# 13 – 5 juillet 2014

De quelques livres qui remplissent une vie

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Depuis plusieurs jours, je suis plongé dans la lecture de À pas aveugles de par le monde, de Leïb Rochman. Quand j’écris cette phrase, je mens, en quelque sorte, je donne une forme à l’expérience que je vis, mais cette forme n’est pas strictement exacte. Je devrais plutôt dire que depuis plusieurs jours, ce livre m’accompagne. Je n’y suis pas « plongé » à la manière d’un roman qui captiverait – il ne s’agit pas d’un roman. Disons que ce livre m’absorbe, en comprenant bien que c’est le livre, et non moi, qui est sujet de cette phrase. Il m’appelle, il m’a englobé, je ne peux rien faire contre ça. 

Je le lis lentement. La densité de son écriture ordonne cette lenteur. Je ne voudrais ne rien manquer. Garder dans mon esprit toutes les phrases qui, quand mes yeux se posent dessus, semblent s’inscrire dans un autre monde que celui de la page. C’est une sensation qu’on éprouve rarement – celle d’un livre qui nous démontre dans le même moment, son atemporalité et son éternité. Cela intime l’admiration autant que le respect. 

J’ai acheté cet ouvrage pas pur hasard. Je ne connaissais pas l’auteur, rien du livre, j’ai à peine lu la quatrième de couverture. Je n’avais même pas vu que la préface était signée d’Aharon Appelfeld, l’un des écrivains que j’admire en plus. Le titre m’a appelé, tout comme le fait qu’il ait été écrit en yiddish. Une conscience de survivant s’exprimant dans la langue détruite par l’extermination des Juifs d’Europe. 800 pages pour exprimer ce que c’est que survivre, et revenir dans un monde où le temps ne s’est pas arrêté. Et donc, depuis, je progresse, petit à petit, dans ces pages lumineuses et tragiques.

On ne saura jamais – et cela vaut mieux, sans doute – pourquoi certains livres sont capables de remplir une vie de lecteur. Parfois, ce sont des classiques, parfois non, parfois de simples lectures apparemment sans conséquences. Mais toujours, à peine quelques pages lues, il n’y a aucun doute possible : vous reconnaissez une voix derrière les mots, et vous partagez cette voix. À pas aveugles de par le monde est pour moi un livre qui suffira à justifier une vie de lecteur. 

# 10 – 26 avril 2014

D’un sentiment qu’on éprouve souvent dans une

vie de lecteur (2)

Revenons à notre canapé. Vous vous réveillez de votre sieste, vous n’êtes pas moins fatigué mais qu’importe, depuis quelques temps vous vous êtes habitué à la lassitude dans vos membres, à cette envie de rien faire sinon vous allonger, à la perpétuelle question : comment occuper mon temps maintenant que mon occupation principale s’est fait la malle sans mon consentement. Vous buvez le reste de café froid dans votre tasse froide. On ne peut pas dire que ça arrange les choses, au contraire, tout cela aurait tendance à vous enfoncer un peu plus dans la scénographie de la lose complète, mauvaise haleine comprise si vous vous payez le luxe d’y adjoindre une cigarette. À vous l’haleine de cendrier et les dents jaunes. Vous n’aurez même plus la consolation du genre littéraire que tout cela vous donne, puisque maintenant, vous êtes éjecté de la sphère des lecteurs pour rejoindre celle des glandeurs plus ou moins cultivés. En votre for intérieur, vous vous préparez à vivre sur vos années de vaches grasses en prévision de celles à venir, faites de vaches sous-alimentées et squelettiques, conformes à l’image que vous vous faisez de votre bibliothèque dans quelques années : poussiéreuse, reliures qui se décollent, étagères qui s’affaissent non sous le poids des nouvelles acquisitions mais sous celui du temps qui passe sans qu’elles soient manipulées.

Concrètement, que ressentez-vous ? Concrètement, comment essayez-vous de remédier à ça ? Aucune couverture ne vous fait envie et tout vous semble fastidieux. Vous piochez dans les rayons, vous parcourez les quatrièmes de couverture pleines de promesse, vous vous dites, c’est ça ! c’est celui-là ! Et puis vous ouvrez le livre, et il tombe mort d’entre vos mains. Ce n’est que de l’encre sur le papier. Ce n’est pas ce à quoi vous pensez quand vous vous dites, dans votre tête, « un livre ». Pourtant, tous ces livres, vous les avez achetés. Tous. Bon, quelques-uns vous les avez volés quand vous étiez dans la dèche, ou juste pour le frisson de voler quelque chose, d’être dans l’illégalité avec votre ouvrage sous le manteau, comme si, en le glissant sous le tissu, vous vous étiez fait le dépositaire d’une mission romantique, la littérature n’a pas de prix, elle a de la valeur, à bas les commerçants de la culture, tout ça tout ça. Mais globalement, devant cette bibliothèque qui ne vous appelle pas, vous vous dites : pourtant, j’ai acheté ces livres. Tous, je les ai voulus. Certains, je les ai même attendus, j’étais le premier à la librairie pour le demander, il était encore dans les cartons. Et voilà que maintenant, ils ne sont plus rien. Plus rien du tout. Que des mots.

