# 13 – 5 juillet 2014

De quelques livres qui remplissent une vie

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Depuis plusieurs jours, je suis plongé dans la lecture de À pas aveugles de par le monde, de Leïb Rochman. Quand j’écris cette phrase, je mens, en quelque sorte, je donne une forme à l’expérience que je vis, mais cette forme n’est pas strictement exacte. Je devrais plutôt dire que depuis plusieurs jours, ce livre m’accompagne. Je n’y suis pas « plongé » à la manière d’un roman qui captiverait – il ne s’agit pas d’un roman. Disons que ce livre m’absorbe, en comprenant bien que c’est le livre, et non moi, qui est sujet de cette phrase. Il m’appelle, il m’a englobé, je ne peux rien faire contre ça. 

Je le lis lentement. La densité de son écriture ordonne cette lenteur. Je ne voudrais ne rien manquer. Garder dans mon esprit toutes les phrases qui, quand mes yeux se posent dessus, semblent s’inscrire dans un autre monde que celui de la page. C’est une sensation qu’on éprouve rarement – celle d’un livre qui nous démontre dans le même moment, son atemporalité et son éternité. Cela intime l’admiration autant que le respect. 

J’ai acheté cet ouvrage pas pur hasard. Je ne connaissais pas l’auteur, rien du livre, j’ai à peine lu la quatrième de couverture. Je n’avais même pas vu que la préface était signée d’Aharon Appelfeld, l’un des écrivains que j’admire en plus. Le titre m’a appelé, tout comme le fait qu’il ait été écrit en yiddish. Une conscience de survivant s’exprimant dans la langue détruite par l’extermination des Juifs d’Europe. 800 pages pour exprimer ce que c’est que survivre, et revenir dans un monde où le temps ne s’est pas arrêté. Et donc, depuis, je progresse, petit à petit, dans ces pages lumineuses et tragiques.

On ne saura jamais – et cela vaut mieux, sans doute – pourquoi certains livres sont capables de remplir une vie de lecteur. Parfois, ce sont des classiques, parfois non, parfois de simples lectures apparemment sans conséquences. Mais toujours, à peine quelques pages lues, il n’y a aucun doute possible : vous reconnaissez une voix derrière les mots, et vous partagez cette voix. À pas aveugles de par le monde est pour moi un livre qui suffira à justifier une vie de lecteur. 

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville – Métamorphoses de Port-au-Prince

 

L'ange de charbon Batraville

Le 12 janvier 2010, Haïti connaissait un séisme catastrophique, d’importante magnitude. Les lecteurs qui apprécient la littérature haïtienne se souviennent peut-être du récit qu’en a tiré Danny Laferrière, Tout bouge autour de moi, ou encore les œuvres de Yannick Lahens, ou Marvin Victor, pour citer des auteurs plus confidentiels de la littérature vivante, riche et complexe qui s’écrit en Haïti.

Comment écrire la catastrophe, cette catastrophe-là, du point de vue de celui qui était sur place et qui y est resté ? De nombreux moyens s’offrent à l’écrivain qui souhaite rendre compte d’une telle réalité, qu’il reste en retrait comme un observateur et note ce qui se passe devant ses yeux, à la manière d’un Perec qui chercherait à épuiser le sujet – mais un tel sujet, un tel désastre se laisserait-il épuiser réellement ? Un autre moyen serait de passer par le masque, la transformation commode de la fiction, et de bâtir autour de l’événement une intrigue, une histoire, dans lequel le séisme, par ricochets, viendrait frapper les personnages, les saisir. Voilà quelques moyens conventionnels dont aurait pu user un romancier, et voilà quelques ficelles classiques auxquelles Dominique Batraville, dans L’Ange de charbon, se refuse, pour élaborer une écriture hybride, bariolée, vivante.

Dominique Batraville est un poète, un dramaturge et novelliste haïtien. L’Ange de charbon est son premier roman, mais quel roman peut-on attendre d’un auteur qui place en exergue de son texte une citation de Jacques Stephen Alexis et qui rend hommage, de manière à peine voilée, à un de ses aînés, Frankétienne, l’écrivain immense co-inventeur du mouvement « spiraliste », et auteur du cycle des Métamorphoses de l’oiseau schizophone ?

