasme, et de multiples lectures qui, prolongeant votre goût pour la Bretagne, déplacèrent la géographie, vous emmenèrent ensuite en Angleterre, et, finalement, sur l’île de Sark, où votre rêverie s’ancra plus fortement encore. Ça y est, vous avez envie de le relire, mais vous ne l’avez pas pris dans vos bagages. Vous avez envie de relire la trilogie de Gormenghast écrite par Mervyn Peake.

Titus d'enfer_Mervyn Peake Titus errant_Peake Gormenghast_Mervyn Peake

Vous voulez retrouver cette île transformée par l’écriture, ces personnages de conte et de nonsense, ce style qui fait de chaque phrase comme une ligne claire pour tracer les contours de ces héros et anti-héros, tordus, foisonnants. Vous voulez retrouver la force de ce cycle magique aux paysages tout en nuances de gris, ce rêve éveillé qui a bercé votre enfance et qui vous a fait croire, comme votre fils le croit maintenant, il existe sur terre des endroits où le mythe existe encore.

Vous êtes sur la côte atlantique, pourquoi pas à Biarritz, ou dans le coin.

Sur la plage, sur ce front de mer bordé de grands hôtels de ville touristique huppée, vous regardez l’océan, calme. Les quelques vagues qu’il daigne mouvoir sont prises d’assauts par les surfeurs en combinaison. Il n’y a pas grand monde sur la plage. Le ciel est chargé de nuages lourds, et comme souvent l’été sur la côte basque, il a plu une bonne partie de la journée.

Vous regardez la mer, votre regard s’y perd. Jusqu’à la ligne d’horizon que vous aimeriez franchir, mais, du plus loin où se porte votre regard, nous n’apercevez qu’une ligne brouillée, comme une rature sur l’espace, et qui vous dirait : « tu ne peux pas aller plus loin. » Ça vous chagrine un peu, de devoir rester là. Non pas que vous n’aimiez pas Biarritz, mais vous avez toujours rêvé d’aller plus loin, d’être toujours en mouvement. Votre vie ne vous satisfait pas comme elle l’est, immobile.

Quand vous étiez jeune, vous aviez d’autres perspectives. Vous vous imaginiez, au début du siècle, arriver en Angleterre, à Southampton, et embarquer dans le ventre d’un énorme paquebot en direction de l’Amérique. Le Nouveau Continent serait votre terre. En grandissant vous n’avez pas totalement abandonné l’idée, et ce rêve vous a poursuivi toute votre existence comme une ombre qui aurait chuchoté à votre oreille : « tout n’est pas complètement joué. Tu peux encore le faire. »

Mais vous ne l’avez pas fait. Et dorénavant, chaque fois que vous longez la mer, elle vous rappelle que vous êtes de l’autre côté.

Alors vous vous emparez du livre. Vous lisez Henri Roth. À la merci d’un courant violent. Les 4 tomes, tant qu’à faire. Vous commencez par le premier :

Henry Roth_A la merci d'un courant violent

Et ensuite vous enchaînez sur les autres tomes de ce cycle. Devant vos yeux, c’est toute l’histoire de l’immigration juive à New York qui se déroule, c’est tout le début du vingtième siècle condensé sur quelques centaines de pages, c’est l’histoire d’une personnalité et d’une existence retracée, magnifiée par un auteur qui l’écrivit à 80 ans. C’est Harlem qui reprend vie, quand elle voyait la cohabitation des juifs arrivés d’Europe et des Irlandais, la tension des communautés, la haine de soi, la honte d’être soi. C’est un des romans les plus beaux qu’on ait écrits sur l’Amérique, et c’est pour ça qu’il vous fait monter les larmes aux yeux chaque fois que vous le lisez.

Des lectures pour les vacances (I)

Comment choisir des lectures de plage quand autour de vous il pleut et il fait 10 degrés ?

C’est la période. Comme on me l’a demandé en commentaire d’un article, je vous propose un article avec quelques conseils de lecture pour les vacances.

Je n’ai jamais vraiment saisi le concept de « lecture de plage ». D’une part parce que je déteste aller à la plage, je finis toujours ramolli du cerveau et en proie à l’insolation, les enfants des autres crient et me jettent des ballons gonflables multicolores sur la casquette, à croire que je suis une cible privilégiée ou que je souffre d’une malédiction dès ma naissance. Les effluves de monoï me plaisent mais finissent toujours pas m’étourdir, et surtout : le sable se glisse entre mes orteils, entre les pages du livre que je lis, les marges blanches finissent toujours par s’auréoler de taches graisseuses de crème solaire et, pour peu que vous lisiez un poche de qualité médiocre, l’encre se met à baver, et les pages se gondolent sous l’action du sel, du vent, et du soleil. Donc, je ne lis pas à la plage, pour la simple et bonne raison que je ne vais pas à la plage. Peu importe. Quand on dit « lecture de plage » on pense immédiatement à un livre léger, qui se lit facilement, pas « prise de tête » (comme on l’entend trop souvent), distrayant, bref… comme si lire était un travail le reste de l’année et que, subitement, août venu, les vacances s’imposaient aussi de ce côté-là. N’y a-t-il pas là une sorte de paradoxe ? Toute l’année, nous devons travailler, remplir des obligations professionnelles, lire des dossiers, des comptes-rendus, des bilans, des copies d’élèves, que sais-je ?, et quand nous rentrons le soir, souvent, nous avons les yeux fatigués de les avoir laisse traîner sur un écran toute la journée, et c’est justement là que nous aurions besoin de lecture « facile ». Pas quand nous avons devant nous trois semaines à ne rien faire. J’ai donc toujours profité des vacances pour m’atteler à des lectures conséquentes, des lectures qui prennent du temps, de celles qu’on a toujours repoussées à plus tard, par manque de temps – quand j’aurai moins de boulot, je me lancerai dedans…