Alors, car quelque chose vous y pousse, est-ce un complexe, un refus d’abdiquer, ou bien peut-être vous vous dites qu’il ne faut pas perdre tout ce temps que vous avez devant vous à des riens, à regarder pousser ses ongles, à errer sur Internet, ou que l’idée de faire autre chose que ça, à ce moment précis vous chagrine car après tout ce n’est pas dans l’ordre des choses, dans l’ordre de vos choses et de votre vie, alors donc car tout ça vous y pousse et plus encore, vous vous tournez vers deux recours. Chaque fois vous vous tournez vers eux, peu importe si les autres fois, ils n’étaient pas efficaces. Peut-être que cette fois-ci, ce sera la bonne, j’aurais une révélation. Vous n’apprendrez jamais décidément. Au fond ce n’est pas plus mal. La vie c’est après tout préciser ses échecs.

Les deux recours

Les deux recours sont immuables. Vous ne contrôlez pas leur apparition. C’est de l’ordre du providentiel. « Voilà ce que je dois faire ! » ou « C’est bien sûr ! » si vous vous parlez dans votre tête comme dans un Sherlock Holmes. Et, irrémédiablement, vos mains prennent le contrôle, vous ne réfléchissez plus, ce n’est plus vous qui décidez où portent vos mouvements, c’est comme un réflexe : vous vous retrouvez à plonger  vers l’étagère des classiques. D’anciens exemplaires scolaires y côtoient des Pléiades, de vieilles éditions rescapées de chez le bouquiniste et tachées de moisissures s’alignent avec les poches, sobres, dos blanc. Bientôt, vous vous retrouvez avec un de ces monuments imposés à l’école, un de ces « socles de notre culture commun », une de ces stations où tout le monde descend obligatoirement dans le grand trajet métropolitain de nos Humanités. C’était donc ça, ce qu’il fallait faire ! Ça vous paraît évident maintenant. Vous remerciez vos mains, votre coup de folie, votre perte de conscience passagère. Votre corps avait raison. Mieux : c’est votre âme. Votre âme de lecteur frustré, enfermée au fond de votre ennui, qui vient de parler. Et elle a trouvé la solution. Forcément. Vous vous flattez de ne pas avoir renoncé totalement au lyrisme.

Vous vous êtes fait du thé. La théière fume tranquillement. Un coussin sous le derrière, vous brisez le dos du livre. Vous avez toujours aimé faire ça, provoquant l’horreur des amis parfaits et complexeurs, dont les livres ne sont jamais abîmés, jamais cornés, jamais annotés ou gribouillés. Dans ce décor on ne peut plus pépère (il peut varier : grand air, hamac, bateau qui dérive, baignoire qui déborde, ou plus classique, le lit et plusieurs oreillers pour le dos), on peut même dire que vous prenez un plaisir supplémentaire à casser le dos du livre et à imaginer la tête de ces amis justement, eux pour qui « ne pas lire est un drame » eux pour qui « c’est toute leur vie » eux qui n’ont, en somme, jamais vos problèmes et vos frustrations insolubles. Petite vengeance sans conséquence qui prépare le terrain, vous met dans le bain et vous procure une satisfaction qui laisse présager le meilleur pour ce moment de lecture studieuse et passionnée.

Et là, patatras, tout s’écroule :

« Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi. »

« C’était le meilleur et le pire de tous les temps »

Déjà, là, vous buttez. Tout cela a un air de déjà-vu, de déjà-entendu. Vous avez les mains et la bouche pleines de cendres et d’encens, de discours de célébration et le souvenir vous vient des récitations scolaires, le passage sur l’estrade, les commentaires de texte, le chignon improbable de votre professeur de français, et le cordon de ses lunettes qu’elle chaussait pour lire Baudelaire. Mais après tout, vous vous dites, n’est-ce pas là le principe des classiques ? Vous êtes d’accord avec vous-mêmes. Puis vous renchérissez : les classiques, on a beau dire ce qu’on veut, c’est du lourd, du costaud, y’a de quoi festoyer sur dix pages pendant des années. Si vous ne lisiez plus, c’était la faute aux autres, aux vivants, à tous ceux qui ne leur arrivent pas à la cheville, en bref : parce que tous ces vivants n’écrivent pas des livres qui valent la peine d’être lus. Les classiques, les vrais écrivains, eux, vont redonneront la foi, ils transmettront le flambeau.

D’ailleurs vous vous sentez déjà ragaillardi. C’est fou comme la sagesse des Anciens et leur modernité à toute épreuve vous ranime un lecteur. Vous vous sentez pousser des ailes : la preuve, vous avez même lu quelques pages, une dizaine, une vingtaine. Au passage, vous vous dites que personne ne cite d’autre page que le début de ces livres. Tous les autres sont-ils dans votre cas ? Vous vous réjouissez : vous vous apprêtez à passer quelques heures en compagnie d’un des plus brillants esprits de son temps, et par conséquent du vôtre. Vous vous frottez les mains, vous humectez votre doigt et vous tournez la page.