La métamorphose est justement présente dans le texte : « La blesse me fait entrer dans l’ordre des métamorphoses. Je suis oiseau le matin, loup la nuit, chat blanc le midi, chat noir ou presque gris la nuit. » De cette « blesse », blessure qui « ouvre les entrailles de la ville », le narrateur souffre aussi, lui qui est à ce point indissociable de son île qu’il en vient à lui déclarer : « Je reviendrai un jour ranimer tes métamorphoses. » C’est dans l’idée même de métamorphose, de perpétuelle transformation, que réside l’élaboration et la dynamique du texte. Alors, qu’est-ce au juste que L’Ange de charbon ? Un roman, certes, mais un roman sans cesse métamorphosé, qui échappe à la fixité et à l’immobilisme.

D’intrigue, il n’est presque jamais question dans ce texte. Il ne se fonde pas sur une intrigue, mais sur une situation, sur une voix, sur un événement, qu’il s’agit de déployer, de manifester, mieux, de faire entendre avec ce qu’ils ont d’imprévu, d’instable, de tragique et, finalement, de vivant. L’« ange de charbon » en question, c’est M’Badjo Baldini, lequel, parmi les nombreuses appellations qu’il se donne, se décrit comme un « nègre errant d’origine italienne ». Baldini est présent à Port-au-Prince le jour du séisme, un mardi qui devient dans son discours le « Mardi des douleurs », le jour où « Monsieur Richter » a frappé le sol et où tout a tremblé.

Quel lecteur un tant soit peu connaisseur d’Haïti ne verrait pas derrière « Monsieur Richter » une version contemporaine et sismologique d’un « Baron Samedi », l’esprit de mort et de résurrection du vaudou haïtien ? À peine prononcé, le tremblement de terre devient une entité qu’il s’agit de nommer, de personnifier et de combattre. Le tout par les mots, par le verbe.

Il faut donc nommer, pas raconter. Créer du chant, du verbe, et non pas un roman. Imposer le cycle des visions et des métamorphoses, et non pas bâtir une intrigue. Car au fil des 175 pages qui composent ce livre, c’est une furieuse folie d’images, de sons, de sens, qui se superposent, se saturent, et emportent le lecteur désarçonné et ravi dans l’épopée intime de cet ange de charbon qui crayonne ses vers sur les murs de la ville et dont la silhouette d’ombre reste gravée sur les pierres.

En décrivant le désastre, il revisite sa propre existence, les femmes, « belles de nuit » qu’il a aimées. Les paysages vus de cette ville meurtrie par l’histoire, la dictature, la pauvreté. Qu’on ne se méprenne pas en croyant trouver ici du réalisme : il s’agit bien plutôt d’un substrat de réalité passé au tamis de la langue, alchimique, laquelle transforme tout ce qu’elle aborde en légende, en mythe. Ce qui est, somme toute, la plus belle façon de faire entrer le monde entre les pages d’un livre. La prose de Dominique Batraville et les visions de son personnage mêlent allègrement les saints chrétiens, l’Europe, les particularités et croyances haïtiennes ainsi que les figures historiques, à l’image même du syncrétisme culturel qui règne dans l’île qu’il habite.

Il se dégage une telle puissance et une telle vie de ce magma de mots qu’on en vient à oublier l’horreur du désastre, pour croire encore dans le verbe, capable d’aider à reconstruire cette ville « brique par brique ». « Monsieur Richter » en deviendrait même cette force tellurique qui meut les mots de l’auteur, cette force vitaliste époustouflante telle que pourrait la souhaiter Frankétienne et son « écriture quantique ». Quoi qu’il en soit, Dominique Batraville nous confirme, si le besoin en était, qu’une des plus belles littératures qui s’écrive en langue française se trouve ailleurs qu’en France. En Haïti.

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville, Éditions Zulma, 178 pages, 17 euros.

 

El último lector, de David Toscana

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Imaginez-vous Icamole : un village bordé par les déserts et quelques collines arides, un village sec, pierreux, ocre. Les villageois parlent mais sont silencieux. C’est un de ces villages qui rappellent Comala, l’endroit où revient le narrateur de Pedro Páramo. Village habité mais éteint. Murs de pierres, rues vides. La sécheresse fait rage, l’eau manque, si bien qu’il faut attendre que l’itinérant, Melquisedec en apporte (tout comme, dans les premières pages de Cent ans de solitude, Melquiades vient apporter de la glace, moment magique par excellence ?). Alors on se presse vers lui armé de bonbonnes pour les remplir.