Et puis, étant donné le temps clément dont nous profitons en ce moment à Paris, c’est le moment ou jamais de s’enfermer la journée entière dans sa chambre ou dans son salon, entouré de coussins, une tasse de café à portée de mains, tout comme un bon paquet de cigarettes et un cendrier pour accompagner notre lecture lors de ces journées grises. Dehors, on entend, par la fenêtre, les pas des passants sur le bitume mouillé, quelques enfants téméraires braver l’intempérie et sauter dans les flaques, des automobilistes parisiens prompts au klaxon, et deversé sur tout cela, les trombes d’eau comme de gros rideaux lourds frotteraient le parquet d’un théâtre.

Alors voici des conseils de lecture pour cet été, qu’il s’agisse de gros romans, de gigantesques cycles ou de courts ouvrages qui se lisent en quelques heures.

Le Garçon incassable_ Florence Seyvos

Le Garçon incassable, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier

La narratrice de ce court roman se rend à Los Angeles pour faire des recherches sur un acteur qui lui est cher, Buster Keaton, star du cinéma burlesque qu’on surnommait « L’homme qui ne sourit jamais » en raison de son visage impassible, mystérieux, figé. Il faut dire que Buster avait une longue habitude de ne rien témoigner par sa physionomie : enfant, faisant partie avec ses parents d’un numéro de comédie qui sillonnait les États-Unis, il était, plus qu’un acteur, plutôt un accessoire, tour à tour serpillière humaine traînée sur toute la surface de la scène (d’où un autre de ses surnoms « The Human Mop »), projectile balancé d’un bout à l’autre de la salle de spectacle (harnaché à dessein par son père d’une poignée de valise afin que l’enfant fût plus maniable)… Le ressort comique provenant justement du fait que l’enfant ne réagissait pas à tous ces traitements. Plus il était impassible, plus le rire était assuré.

Mais pourquoi cette figure cinématographique touche-t-elle autant la narratrice ? N’est-ce pas parce qu’elle lui rappelle, dans une forme de gémellité, une autre figure, plus proche d’elle ? La biographie romancée de Keaton alterne, dans Le Garçon incassable, avec un autre récit, consacré à un autre de ces « garçons incassables » que la vie ne vient pas briser : Henri, le frère de la narratrice, « idiot », « différent », maladroit, qui devait endurer les séances de rééducation particulièrement douloureuses que lui imposait son père.

Malgré son résumé, le roman de Florence Seyvos n’est pas un texte pathétique. Le pathos n’y a aucune place, et elle évite cet écueil avec une classe extrême, en employant une langue d’une simplicité, d’une efficacité bouleversantes, tentant de cerner au mieux ce que fut la vie de Keaton et Henri. Ce qu’elle oppose au larmoyant ? Une forme délicate d’humour (pas de comique non, d’humour). Un humour burlesque, à la Keaton, justement. La vie semble aller trop vite pour Keaton et Henri, le monde être trop grand, et leurs lois semblent dérouter ces deux personnages qui traversent l’existence sur un fil. C’est là que le roman de Florence Seyvos trouve une voie vers notre vie à chacun de nous : c’est qu’il se transforme vite en un éloge des inadaptés, en un bouleversant chant de vie pour montrer comment leur volonté s’épanouit malgré l’adversité, comment ils ne se brisent pas malgré leur fragilité, avec, en prime, des scènes magnifiques de douceur qui vont feront monter les larmes aux yeux. On ressort de cette lecture plein de gratitude à l’auteur de nous avoir offert un des plus beaux livres de cette année.

Les Exploits d'Engelbrecht_Maurice Richardson

Les Exploits d’Engelbrecht, de Maurice Richardson

traduit de l’anglais (Angleterre) par Christophe Grosdidier

Éditions Passage du Nord-Ouest

Parmi les éditeurs à qui vous pouvez faire confiance les yeux fermés, il y a les Éditions Passage du Nord-Ouest, qui mènent, depuis onze ans, un travail formidable en toute discrétion malheureusement. Depuis quelques temps, on trouve plus facilement leurs ouvrages en librairie, auquel cas, si vous les trouvez chez votre libraire préféré (et pas chez Amazon !) n’hésitez pas à les feuilleter. Vous avez très peu de risques d’être déçu : comme Attila ou Cambourakis, les éditions Passage du Nord-Ouest nous offrent des ouvrages au ton décalé, en marge de la production générale, avec un soin tout particulier accordé aux maquettes de leurs publications. Que le livre soit aussi un objet, et un bel objet, voilà de quoi nous faire plaisir.