Et là, repatatras. L’ennui revient. Sans crier gare, il revient et vous, vous éloignez de plus en plus. Bientôt, vous ne tournez plus les pages, vous refermez le livre et votre regard se perd dans le vide. Que faire ? Vous ne savez plus. Vous rouvrez le livre. Tout vous écrase : trop de détails, trop de profusion, trop de visions, trop de discours, trop de tout, en bref, il y a là-dedans trop de vie pour vous et vous n’êtes pas en capacité actuellement de la recevoir. Au contraire, tout se change en grimace. Vous regardez de loin les personnages s’agiter, ils ne vous concernent pas, ils bougent tout le temps et piaillent en permanence. Il n’y a aucun chemin pour que vous puisses vous frayer là-dedans. Vous vous êtes sentis trop forts, vous vous êtes surestimés – et finalement vous vous retrouvez sur le bas-côté, et personne n’est là pour vous prendre en auto-stop.

La bénédiction de la postérité, vous croyiez qu’elle vous aiderait, mais elle ne vous a été d’aucun secours : vous vous affrontez à une nouvelle révélation. Si vous n’y arrivez pas, les grands esprits ne vous aideront pas. Ils se refusent parfois à être utilisé à mauvais escient, même si c’est pour sauver un lecteur.

Il vous reste le secours numéro 2. Mais c’est une autre histoire

# 9 – 25 avril 2014

D’un sentiment qu’on éprouve souvent dans une

vie de lecteur (1)

Au cours d’une vie de lecteur, il n’est pas rare de tomber sur cette maladie. Plus que de maladie d’ailleurs, il faudrait parler d’un état. Un état qui vous prend et qui ne vous lâche plus. Contre lequel, même en y mettant toutes vos forces et en luttant du mieux possible, vous êtes toujours vaincu. Ça arrive de temps à autre, surtout quand vous vous y attendez le moins. Sournoisement. Par surprise.

Quelques heures plus tôt, vous tourniez la dernière page d’un roman aimé, et maintenant, vous vous retrouvez, stupide et seul, avec cet état au corps, le vide au ventre : vous ne pouvez plus lire.

Non pas que le dernier livre vous ait laissé sans voix, exténué ; que vous ayez lu un de ces chefs d’oeuvre qui nécessitent du repos, un temps de réadaptation au monde ou à la chose écrite. Non : vous ne pouvez plus lire. Il vous est impossible d’ouvrir le moindre ouvrage sans décrocher dès la première phrase, sans bâiller d’ennui dès la deuxième, sans que, parvenu au bout de la troisième, vous vous arrêtiez et vous disiez : que suis-je en train de lire ? Qu’est-il en train de faire, ce con ? Pourquoi tient-il un marteau ? Alors vous recommencez la phrase, et à la phrase suivante, vous avez déjà tout oublié.

Y a-t-il un état plus frustrant pour un lecteur que celui-là ?

On croit toujours, quand on lit depuis l’enfance, qu’on lira pour la vie. Qu’on est lecteur comme on est homme ou femme, ou brune ou blond. Qu’en somme, on lit comme on mange, par plaisir bien sûr mais surtout par nécessité. Car il faut bien se nourrir la panse et la cervelle pour ne pas dépérir. Et puis ce genre de moments arrive, et soudain tout nous tombe des mains, on ne peut s’empêcher de voir les murs autour de nous s’effriter, le monde se disloque, nous ne sommes plus sûrs de nous. Et pour cause, nous voilà remis en cause par un bloc de papier.

Et si, un jour, la lecture nous quittait ? Si, un jour, nous quittions la lecture ?

Des visions nous traversent le crâne.

Il existe des gens qui n’ont pas d’autre rôle sur terre, semble-t-il, que de nous complexer, nous rapetisser, nous faire sentir moindres, nous faire sentir médiocres. On ne cesse une vie durant de les trouver sur notre chemin. Parfaits, leurs bureaux sont impeccablement rangés, leurs vêtements bien repassés, soyeux. Ils ne suent jamais, n’ont jamais de cernes. Ils sont sains, ils respirent la bonne santé. Chez eux, il n’y a pas la moindre poussières, et les livres sont classés par ordre alphabétique, comme leurs factures par ordre chronologique, dans des classeurs, dans des pochettes plastiques. Leur parfum d’intérieur, discret, masque une potentielle odeur de renfermé mais il n’a pas lieu d’être : ils aèrent tous les jours leur appartement.

Quand on leur pose la question ils répondent : « Concilier vie de mère et carrière professionnelle ? Ça ne m’a jamais posé problème. » « Le tout dans la vie, c’est de savoir s’organiser. » « C’est à la portée de tout le monde. Un jeu d’enfant. »

Vous essayez, vous échouez. Ça doit venir de vous.

Ce genre d’individus existe aussi chez les lecteurs. Ils existent dans tous les domaines. C’est leur spécialité : ils complexent.

Vous en invitez un pour le café du dimanche. Il entre dans le salon, et tout de suite, son parfum embaume la pièce. Sur la table basse stagne le pavé sur les premières pages duquel vous ne cessez de butter. Vous avez beau retenter, ça ne va pas.