Icamole n’a rien à envier aux autres contrées littéraires imaginaires qui hantent l’imagination des auteurs et des lecteurs, et particulièrement dans la littérature sud-américaine : Comala donc, Macondo, Santa Mariá… Mais au jeu des influences, Toscana se retrouve bien plus proche d’un réalisme brut que d’un réalisme magique, la solitude de ses personnages est bien plus quotidienne, immanente, que la grande solitude de cent ans de Gabo, mythique et prophétisée. En résumé, Toscana est un écrivain d’Amérique latine qui ne donne pas dans le réalisme magique et merveilleux, extraordinaire invention qui a libéré les écrivains sud-américains au moment du « boom » des années 1970, mais les a peu à peu enfermé dans des archétypes et des clichés dont ils peinent maintenant à se défaire. Cet article est aussi l’occasion pour moi de parler d’un auteur sud-américain chez qui, eh oui, il n’y a pas de cochons volants et de pluie de tournesols.

Le point de départ de l’intrigue est simple : le personnage principal du roman, tandis que le reste d’Icamole souffre donc de sécheresse, a encore un peu d’eau dans le fond de son puits qu’il cache jalousement. Un jour, il y trouve le cadavre d’une fillette inconnue, jetée là et abandonnée à son sort. Qui est-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Voilà les deux questions qui surgissent naturellement dans l’esprit du lecteur et du héros. Face à ce mystère, il n’a d’autres solutions que de demander conseil à son propre père, bibliothécaire de son état, statut d’autant plus incongru que la bibliothèque du village n’est fréquentée par personne, et que le vieil homme occupe ses journées à juger les livres qui lui passent entre les mains, n’hésitant pas à condamner les ouvrages qui ne sont pas à son goût en les envoyant pourrir dans une salle prévue à cet effet.

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

On connait tous ce sujet typique de la peinture qu’est la Vérité sortant du puits. Dans El último lector, la découverte de la petite fille va être l’occasion pour le héros non pas de faire la vérité sur quelque événement que ce soit, mais bien plutôt d’ajouter du trouble au trouble déjà présent dans la réalité. Cet événement qui aurait pu donner lieu à une enquête et mener à une conviction sur ce qui s’est passé, est en fait l’occasion pour le lecteur et le héros d’errer, de se perdre un peu plus encore dans l’incertitude. Comment une telle chose est-elle possible ? C’est que, en allant chercher conseil chez son père bibliothécaire, le protagoniste s’embarque sans le savoir et nous embarque dans une interprétation du monde où la vie et la fiction romanesque se mélangent, se contaminent – plus rien ne semble sûr.

Le récit ne se dédouble pas, mais se voit sans cesse approfondi, creusé, son sens enrichi de toutes les fictions lues par le père, et qu’il convoque pour aider son fils. Sans que cette aide n’ait d’autre efficacité de nous perdre. « Dans les romans, les personnages de petites filles sont inventés pour le désir, le viol ou le meurtre. Lucio montre une étagère où, en plus de La Mort de Babette, il a plusieurs oeuvres. » (p. 28) La Mort de Babette est un ouvrage cité constamment dans El Último lector, et il en constitue pour ainsi dire l’ombre. Il raconte l’histoire d’une petite fille, Babette, durant la Révolution française, et la conclusion de ce roman sera d’une importance capitale dans les observations faites par le père sur ce qui arrive à son fils (je n’en dis pas plus).

Se servir de ses lectures pour tenter de dire ce qui a se passer dans la réalité, voilà un paradoxe, une forme de retournement de situation. C’est considérer que la fiction a une part de réalité que ne possède pas la réalité elle-même. On a coutume de considérer que la littérature nous donne un aperçu des potentialités de notre monde, qu’elle serait une voie d’exploration de ce que pourrait être la vie, seulement différemment. Le point de référence demeurerait donc, implicitement, la réalité dans laquelle, lecteurs, nous vivons. Or, David Toscana semble nous dire : « C’est tout le contraire. » Dans El último lector, le point de référence est la réalité littéraire, et l’autre plan dans lequel évoluent les personnages est soumis au même doute, à la même pluralité d’interprétations que l’est pour nous la fiction. Nous vivons dans une variation sur la littérature, c’est ce que nous dit Toscana dans ce roman. « Lucio apporte un livre et le tend à Remigio. Prends-le, la réponse est là. Le Pommier, lit Remigio sur la couverture, quatrième édition, Alberto Santín. » (p. 38)