Parmi leurs récentes publications, se trouve Les Exploits d’Engelbrecht. Qui est Engelbrecht ? Un boxeur. Un nain. Un surréaliste. Bref, un boxeur nain surréaliste, tout ce qu’il y a de plus normal… Et qui, bien évidemment, fait partie du Club des Sportsmen Surréalistes. Rien d’étonnant la-dedans. Cet aperçu concis vous donne déjà un avant-goût de ce qu’est ce texte fou, délirant, rocambolesque, et qui, parfois, n’a ni queue ni tête pour notre plus grand plaisir.

Comme Hercule, Engelbrecht accomplit des exploits. Lesquels ? Participer à une grande chasse aux sorcières, affronter vaillamment sur le ring une énorme horloge comtoise, jouer un golf en un trou qui le mènera sur différents continents. Ce n’est qu’un échantillon de tout ce qu’accomplit le nain surréaliste, bagarreur et toujours vainqueur, au cours de cet ouvrage.

Admirés par Ballard ou par Michael Moorcock, publiés dans la revue Liliput entre juin 1946 et mai 1950, puis publiés en volume et maintenant de nouveau disponibles en France grâce à Passage du Nord-Ouest, Les Exploits d’Engelbrecht sont un cocktail explosif de nonsense, de drôlerie et d’aventures, sorte de Alice au pays des merveilles qui aurait été dopé à la testostérone par un commentateur sportif un peu fêlé. C’est réjouissant, brillamment illustré. Une curiosité à découvrir.

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Arsène Lupin – L’invention du lecteur paranoïaque

Si on imagine sa silhouette, elle est imperturbablement noire et blanche, à moitié dévorée par la nuit. Seuls subsistent dans notre image le blanc brillant d’une chemise sous un smoking, le col qui tranche avec l’ombre. D’ailleurs l’homme est drapé dans une cape, du moins c’est ce qu’on se figure – comme si l’on avait besoin qu’il ait des ailes, qu’il soit un oiseau de nuit, furtif, silencieux. Le bruit mat d’un froissement de tissu le signalerait – car il est invisible, ou trop visible. L’homme, c’est Arsène Lupin. Monocle à l’oeil, cigare à la bouche, c’est un parfait gentleman. Né en 1907, il a beau avoir bientôt 116 ans, il n’en demeure pas moins jeune, car comme tous les mythes, il est jeune pour l’éternité.

arsene lupin gentleman cambrioleur

Avec Sherlock Holmes, nul autre héros de roman policier n’aura sans doute été aussi iconique. Hercule Poirot, si on retient évidemment ses moustaches, on ne parvient pas instantanément à se le figurer. De Maigret, de Rouletabille, on retient leurs traits de génie – mais leur figure, leur fantôme, importent peu. Arsène Lupin tout comme Sherlock Holmes sont des esprits – l’un britannique, l’autre français. À l’un le flegme, le panache pour l’autre. J’ai mille fois plus fréquenté Hercule Poirot qu’Arsène Lupin ou Sherlock Holmes. Avant cette année, je n’avais jamais ouvert un livre des aventures du gentleman cambrioleur. En ouvrant pour la première fois le premier volume d’Arsène Lupin écrit par Maurice Leblanc, j’étais cependant en terrain connu – c’est qu’Arsène Lupin est né d’un fond très français, ce goût du style, de la formule ironique et bien pesée et du panache. Arsène Lupin, c’est Cyrano de Bergerac qui ne se paierait pas de mots et qui agirait au lieu de parler.

Arsène Lupin, gentleman cambrioleur regroupe plusieurs histoires, plusieurs affaires où le voleur est soit l’instigateur du mystère, soit celui qui vient mettre au jour la logique cachée derrière l’énigme. Les liens sont ténus entre ces différents chapitres, le tout relevant bien plutôt d’un goût pour le style plutôt que d’une cohérence narrative : jeux des points de vue (où Maurice Leblanc fait parler l' »historiographe » d’Arsène Lupin, ou encore utilise dès 1907 le procédé que rendra célèbre Agatha Christie dans Le Meurtre de Roger Acroyd en 1926 – je n’en dis pas plus…). Qu’est-ce qui fait la singularité d’Arsène Lupin ?

Eh bien, il y a tout d’abord le style, l’élégance. Que ce soit dans l’écriture du roman ou dans les réparties légendaires du protagoniste, Arsène Lupin reste un modèle de grande classe. Voleur un peu Robin des Bois, criminel au grand coeur, courtois avec les dames, fair-play avec les hommes, Arsène Lupin n’est pas un meurtrier – Arsène Lupin est une sorte de funambule, d’artiste de cirque. Rien ne semble plus exciter son talent que la perspective de réaliser quelque chose d’impossible. Rien ne semble plus nourrir son génie que la difficulté. Funambule donc au-dessus du vide, Lupin est l’image même de l’expression « la beauté du geste ». Seul l’acte compte, depuis sa conception jusqu’à son exécution, sans filet. Et quand il réussit, on l’admire d’autant plus qu’il a failli tomber.

« Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie ? Pourquoi ne pas éviter ce danger d’une personnalité toujours identique ? Mes actes me désignent suffisamment. » Ce sont des phrases prononcées par lui à la fin du premier chapitre de Arsène Lupin, gentleman cambrioleur. Ne pas être défini, ne pas être figé : lui-même évoque le rêve d’une liberté absolue où l’on ne serait pas tenu de se limiter à soi. Où l’on ne serait pas remarqué, ni signalé, par autre chose que ce que l’on fait, par ses actes. Arsène Lupin préfigure-t-il un héros existentialiste ? Rien n’est moins sûr. Mais cette définition pourrait s’appliquer, somme toute, à tous les artistes – ne recherchent-ils pas cela, faire disparaître leur personne particulière, leur corps, leur identité, derrière une oeuvre et plus encore qu’une oeuvre, derrière une signature, derrière un style ? C’est le style qui fait l’homme. Maurice Leblanc radicalise la citation.

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Arsène Lupin c’est aussi l’humour, le naturel, le récit enlevé et vif, la narration qui ne se prive pas d’un rythme effréné – en quelques pages sont élaborées puis résolues des affaires complexes et semble-t-il abracadabrantesques, tout cela pour le pur jeu de l’intelligence et pour le plaisir de mettre en scène le voleur-enquêteur.

Arsène Lupin, c’est enfin pour moi l’invention d’un lecteur paranoïaque. La majorité des romans policiers classiques (Conan Doyle, Agatha Christie, etc.) sont gouvernés par deux pôles : le qui et le comment. Quand Hercule Poirot réunit traditionnellement les personnages d’un roman d’Agatha Christie, comme dans Mort sur le Nil ou Le Crime de l’Orient-Express pour révéler la vérité, il fait un grand discours sur le déroulement exact du crime, et sur les différentes implications des coupables. Au cours de cette sorte de cérémonie, ce sont les masques qui tombent, les secrets ressurgissent, les mobiles s’affirment. Le qui et le comment se mêlent. Maurice Leblanc, lui, met l’accent sur le comment, en particulier dans les coup de maîtres orchestrés par son héros.

Et c’est très rapide : pour peu qu’un récit paraisse mystérieux au lecteur, il va commencer à voir Arsène Lupin partout. Se demander quel personnage du récit est en réalité le voleur grimé et qui prend part sans qu’on le sache, à l’affaire. Il va soupçonner tout ce qu’on lui dit, et même jusqu’au narrateur parfois, parce qu’Arsène Lupin, héros apparemment sans contours ni limites, peut dès lors, prendre n’importe quelle forme, singer n’importe quelle voix, être n’importe qui. Le lecteur devient naturellement, et presque volontairement, paranoïaque – il croit voir partout des signes, ce qu’on lui présente n’est pas la réalité mais sans doute une illusion créée par ce « merveilleux metteur en scène ». Le lecteur paranoïaque est un deuxième détective qui est présent hors du texte – mais c’est un détective pointilleux, obsessionnel – cela ne l’empêche pas de se laisser berner tout aussi facilement que les policiers qui traquent le voleur.

En déplaçant souvent l’intérêt de ses fictions sur le comment et moins sur le qui, Maurice Leblanc fait naître un véritable artiste du délit. Là où on a pu être sensible à un certain génie d’Hercule Poirot, force est de constater qu’Arsène Lupin lui est supérieur. Pourquoi ? Parce qu’Arsène Lupin fait. Il met en scène. Il joue. Il conçoit ses casses comme un roman. Il signe, toujours avec élégance et humour. Arsène Lupin est un artiste total dont la vie est son oeuvre d’art. Il est de l’autre côté. Il est libre. De là le fait qu’il puisse être derrière toute chose et que le lecteur, paranoïaque, l’imagine toujours caché quelque part à remuer des marionnettes – de là aussi le pendant de notre paranoïa : le goût toujours renouvelé que nous prenons à voir comment il a fait. À apprécier l’oeuvre. On aurait envie de saluer. De tirer notre chapeau. Après tout, il a bien risqué sa vie sur son fil. Et sans filet.

Illustrations de l’article : Signé Arsène Lupin, de Robert Lamoureux.

Le Retour d’Arsène Lupin, Melvyn Douglas

rentrée littéraire 2013

Rentrée littéraire de janvier 2013 (1)

Retour sur septembre

Nous sommes maintenant en décembre. À peine la « rentrée littéraire » de septembre 2012 s’est-elle achevée qu’une deuxième est prête à prendre le relai. Cette année encore, les trois mois d’automne nous auront amené les éternels scandales vite éventés, les pronostics des journalistes littéraires devenus subitement turfistes, les tentatives de déceler, dans la gargantuesque production qui s’est répandu sur les tables des libraires, quelque « tendance forte » (retour du social ? roman-monde ? intimisme à la française ? agonie de l’autofiction), bref, leur lot de questionnements auto-alimentés qui vont s’agiter les messieurs et les dames de ce « grand marigot » (sans doute le cliché le plus répandu, à alterner avec « landerneau ») parisien qui croient indiquer le sens du vent mais qui se bornent souvent à en brasser.