Il s’assoit. Vous lui racontez vos malheurs. Il y prête une oreille attentive en tordant un sourire de circonstance, un peu triste, tandis que son front se plisse. Il vous plaint, il vous plaint de tout son cœur avant de souffler sur le liquide brûlant et de reprendre une gorgée.

Quand vous avez fini votre récit, tous les deux vous vous renfoncez dans vos fauteuils. Un gros silence s’installe, entrecoupé de déglutitions. Finalement votre hôte conclut :

« Je te comprends parfaitement. Si j’étais dans ton cas, je deviendrais fou. »

Le temps s’arrête. Vous répliquez :

« Comment ça ? Tu veux dire que ça ne t’arrive jamais, à toi ?

- Pourquoi voudrais-tu que ça m’arrive ?

- Je ne sais pas… comme ça… pour rien.

- Mais voyons, je ne peux pas rester le moindre jour sans lire. C’est impossible. J’ai ça dans le sang, c’est nécessaire, c’est mon équilibre. »

Ainsi se clôt la conversation. La porte refermée sur votre ami, vous vous rasseyez dans le fauteuil. Sur la table basse, les deux tasses sont encore posées et, au milieu d’elles, trône le pavé maudit qui vous nargue. Vous voudriez le jeter à la poubelle, le brûler, mais d’abord, ce que vous allez faire, c’est vous allonger dans le canapé parce que ce dont vous avez besoin, c’est avant tout d’une bonne sieste.

Puisque maintenant vous ne lisez plus, vous n’avez plus envie de rien. Comme si le monde avait perdu sa chair, et vous votre envie.

En plus de ne pas comprendre pourquoi cela vous arrive maintenant, vous êtes incapable de répondre à la question : Comment en suis-je arrivé là ?

 

# 7 – 7 avril 2014

Pour saluer les éditions Verdier

J’ai déjà parlé des éditions Verdier qui, comme vous le savez peut-être si vous aviez lu à l’époque le billet que je leur consacrais, est une des maisons que je préfère, à la fois pour son exigence continue, ses goûts que je partage en grande partie, pour l’humilité avec laquelle cet éditeur fait son travail. Son travail, c’est notamment d’accompagner sur le long terme des écrivains, sans viser la rentabilité à tout prix, les laisser faire grandir leur travail et leur talent. Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Matthieu Riboulet… On ne compte plus le nombre d’écrivains qui sont arrivés chez Verdier, et que Verdier a su encourager.

Sigismund Krzyzanowski Rue involontaire

Il y a une partie de ce travail que je trouve encore plus admirable, et émouvante, et qui, en tant que lecteur, me ravit, me donne envie de les remercier. Plus que ça même, de les bénir, même si je ne suis pas religieux pour deux sous. Cette partie de leur travail, c’est la publication – acharnée, incontestable et inflexible, des oeuvres de Sigismund Krzyzanowski en France. Grâce aux éditions Verdier, vous pouvez, oui vous lecteur français, avoir la possibilité de lire Krzyzanowski, et cette possibilité n’est pas donné à tout le monde sur terre. Croyez-moi, vous êtes chanceux. Et si vous ne connaissez pas encore cet auteur, je vous envie car vous avez la possibilité d’ouvrir un de ses livres pour la première fois, et d’être émerveillé. Krzyzanowski c’est, si l’on veut, le chainon manquant entre Kafka, Schultz, Cortazar et Borges. C’est l’absurde qui n’est jamais insensé. C’est la métaphysique qui entre par effraction dans une nouvelle qui porte sur un chapeau. C’est l’humour d’Europe centrale, la vie dans une chambre minuscule qu’on tente d’agrandir en utilisant une pommade, la superficine, qui doit s’appliquer sur les murs, et qui dilate l’espace. C’est la profondeur qui se cache derrière le sourire du lecteur, et toute la tristesse du monde qui peut vous surprendre, sans que vous vous en soyez aperçu… le texte a déjà porté sa pointe dans votre coeur.

Le dernier texte de Krzyzanowski paru à ce jour s’intitule magnifiquement Rue Involontaire. Il a paru le mois dernier. Il est court, il est peu cher, et vous pourrez le relire tous les jours de votre vie sans jamais vous lasser. Courrez chez votre libraire.

El último lector, de David Toscana

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Imaginez-vous Icamole : un village bordé par les déserts et quelques collines arides, un village sec, pierreux, ocre. Les villageois parlent mais sont silencieux. C’est un de ces villages qui rappellent Comala, l’endroit où revient le narrateur de Pedro Páramo. Village habité mais éteint. Murs de pierres, rues vides. La sécheresse fait rage, l’eau manque, si bien qu’il faut attendre que l’itinérant, Melquisedec en apporte (tout comme, dans les premières pages de Cent ans de solitude, Melquiades vient apporter de la glace, moment magique par excellence ?). Alors on se presse vers lui armé de bonbonnes pour les remplir.