Au vu d’une telle présentation, on pourrait croire que ce roman pourrait être un pensum où l’auteur s’amuse à des jeux littéraires sans grande conséquence et où le discours sur la littérature se suffirait à lui-même, à l’image de ce qu’on peut lire dans La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel, dont j’ai déjà parlé ICI. Cette crainte est d’autant plus justifiée qu’on trouve, à certains moments, des passages étrangement troublants où le narrateur dissèque quelques clichés sur les romans américains ou nous livre des réflexions sur les écueils du roman :

« Il lui semble qu’un roman est moins sale quand un lecteur mange au-dessus que lorsque l’auteur mentionne la marque du pantalon d’un personnage, de son parfum, de ses lunettes, d’une cravate ou du vin français qu’il boit dans tel ou tel restaurant. Les romans sont souillés par la seule mention d’une carte de crédit, d’une voiture ou de la télévision. » (p. 60)

« Si ty étais un romancier américain, ce serait ton point de départ : Le jour où mon père me poussa à accomplir une action malhonnête… et tu aurais assez de pages pour te comporter de façon cynique envers moi, pour m’exhiber devant tes lecteurs… » (p. 87)

Alors, qu’est-ce qui fait que David Toscana réussit là où Tanguy Viel échoue ? Car après tout, il serait aisé de ne voir dans El último lector, qu’un livre métalittéraire sur le statut de la fiction. C’est avant tout parce que le sujet du livre est bien cela, mais aussi beaucoup d’autres. Que ce roman offre une pluralité de lectures, une pluralité de sens, de significations, que ne possède pas le roman de Viel, décidé à suivre son sillon comme un laborieux escargot poursuit sa route. C’est aussi, plus spécifiquement, parce que ce questionnement est chez Toscana intégré au sein d’une fiction, d’une véritable fiction s’entend, où l’auteur s’est donné la peine de créer des personnages vivants et non des ectoplasmes comme dans La Disparition de Jim Sullivan.

En un mot, chez Toscana, ce questionnement est rattaché à l’expérience humaine, là où chez Viel, nous nous situons dans les ratiocinations d’un laborantin qui ne touche à ses fioles que du bout des doigts et avec des gants.

L’auteur a une façon d’élargir son propos à un question des mythes nationaux et de l’écriture de l’histoire, tout en finesse et en subtilités, qui donne au point de départ plutôt schématique de ce roman une ampleur supplémentaire. Tout cela contribue à faire de l’écriture en tant que telle, non pas seulement le sujet principal du livre, mais également sa vitalité souterraine, ce qui meut et transforme le roman et fait de ce texte à la fois un ravissement de lecteur, un roman divertissant et très intelligent. En un mot : un grand roman.

El Último lector, de David Toscana, admirablement traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, collection de poche, 8 euros 95.

Des lectures pour les vacances (I)

Comment choisir des lectures de plage quand autour de vous il pleut et il fait 10 degrés ?

C’est la période. Comme on me l’a demandé en commentaire d’un article, je vous propose un article avec quelques conseils de lecture pour les vacances.

Je n’ai jamais vraiment saisi le concept de « lecture de plage ». D’une part parce que je déteste aller à la plage, je finis toujours ramolli du cerveau et en proie à l’insolation, les enfants des autres crient et me jettent des ballons gonflables multicolores sur la casquette, à croire que je suis une cible privilégiée ou que je souffre d’une malédiction dès ma naissance. Les effluves de monoï me plaisent mais finissent toujours pas m’étourdir, et surtout : le sable se glisse entre mes orteils, entre les pages du livre que je lis, les marges blanches finissent toujours par s’auréoler de taches graisseuses de crème solaire et, pour peu que vous lisiez un poche de qualité médiocre, l’encre se met à baver, et les pages se gondolent sous l’action du sel, du vent, et du soleil. Donc, je ne lis pas à la plage, pour la simple et bonne raison que je ne vais pas à la plage. Peu importe. Quand on dit « lecture de plage » on pense immédiatement à un livre léger, qui se lit facilement, pas « prise de tête » (comme on l’entend trop souvent), distrayant, bref… comme si lire était un travail le reste de l’année et que, subitement, août venu, les vacances s’imposaient aussi de ce côté-là. N’y a-t-il pas là une sorte de paradoxe ? Toute l’année, nous devons travailler, remplir des obligations professionnelles, lire des dossiers, des comptes-rendus, des bilans, des copies d’élèves, que sais-je ?, et quand nous rentrons le soir, souvent, nous avons les yeux fatigués de les avoir laisse traîner sur un écran toute la journée, et c’est justement là que nous aurions besoin de lecture « facile ». Pas quand nous avons devant nous trois semaines à ne rien faire. J’ai donc toujours profité des vacances pour m’atteler à des lectures conséquentes, des lectures qui prennent du temps, de celles qu’on a toujours repoussées à plus tard, par manque de temps – quand j’aurai moins de boulot, je me lancerai dedans…