Pour ma part cette année, mon intérêt pour l’événement n’a pas été au rendez-vous. Quelques livres sont passés entre mes mains, dont le formidable Peste & Choléra de Patrick Deville, engouement véritable et véritable bouffée d’air. J’ai subi le réquisitoire que Christine Angot, plus procédurière que prosatrice, a cru bon de nous adresser. J’ai été pris dans les sables mouvants en demi-teinte du Maréchal Absolu de Pierre Jourde (la deuxième partie de ma critique arrivera bientôt). Et déçu par la réserve et la sécheresse du 14 de Jean Echenoz.

Quatre livres donc, au total – une infime poussière. Quatre livres lus au gré du hasard qui me les a fait tomber entre les mains, interrompant la lecture continue, avide, de l’oeuvre de Juan Carlos Onetti dont je vous parlerai plus tard. Une rentrée sans grand enthousiasme, sans fait marquant – conforme à ce qu’elle doit être donc, comme une transhumance annuelle du bétail à concours.

J’ai toujours préféré, à l’agitation de septembre, les sorties de romans de janvier. Comme si les éditeurs, délivrés enfin du souci des prix littéraires, se décidaient enfin à sortir les livres qui me semblent les plus intéressants. Les livres qui ne sont pas destinés à être labellisés. Qui correspondent moins à l’idée qu’ils se font du goût du public (ce fameux public – devrait-on dire « lectorat » ? – au coeur d’un Beigbeder-bashing assez savoureux chez Claro et Philippe Annocque), et qui dès lors, ont potentiellement tout pour être intéressants.

C’est pourquoi je voudrais en profiter aujourd’hui pour évoquer les futures publications de janvier qui, je le sais, vont m’intéresser, afin de vous donner un avant-goût de ce qui sera critiqué dans les mois qui viennent sur le site.

Aperçu de janvier

On va commencer cette liste par la publication que j’attends le plus.

le paradis entre les jambes_nicole caligaris

Le Paradis entre les jambes, de Nicole Caligaris, sera publié le 3 janvier 2013 aux éditions Verticales. Vous pouvez trouver la fiche que l’éditeur consacre à cet ouvrage en cliquant ICI.

Si vous lisez régulièrement le site (et notamment ma critique du roman La Scie patriotique à consulter ICI), vous avez pu voir que Nicole Caligaris est un écrivain que j’estime tout particulièrement, et que je suis depuis plusieurs années avec une attente et un plaisir de lecteur toujours renouvelés. Elle est, à mon sens, un des écrivains français contemporains importants, par la façon dont elle marie classicisme et recherche littéraire en construisant un univers et des références littéraires originaux. Derrière le titre intrigant Le Paradis entre les jambes, l’éditeur nous annonce un roman consacré à Issei Sagawa, figure très connue qui commit un meurtre suivi d’actes de cannibalisme. Le point central du livre est la relation d’amitié que Caligaris entretenait, à l’époque des faits, avec le criminel, tous deux étant camarades à l’Université. Le parti-pris pourra étonner plus d’un des lecteurs habituels de Caligaris, qui ne nous a pas accoutumé à parler si directement de sa personne, et est la promesse de nouvelles pistes explorées dans son oeuvre. Une nouvelle étape, donc, dans le travail que Caligaris poursuit depuis plusieurs années, bien qu’on puisse s’attendre à ce qu’elle plonge dans ce récit en restant fidèle aux grandes lignes qui soutiennent son oeuvre : l’opacité du réel, le rapport entre la réalité vécue, sur laquelle se pose la conscience, et la « légende », le discours construit à partir de cette réalité.

Je profite de cet aperçu pour annoncer que le premier numéro des Dossiers de l’Hermite sera consacré justement à Nicole Caligaris. J’essaierai de montrer en quoi cette oeuvre est importante, quels sont les ravissements de lecteur qu’on peut y trouver, et de transmettre cette admiration que j’ai pour son travail. Le but est de vous encourager à vous intéresser à cette oeuvre, nécessaire.

Melo_Frédéric Ciriez

Mélo, de Frédéric Ciriez sera lui aussi publié le 3 janvier 2013 aux mêmes éditions Verticales.

Il faut saluer le choix qu’ont fait les éditions Verticales pour les deux choix de ses sorties de janvier, celui d’allier la publication d’un auteur confirmé qui a déjà une oeuvre certaine derrière elle, et celle d’un jeune auteur dont c’est ici le deuxième roman. Le premier avait été publié également chez Verticales en 2008. Il s’intitulait Des néons sous la mer et nous contait l’histoire d’un bordel sous-marin dans le port de Paimpol (si je me souviens bien). Tous les ingrédients étaient au rendez-vous pour nous livrer un récit allègre, truculent parfois, et terriblement charmant. Je me rappelle avoir lu ce livre par hasard total (comme quoi, ce sont souvent les plus belles rencontres), et avoir tout de suite été emporté par la drôlerie de cette narration, par cette « poésie du clinquant » qui vaut et est parfois supérieure à celle de l’or, parce qu’elle est triste, comme le disait Flaubert. Une tristesse diffuse poignait sous ce récit, sans pour autant en atténuer le comique – j’ai aimé tout cela.

Quatre ans après donc, Frédéric Ciriez revient – et, au vu de ce que nous annonce l’éditeur dans la fiche que vous pouvez consulter ICI, il semblerait que l’auteur ait abandonné l’univers presque onirique et illuminé de son bordel portuaire pour explorer, en arpentant les rues de Paris, des thématiques plus directement sociales. Impression à confirmer donc, dès janvier.