Icamole n’a rien à envier aux autres contrées littéraires imaginaires qui hantent l’imagination des auteurs et des lecteurs, et particulièrement dans la littérature sud-américaine : Comala donc, Macondo, Santa Mariá… Mais au jeu des influences, Toscana se retrouve bien plus proche d’un réalisme brut que d’un réalisme magique, la solitude de ses personnages est bien plus quotidienne, immanente, que la grande solitude de cent ans de Gabo, mythique et prophétisée. En résumé, Toscana est un écrivain d’Amérique latine qui ne donne pas dans le réalisme magique et merveilleux, extraordinaire invention qui a libéré les écrivains sud-américains au moment du « boom » des années 1970, mais les a peu à peu enfermé dans des archétypes et des clichés dont ils peinent maintenant à se défaire. Cet article est aussi l’occasion pour moi de parler d’un auteur sud-américain chez qui, eh oui, il n’y a pas de cochons volants et de pluie de tournesols.

Le point de départ de l’intrigue est simple : le personnage principal du roman, tandis que le reste d’Icamole souffre donc de sécheresse, a encore un peu d’eau dans le fond de son puits qu’il cache jalousement. Un jour, il y trouve le cadavre d’une fillette inconnue, jetée là et abandonnée à son sort. Qui est-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Voilà les deux questions qui surgissent naturellement dans l’esprit du lecteur et du héros. Face à ce mystère, il n’a d’autres solutions que de demander conseil à son propre père, bibliothécaire de son état, statut d’autant plus incongru que la bibliothèque du village n’est fréquentée par personne, et que le vieil homme occupe ses journées à juger les livres qui lui passent entre les mains, n’hésitant pas à condamner les ouvrages qui ne sont pas à son goût en les envoyant pourrir dans une salle prévue à cet effet.

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

On connait tous ce sujet typique de la peinture qu’est la Vérité sortant du puits. Dans El último lector, la découverte de la petite fille va être l’occasion pour le héros non pas de faire la vérité sur quelque événement que ce soit, mais bien plutôt d’ajouter du trouble au trouble déjà présent dans la réalité. Cet événement qui aurait pu donner lieu à une enquête et mener à une conviction sur ce qui s’est passé, est en fait l’occasion pour le lecteur et le héros d’errer, de se perdre un peu plus encore dans l’incertitude. Comment une telle chose est-elle possible ? C’est que, en allant chercher conseil chez son père bibliothécaire, le protagoniste s’embarque sans le savoir et nous embarque dans une interprétation du monde où la vie et la fiction romanesque se mélangent, se contaminent – plus rien ne semble sûr.

Le récit ne se dédouble pas, mais se voit sans cesse approfondi, creusé, son sens enrichi de toutes les fictions lues par le père, et qu’il convoque pour aider son fils. Sans que cette aide n’ait d’autre efficacité de nous perdre. « Dans les romans, les personnages de petites filles sont inventés pour le désir, le viol ou le meurtre. Lucio montre une étagère où, en plus de La Mort de Babette, il a plusieurs oeuvres. » (p. 28) La Mort de Babette est un ouvrage cité constamment dans El Último lector, et il en constitue pour ainsi dire l’ombre. Il raconte l’histoire d’une petite fille, Babette, durant la Révolution française, et la conclusion de ce roman sera d’une importance capitale dans les observations faites par le père sur ce qui arrive à son fils (je n’en dis pas plus).

Se servir de ses lectures pour tenter de dire ce qui a se passer dans la réalité, voilà un paradoxe, une forme de retournement de situation. C’est considérer que la fiction a une part de réalité que ne possède pas la réalité elle-même. On a coutume de considérer que la littérature nous donne un aperçu des potentialités de notre monde, qu’elle serait une voie d’exploration de ce que pourrait être la vie, seulement différemment. Le point de référence demeurerait donc, implicitement, la réalité dans laquelle, lecteurs, nous vivons. Or, David Toscana semble nous dire : « C’est tout le contraire. » Dans El último lector, le point de référence est la réalité littéraire, et l’autre plan dans lequel évoluent les personnages est soumis au même doute, à la même pluralité d’interprétations que l’est pour nous la fiction. Nous vivons dans une variation sur la littérature, c’est ce que nous dit Toscana dans ce roman. « Lucio apporte un livre et le tend à Remigio. Prends-le, la réponse est là. Le Pommier, lit Remigio sur la couverture, quatrième édition, Alberto Santín. » (p. 38)

Au vu d’une telle présentation, on pourrait croire que ce roman pourrait être un pensum où l’auteur s’amuse à des jeux littéraires sans grande conséquence et où le discours sur la littérature se suffirait à lui-même, à l’image de ce qu’on peut lire dans La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel, dont j’ai déjà parlé ICI. Cette crainte est d’autant plus justifiée qu’on trouve, à certains moments, des passages étrangement troublants où le narrateur dissèque quelques clichés sur les romans américains ou nous livre des réflexions sur les écueils du roman :

« Il lui semble qu’un roman est moins sale quand un lecteur mange au-dessus que lorsque l’auteur mentionne la marque du pantalon d’un personnage, de son parfum, de ses lunettes, d’une cravate ou du vin français qu’il boit dans tel ou tel restaurant. Les romans sont souillés par la seule mention d’une carte de crédit, d’une voiture ou de la télévision. » (p. 60)