D’autres aperçus de janvier suivront dans les jours qui viennent, en fonction des annonces des éditeurs.

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Le Maréchal absolu, de Pierre Jourde – Partie 1

Voici la première partie d’une longue critique en plusieurs temps du nouveau roman de Pierre Jourde, Le Maréchal absolu, publié en septembre 2012 aux éditions Gallimard.

Rêver trop un livre

Que ce livre soit presque complètement passé inaperçu en cette « rentrée littéraire » n’a rien d’étonnant. On imagine mal les journalistes s’étant extasiés sur des livres dont l’ampleur de vue ne dépassait pas la largeur d’un trou de serrure de la taille d’un nombril, se mettre à promouvoir ou à examiner un texte qui ne se prête pas à leurs critères : foisonnant, ambitieux, presque gargantuesque tant par le fond que par la forme, ce livre est à côté de tout cela. Il se place, ou entend se placer, dans une autre catégorie. Le Maréchal absolu de Pierre Jourde, le « grand oeuvre » de son auteur comme il se plait à le rappeler dans des interviews est hors des catégories promues à longueur de rentrée littéraire chaque année : fruit d’un travail de plus de quinze ans, il impressionne par sa taille, l’amplitude de son objet (raconter, par le biais d’un personnage-type, les spécificités des dictatures et condenser ainsi cinquante ans d’Histoire post-coloniale). Autant dire que ce roman a tout pour séduire un lecteur qui, comme moi, apprécie les grands romans, les défis littéraires. À peine annoncé le programme de septembre sur le site de Gallimard, je m’étais réjoui d’avance de lire ce nouveau roman.

Or, et c’est une chose à retenir : il n’est jamais très bon de trop rêver à un roman que l’on va lire. On vous donne le titre, un petit résumé et l’auteur, et, en prenant appui sur ces trois petits jalons, vous construisez des cathédrales, les édifices parfaits de vos littératures. Dans votre esprit, le livre hypothétique se dessine, encore flou certes, sans son écriture, mais le sentiment de grandeur que vous attendez de lui vous habite déjà. Ce n’est pas très compliqué, il suffit juste d’un peu d’imagination. Ce n’est même pas conscient, c’est l’imagination qui travaille déjà en vous. Et, sans que vous le sachiez souvent, avant même d’ouvrir le livre, vous cherchez à trouver (devrait-on dire, à retrouver ?) l’émotion qui s’était jouée en vous alors que vous attendiez encore de posséder le livre. Quand vous rêviez encore à ce qu’il pourrait être. Dans le cas du Maréchal absolu, ce nouveau livre de Pierre Jourde qui n’avait pas publié de roman depuis Paradis noirs, force est de constater que j’avais tellement rêvé à son contenu que la barre était d’emblée placée haut. Beaucoup trop haut, il faut le croire.

Bien que le livre n’ait pas eu le répondant critique escompté par l’auteur, il a eu quelques articles dans la presse et sur Internet. Tous, qu’ils le veuillent ou non, emploient un vocabulaire, des tournures de phrases, bref : une approche et une réception qui se placent consciemment ou non dans une phraséologie du chef d’oeuvre, on pourrait même dire, du livre « monstre » (pour reprendre une expression qui a donné son titre à un essai de Jourde publié chez L’Esprit des péninsules, Littérature Monstre). Livre-monstre par son ambition, livre-monstre par son protagoniste. Je n’ai pas dérogé à la règle dans l’introduction de mon article, mais cela uniquement pour m’en défaire par la suite et mesurer ainsi la nature de la déception ressentie à la lecture du livre. Le Maréchal absolu n’est pas ce livre monstre que j’attendais, n’est pas l’oeuvre totale que l’on m’avait annoncée, que se soit Éric Chevillard (dans un billet de son blog « L’autofictif » consultable ici) ou d’autres.

La réalité du roman

Que l’on soit bien clair sur la nature des critiques que j’ai à adresser au Maréchal absolu. Mon article (et on le comprendra assez vite) n’a pas pour vocation de dire que Le Maréchal absolu est un mauvais livre, loin de là. Seulement, à bien des égards, il me semble qu’il rate sa cible, qu’il se perd.

Du trop d’explications en littérature

L’imposante masse verbale de ce roman se décompose en quatre parties. Chacune des parties est prise en charge par (au moins) un personnage qui s’adresse à un autre : la vocation orale du texte est tout à fait perceptible, que ce soit dans la manière de raconter les événements que dans les divers registres de langue que Pierre Jourde emploie pour la rendre palpable. La complexité de l’écriture de ce roman est sensible : les parties sont structurées de telle sorte que plusieurs principes président à leur organisation. Qu’on choisisse de suivre un ordre chronologique où chaque partie s’attarde sur un aspect de l’évolution d’une dictature post-coloniale, ou un autre plus strictement littéraire dans lequel les parties se répondent en miroirs, ou bien entretiennent un subtil rapport de lacunes et d’éclaircissements, force est de constater que l’auteur a joué de toutes les ressources que pouvait lui permettre l’art du roman, faisant de son Maréchal absolu un exemple parmi d’autres de ce que peut être, de nos jours, l' »archi-roman » tel que Kundera l’a évoqué dans ses essais, notamment Une rencontre.