« Si ty étais un romancier américain, ce serait ton point de départ : Le jour où mon père me poussa à accomplir une action malhonnête… et tu aurais assez de pages pour te comporter de façon cynique envers moi, pour m’exhiber devant tes lecteurs… » (p. 87)

Alors, qu’est-ce qui fait que David Toscana réussit là où Tanguy Viel échoue ? Car après tout, il serait aisé de ne voir dans El último lector, qu’un livre métalittéraire sur le statut de la fiction. C’est avant tout parce que le sujet du livre est bien cela, mais aussi beaucoup d’autres. Que ce roman offre une pluralité de lectures, une pluralité de sens, de significations, que ne possède pas le roman de Viel, décidé à suivre son sillon comme un laborieux escargot poursuit sa route. C’est aussi, plus spécifiquement, parce que ce questionnement est chez Toscana intégré au sein d’une fiction, d’une véritable fiction s’entend, où l’auteur s’est donné la peine de créer des personnages vivants et non des ectoplasmes comme dans La Disparition de Jim Sullivan.

En un mot, chez Toscana, ce questionnement est rattaché à l’expérience humaine, là où chez Viel, nous nous situons dans les ratiocinations d’un laborantin qui ne touche à ses fioles que du bout des doigts et avec des gants.

L’auteur a une façon d’élargir son propos à un question des mythes nationaux et de l’écriture de l’histoire, tout en finesse et en subtilités, qui donne au point de départ plutôt schématique de ce roman une ampleur supplémentaire. Tout cela contribue à faire de l’écriture en tant que telle, non pas seulement le sujet principal du livre, mais également sa vitalité souterraine, ce qui meut et transforme le roman et fait de ce texte à la fois un ravissement de lecteur, un roman divertissant et très intelligent. En un mot : un grand roman.

El Último lector, de David Toscana, admirablement traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, collection de poche, 8 euros 95.

Des lectures pour les vacances (II) – Les grandes traversées

Comment choisir une lecture en rapport avec vos désillusions de vacances ?

Vous êtes finalement bien arrivés en Bretagne. La route n’a pas été trop longue, votre fils, sur la banquette arrière, n’a pas été trop agité.  Il avait deux-trois livres et puis aussi son mp3, et regardait défiler les paysages le front contre la vitre en esquissant sur ses lèvres les paroles de ses chansons préférées. Vous, vous avez mis un cd de Queen dans l’autoradio, c’est comme un rituel, à chaque départ en vacances. Quand vous regardez dans le rétroviseur, vous voyez le titre du livre ouvert entre les mains de votre enfant. Ce sont des Légendes de Bretagne, avec une petite illustration, une sorte de lutin, de Korrigan. La tranche en est tout usée. Il passe son temps à le relire. La Bretagne, c’est son truc. Il a toujours rêvé d’y aller, et s’imagine qu’on peut encore y croiser des esprits égarés sur les plages rocailleuses, des phares à moitié gagnés par la brume du soir, et que les bretons, contrairement aux autres Français, vivent toujours dans un autre espace-temps qui se confond à la légende. Il veut voir Brocéliande. Alors vous arrivez dans la forêt de Paimpont, qui est censée être plus ou moins la forêt de Brocéliande, et vous vous promenez, vous marchez, vous vous extasiez tous les deux sur les quelques éléments remarquables que vous trouvez là. Cependant, le soir, dans l’appartement que vous avez loué, votre fils vous dit : Ce n’est pas comme ça que j’imaginais Brocéliande, et se replonge dans ses Légendes de Bretagne. Vous non plus, vous n’imaginiez pas Brocéliande comme ça, et vous vous rappelez de ce livre, que vous aviez lu aussi. Vous vous souvenez de votre enthousiasme, et de multiples lectures qui, prolongeant votre goût pour la Bretagne, déplacèrent la géographie, vous emmenèrent ensuite en Angleterre, et, finalement, sur l’île de Sark, où votre rêverie s’ancra plus fortement encore. Ça y est, vous avez envie de le relire, mais vous ne l’avez pas pris dans vos bagages. Vous avez envie de relire la trilogie de Gormenghast écrite par Mervyn Peake.

Titus d'enfer_Mervyn Peake Titus errant_Peake Gormenghast_Mervyn Peake

Vous voulez retrouver cette île transformée par l’écriture, ces personnages de conte et de nonsense, ce style qui fait de chaque phrase comme une ligne claire pour tracer les contours de ces héros et anti-héros, tordus, foisonnants. Vous voulez retrouver la force de ce cycle magique aux paysages tout en nuances de gris, ce rêve éveillé qui a bercé votre enfance et qui vous a fait croire, comme votre fils le croit maintenant, il existe sur terre des endroits où le mythe existe encore.

Vous êtes sur la côte atlantique, pourquoi pas à Biarritz, ou dans le coin.

Sur la plage, sur ce front de mer bordé de grands hôtels de ville touristique huppée, vous regardez l’océan, calme. Les quelques vagues qu’il daigne mouvoir sont prises d’assauts par les surfeurs en combinaison. Il n’y a pas grand monde sur la plage. Le ciel est chargé de nuages lourds, et comme souvent l’été sur la côte basque, il a plu une bonne partie de la journée.

Vous regardez la mer, votre regard s’y perd. Jusqu’à la ligne d’horizon que vous aimeriez franchir, mais, du plus loin où se porte votre regard, nous n’apercevez qu’une ligne brouillée, comme une rature sur l’espace, et qui vous dirait : « tu ne peux pas aller plus loin. » Ça vous chagrine un peu, de devoir rester là. Non pas que vous n’aimiez pas Biarritz, mais vous avez toujours rêvé d’aller plus loin, d’être toujours en mouvement. Votre vie ne vous satisfait pas comme elle l’est, immobile.

Quand vous étiez jeune, vous aviez d’autres perspectives. Vous vous imaginiez, au début du siècle, arriver en Angleterre, à Southampton, et embarquer dans le ventre d’un énorme paquebot en direction de l’Amérique. Le Nouveau Continent serait votre terre. En grandissant vous n’avez pas totalement abandonné l’idée, et ce rêve vous a poursuivi toute votre existence comme une ombre qui aurait chuchoté à votre oreille : « tout n’est pas complètement joué. Tu peux encore le faire. »

Mais vous ne l’avez pas fait. Et dorénavant, chaque fois que vous longez la mer, elle vous rappelle que vous êtes de l’autre côté.

Alors vous vous emparez du livre. Vous lisez Henri Roth. À la merci d’un courant violent. Les 4 tomes, tant qu’à faire. Vous commencez par le premier :

Henry Roth_A la merci d'un courant violent

Et ensuite vous enchaînez sur les autres tomes de ce cycle. Devant vos yeux, c’est toute l’histoire de l’immigration juive à New York qui se déroule, c’est tout le début du vingtième siècle condensé sur quelques centaines de pages, c’est l’histoire d’une personnalité et d’une existence retracée, magnifiée par un auteur qui l’écrivit à 80 ans. C’est Harlem qui reprend vie, quand elle voyait la cohabitation des juifs arrivés d’Europe et des Irlandais, la tension des communautés, la haine de soi, la honte d’être soi. C’est un des romans les plus beaux qu’on ait écrits sur l’Amérique, et c’est pour ça qu’il vous fait monter les larmes aux yeux chaque fois que vous le lisez.

Zoom sur les Éditions LC – Christophe Lucquin (1)

Le rôle d’un blog est aussi de faire connaître des textes qui n’accèdent pas aux critiques des journaux. Si j’ai ouvert ce site, c’est aussi pour mettre l’accent, de temps en temps, sur des publications plus confidentielles et qui ne devraient pas l’être. Développer un espace de critique alternatif est l’une des orientations qui devraient, à mon sens, faire partie des priorités de la galaxie des blogs littéraires. Hélas, bien souvent, on retrouve sur Internet éternellement les mêmes titres que ceux que l’on peut trouver dans les pages « Livres » des grands quotidiens ou des hebdomadaires. Aujourd’hui donc, j’aimerais parler d’une jeune maison d’édition dont j’ai découvert la production récemment – et dont j’aimerais que les livres soient lus dans une plus grande proportion.

C’est fin 2010 qu’ont été créées les éditions LC – Christophe Lucquin, avec comme mot d’ordre : « Proposer des romans et des nouvelles de qualité, d’auteurs français et étrangers. Proposer des textes qui changent, des textes inhabituels. Suivre le monde et sa conviction première ; des livres à vivre, tout simplement. » Des livres à vivre, qui font la part belle à l’émotion, au roman, aux intrigues, à la narration.

Petit panorama dans ce catalogue de « livres à vivre ». Départ immédiat.

Chercher Proust_Michaël Uras

Derrière le titre intrigant de Chercher Proust ne se cache pas un obscur essai de critique littéraire, mais bel et bien un roman, dont le grand Marcel est la figure tutélaire – du moins, pour un moment… Le narrateur de ce roman est un chercheur dont la vie est littéralement absorbée par Proust. La première lecture est une révélation, et bien vite, d’autres lectures suivent, à tel point que le protagoniste ne peut plus vivre qu’à travers l’auteur de À la recherche du temps perdu. Il dort Proust (il a un poster de l’auteur dans sa chambre, qui mène un combat sans merci à un autre poster), il boit Proust (il a un mug à la gloire de Marcel), il vit Proust. C’est donc tout logiquement qu’il cherche à rentrer dans la Société des études proustiennes pour pouvoir donner plus de visibilité à ses recherches : son appartement croule sous les étagères remplies d’essais consacrés à Proust, et il compte bien mettre à profit son érudition pour éclairer des points inconnus de l’oeuvre. L’auteur, Michaël Uras, parvient à ne pas tomber dans l’écueil qui menace un ouvrage avec un tel point de départ. À lire mon résumé, on pourrait croire que le roman ne soit qu’une évocation forcément connivente des affres de la recherche littéraire, dont le propos ne pourrait être compris que par les chercheurs, et dont le public ne pourrait être que des chercheurs en mal de distractions pendant leur labeur. Un peu à l’image de ces campus novel à l’anglaise où l’on se gargarise de bons mots dans les bureaux anciens d’une université gothique, et où toutes les péripéties que l’on pourrait rencontrer ne concernent que des vieux professeurs spécialistes de littérature médiévale et qui rencontrent soudainement l’amour en la personne d’une jeune étudiante évidemment coquine. Rien de tout cela ici. Certes, le livre regorge de clins d’oeil que goûteront les lecteurs de À la recherche du temps perdu, mais qui ont l’avantage de ne pas être surlignés. Et surtout, l’auteur redouble d’invention pour intégrer ces éléments à sa narration et la rendre plus dynamique. L’exemple le plus éloquent de cela est sans doute le fameux « Questionnaire de Proust », dont le narrateur se sert pour cerner la psychologie des personnages qu’il croise tout au long de sa quête. Et quand je dis qu’il s’en sert, il serait plus approprié de dire que le narrateur imagine les réponses possibles de ses interlocuteurs au célèbre questionnaire. C’est ainsi que s’intercalent à la narration le questionnaire d’un libraire, d’un maître-nageur, d’une infirmière dans une maison de retraite… qui sont autant de passages de drôlerie et d’humour qui élaborent un nouveau moyen de bâtir un personnage.