Là où l’on peut se permettre quelques réserves (mais de taille) à l’encontre de cet ouvrage, c’est justement dans l’oralité revendiquée, et annoncée avec trop d’emphase par l’écriture de Pierre Jourde. À la lecture des deux premières parties, le lecteur perçoit très bien ce que l’auteur a voulu faire – j’emploie à dessein le verbe « vouloir » : rien n’est trop triste dans un livre que de voir de bonnes intentions flotter dans le courant d’une écriture qui ne parvient à en charrier que des ruines. La truculence rabelaisienne, l’outrance de langage (notamment par les adresses du Maréchal à son confident dans la première partie), autant d’éléments qui, à force d’être si violemment et artificiellement manifestés, peinent à s’incarner dans une véritable langue, et donnent l’impression de variations infinies sur le même thème – on en ressort agacés par une volonté comique qui ne prend pas à force d’avoir été surlignée à trop gros traits. Le tout manque terriblement d’oreille, et Pierre Jourde se met à nous hurler ce qu’il ne peut tout simplement pas nous manifester, à force d’être sourd.

Que cette langue orale pose problème à Pierre Jourde (dans les deux premières parties uniquement), qu’il soit, peut-être, trop pris par son personnage et que sa matière l’ait dépassé, c’est ce qui est à l’origine, également, d’un deuxième écueil qui vient amoindrir la force que peut avoir son texte. Nietzsche entendait philosopher à coup de marteau ; Pierre Jourde, lui, écrit à coup de cymbale, et c’est nous qui l’entendons. J’entends par là que tout est surligné dans les deux premières parties. Il n’y a pas deux pages sans qu’on ne vous dise quelque chose puis que l’on vous explique ce que vous avez à comprendre. Pierre Jourde tambourine : « Vous avez bien compris, là ? Parce que je peux vous le réexpliquer encore une fois sinon. » Et il vous le réexplique. Ce qui nous donne : « je me prends à me dire qu’autrefois, il y a très longtemps, avant d’être ce Maréchal virtuel, ce très vieux tyran qui n’est guère plus qu’un mot, je fus réel » (page 57) ; « ces événements factices finissent par créer du réel, toute la réalité de ce pays est tissée dans la matière des rêves que je leur fais rêver » (page 66) ; « De sorte que presque toute l’histoire connue de la république est en réalité une fiction écrite par les Services » (page 204) ; « Il sentait qu’il devait devenir intérieurement sa fiction pour qu’elle s’impose à la réalité extérieure. » (page 212). Ce n’est qu’un petit échantillon de ce que l’on peut trouver et qui vient, à échéances fixes, scander le texte. Si de telles références méta-textuelles ne sont en soi pas un problème, leur accumulation (et surtout, la redondance de leur signification) vient non seulement alourdir le texte, mais aussi ruiner tous ces beaux passages (et il y en a beaucoup), ces vrais beaux moments d’écriture dans lesquels Pierre Jourde ne se sent pas obligé de nous dire ce qu’il faut penser, mais écrit tout simplement, et nous laisse comprendre. On respire.

Je ne demande pas à un écrivain d’être intelligent. Ou plutôt : je demande à un écrivain d’être intelligent dans la composition de son oeuvre, dans les articulations, dans la façon dont il a de me faire comprendre les choses, par moi seul, comme si elles étaient évidentes, plutôt que de me les expliquer à grand renfort de panneaux signalétiques. L’écrivain qui, écrivant de la fiction, ne peut s’empêcher de me dire quel sens je dois y voir, ne veut pas me rendre intelligent avec lui. Il n’y  a pas de communication – comme un humoriste qui ferait une blague et qui ne pourrait s’empêcher, tout de suite après, de nous expliquer le principe de sa blague. On quitte le domaine de la communion et de la communauté qui auraient pu se créer pour tomber dans un numéro où l’on est sommé d’approuver. Sans ajouter que le mot même de « fiction » au sein même d’un roman sent déjà assez son professeur d’université pour ne pas nous l’asséner à longueur de pages.

Les références et l’originalité

Autre caractéristique de ce roman : les références, abondantes, qui s’inscrivent dans le texte. Dans un entretien accordé au « Salon littéraire » (et que vous pouvez lire à cette adresse), Pierre Jourde évoque les nombreuses oeuvres que l’on peut déceler dans son Maréchal absolu : entre autres, les « novelas de dictadores » (« romans de dictateurs ») qui ont donné de grandes oeuvres à la littérature sud-américaine et qui sont même devenus une sorte de genre littéraire à part entière (tous les grands écrivains sud-américains ont en effet écrit leur « roman de dictateur », que ce soit Roa Bastos cité par Jourde (Yo el supremo), Vargas Llosa (La Fiesta del chivo), García Márquez (El General en su laberinto) ou Asturias (El Señor presidente). Viennent se greffer à cette influence d’autres, multiples, comme l’attestent les six épigraphes du roman : Novarina, Shakespeare, Borges.

De temps à autre, selon la culture qui est celle du lecteur, sont perceptibles, ça et là, de nombreux clins d’oeil : le nom du Maréchal, Alessandro Y peut évoquer l’Arturo Ui de Brecht ; des passages proustiens parsèment comme une légère poussière les moments d’introspection du roman ; un cachalot échoué sur une plage télescope l’histoire de Jonas et Baleine, de Paul Gadenne ; un des personnages s’appelle Sterne, etc.

On aurait tort de voir dans ces références conséquentes un motif de critique fondamental de ma part. Les références, c’est un lieu commun de le dire, ne sont pas essentiellement contraires à l’originalité d’un texte. Un texte ne saurait être un îlot séparé de toute l’Histoire de la littérature et ne surgit pas comme ça, comme une île volcanique apparaîtrait au milieu de l’océan sous l’impulsion unique de l’imagination de l’auteur. Qu’un texte soit constitué d’autres textes n’est donc pas un problème, au contraire, un livre doit bruire de tous les livres que l’auteur a lus, c’est ce qui lui donne sa profondeur et une consistance, une chair particulière.

Là où, en revanche, les références peuvent devenir, sinon une menace, du moins un écueil, du roman qu’elles nourrissent, c’est quand elles viennent cruellement révéler l’artifice de leur existence : tout prend alors un tour forcé, et le roman apparaît souvent comme un squelette supportant mal le poids de ses aïeuls. C’est que l’auteur n’a pas intégré longuement et laissé murir dans son texte les références, qui ne sont pas devenues la matière souterraine, l’humus de son oeuvre, mais des éléments qui semblent être placés là pour amuser la galerie et rendre plus consistante une matière romanesque imparfaite. C’est ainsi que les références deviennent souvent, dans le Maréchal absolu, une symbolique souvent trop évidente, trop surlignée encore, tout comme le sont les références méta-textuelles.

La fonction notamment, de l’épigraphe de Borges est révélatrice de ce problème. En prélude de son roman, Pierre Jourde cite trois vers du poème « Le Jeu d’échecs » :

« Dieu meut le joueur et le joueur la pièce.

Quel dieu, derrière Dieu, commence cette trame

De poussière et de temps, de rêves et de larmes ? »

Dans le jeu vertigineux de miroirs et de doubles-fonds auquel nous convie Pierre Jourde, il n’est pas difficile pour le lecteur de comprendre le lien qui unit cet épigraphe et Le Maréchal absolu : la réalité n’est qu’un jeu de pouvoir et des forces cachées la meuvent, qui peuvent être elles aussi mues par d’autres forces cachées, etc. Hélas ! ce que nous avions très bien compris, Pierre Jourde se sent l’obligation de nous le préciser :

« Si tu supposes qu’il faut un créateur à l’Univers, parce que tu as besoin d’une cause, alors tu dois supposer qu’il faut un créateur à Dieu. Imparable. De sorte qu’il n’y a aucun Dieu, ou une infinité de dieux et de créations imbriquées. » (page 286)

On ne saurait trop remercier Pierre Jourde de nous prendre ainsi pour des imbéciles. En nous mâchant le travail de cette manière, il semble se méprendre sur la nature même de ce que c’est qu’un épigraphe. L’épigraphe est de nature ambiguë, dans la mesure où il appartient et n’appartient pas à l’oeuvre même que nous lisons. Il n’est pas écrit par l’auteur du texte, néanmoins, placé là où il est, il entretient un rapport de consubstantialité avec le texte même. Il est à la fois un « seuil » (pour reprendre l’expression éculée de Gérard Genette), et une part spectrale de l’oeuvre – tout doit être, dans l’utilisation d’un épigraphe, dans le non-dit. C’est au lecteur de faire le travail de lien entre ces deux parties. C’est avoir une idée bien pauvre des facultés de son lecteur que de croire qu’il faille toujours tout lui expliquer – de la raison qui a poussé l’auteur à choisir cet épigraphe (et qui devrait, normalement, ne pas avoir de place dans la fiction qu’il crée), aux principes qui régissent sa fiction (qui devraient être de l’ordre de la coulisse et non pas de la scène).

Pierre Jourde a en quelque sorte démissionné, en de nombreux endroits de son texte, devant l’exigence de la fiction – baissé les bras devant la tâche qui était la sienne de rendre les choses plus subtiles, plus proches du récit, plus imagées en somme. Cette démission est aisément compréhensible : qui ne le serait pas face à une telle masse verbale, face à un travail dont l’ampleur est considérable et qui lui aurait pris encore bien des mois, bien des années, pour pouvoir se réaliser ?

Pour pouvoir critiquer avec justesse un roman (et qui plus est un roman qui a demandé cette somme de travail), il nous faut, je pense, vivre l’écriture de ce roman – la manière dont elle s’est réalisée, l’intensité de ce qu’a dû vivre un auteur, ce par quoi il est passé pour pouvoir aboutir au résultat : le livre imprimé. C’est pourquoi je ne peux pas dire que Le Maréchal absolu soit un livre raté, car il ne l’est pas. C’est un livre imposant qui, comme tous les livres imposants, menace d’engloutir son auteur, et de réduire ses forces, et finalement la volonté qui était la sienne de poursuivre. À un moment, on ne peut plus.

À venir bientôt : la suite de la critique