Chercher Proust est finalement bien loin de n’être que l’expression des tourments d’un lecteur et d’un chercheur. C’est même tout le contraire. Si l’auteur domine la première moitié du roman, et en constitue en quelque sorte le « sujet », il s’efface progressivement à mesure que le narrateur suit la piste d’un mystérieux homme qui serait la dernière personne à avoir côtoyé Proust de son vivant. Car l’obsession du héros devient si prégnante que sa vie personnelle elle-même est en danger. Et c’est là la réussite de cet ouvrage : alors qu’il semblait nous annoncer un sujet (et ce, dès son titre), il détourne finalement son propos pour se révéler être un roman sur notre vie à tous, sur les difficultés du couple, sur la façon dont nous communiquons avec l’être aimé… Et nous offre, du même coup, une réflexion sur les liens qu’entretiennent la littérature et la vie. Lire et choisir une oeuvre qui gouvernera notre vie, semble nous dire Michaël Uras, est une façon particulière de mener son existence.

Florencia Edwards_Hitler in love

Hitler in love est un livre à l’histoire atypique. Un livre qui, en Amérique du sud, n’a pas été vraiment édité dans le sens commun où on l’entend. Comme le rappelle l’écrivain Felipe Becerra Calderón dans la belle postface qu’il offre à ce recueil, ce texte circula sous le titre Historias terribles para niños (Histoires terrifiantes pour les enfants, titre de l’une des nouvelles) au Chili, sous une forme artisanale : imprimé à l’imprimante, agrafé, et collé à la couverture. C’est ainsi qu’il trouva son public, un public presque souterrain pour un texte étrange, hors des normes thématiques des nouvelles que l’on a l’habitude de lire. C’est pourquoi il convient de saluer avec toute la force que cette entreprise mérite, le fait que les éditions LC – Christophe Lucquin ait eu le courage de publier un tel texte en France, et de le proposer au lecteur français qui n’est pas toujours au courant des nouvelles tendances de la littérature sud-américaine en dehors des grands noms qui sont autant de passages obligés et parfois étouffants.

Nul doute qu’un titre comme Hitler in love a de quoi, sinon rebuter, du moins intriguer le lecteur. Le second risque est de se méprendre sur ce recueil, en comprenant ce titre comme une tentative de provocation. Provocantes, les nouvelles de Florencia Edwards ne le sont pas. Déstabilisantes, mystérieuses, hermétiques, elles peuvent l’être, tant elles abordent des thèmes qui peuvent interloquer, ou que l’on souhaiterait éviter : le désir enfantin, le rapport de l’enfant à son corps, la figure érotisée de l’enfant, autant de questions que l’on préfère souvent rejeter plutôt que de les explorer directement, les yeux dans les yeux.

Le recueil se compose donc de quatre nouvelles : « Hitler in love », « Histoire terrifiante pour enfant », « L’homme-sac » et « Enrico ». Qu’il s’agisse de raconter les relations ambigües entretenues par Hitler et sa nièce, la soudaine malformation de l’oeil qui touche la soeur d’un enfant après une révélation d’ordre sexuel (je n’en dis pas plus), ou d’un jeune garçon dont le crâne renferme un bonhomme métaphorique en même temps que naît son désir, ces nouvelles brèves sont autant de contes pervertis, emmenés sur des chemins tortueux et troubles, et profondément sombres. Ils laissent le lecteur interdit, et c’est un vrai plaisir que de relire plusieurs fois ces textes pour s’en imprégner, pour essayer d’appréhender leur bizarrerie qui décontenance.

Dans sa postface, Felipe Becerra Calderón écrit : « La seule oeuvre à laquelle Hitler in love pourrait être rapprochée est celle de l’Uruguayen Felisberto Hernández. Plus au nord, peut-être, à celle de l’Américain Steven Millhauser. Et puis plus rien. » Je rajouterais peut-être, par moments, l’oeuvre de Virgilio Piñera. Et celle aussi, légèrement, de Guadalupe Nettel. Ce sont des impressions personnelles. Hitler in love ne ressemble à rien de connu. Et c’est tant mieux.