Et puis, étant donné le temps clément dont nous profitons en ce moment à Paris, c’est le moment ou jamais de s’enfermer la journée entière dans sa chambre ou dans son salon, entouré de coussins, une tasse de café à portée de mains, tout comme un bon paquet de cigarettes et un cendrier pour accompagner notre lecture lors de ces journées grises. Dehors, on entend, par la fenêtre, les pas des passants sur le bitume mouillé, quelques enfants téméraires braver l’intempérie et sauter dans les flaques, des automobilistes parisiens prompts au klaxon, et deversé sur tout cela, les trombes d’eau comme de gros rideaux lourds frotteraient le parquet d’un théâtre.

Alors voici des conseils de lecture pour cet été, qu’il s’agisse de gros romans, de gigantesques cycles ou de courts ouvrages qui se lisent en quelques heures.

Le Garçon incassable_ Florence Seyvos

Le Garçon incassable, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier

La narratrice de ce court roman se rend à Los Angeles pour faire des recherches sur un acteur qui lui est cher, Buster Keaton, star du cinéma burlesque qu’on surnommait « L’homme qui ne sourit jamais » en raison de son visage impassible, mystérieux, figé. Il faut dire que Buster avait une longue habitude de ne rien témoigner par sa physionomie : enfant, faisant partie avec ses parents d’un numéro de comédie qui sillonnait les États-Unis, il était, plus qu’un acteur, plutôt un accessoire, tour à tour serpillière humaine traînée sur toute la surface de la scène (d’où un autre de ses surnoms « The Human Mop »), projectile balancé d’un bout à l’autre de la salle de spectacle (harnaché à dessein par son père d’une poignée de valise afin que l’enfant fût plus maniable)… Le ressort comique provenant justement du fait que l’enfant ne réagissait pas à tous ces traitements. Plus il était impassible, plus le rire était assuré.

Mais pourquoi cette figure cinématographique touche-t-elle autant la narratrice ? N’est-ce pas parce qu’elle lui rappelle, dans une forme de gémellité, une autre figure, plus proche d’elle ? La biographie romancée de Keaton alterne, dans Le Garçon incassable, avec un autre récit, consacré à un autre de ces « garçons incassables » que la vie ne vient pas briser : Henri, le frère de la narratrice, « idiot », « différent », maladroit, qui devait endurer les séances de rééducation particulièrement douloureuses que lui imposait son père.

Malgré son résumé, le roman de Florence Seyvos n’est pas un texte pathétique. Le pathos n’y a aucune place, et elle évite cet écueil avec une classe extrême, en employant une langue d’une simplicité, d’une efficacité bouleversantes, tentant de cerner au mieux ce que fut la vie de Keaton et Henri. Ce qu’elle oppose au larmoyant ? Une forme délicate d’humour (pas de comique non, d’humour). Un humour burlesque, à la Keaton, justement. La vie semble aller trop vite pour Keaton et Henri, le monde être trop grand, et leurs lois semblent dérouter ces deux personnages qui traversent l’existence sur un fil. C’est là que le roman de Florence Seyvos trouve une voie vers notre vie à chacun de nous : c’est qu’il se transforme vite en un éloge des inadaptés, en un bouleversant chant de vie pour montrer comment leur volonté s’épanouit malgré l’adversité, comment ils ne se brisent pas malgré leur fragilité, avec, en prime, des scènes magnifiques de douceur qui vont feront monter les larmes aux yeux. On ressort de cette lecture plein de gratitude à l’auteur de nous avoir offert un des plus beaux livres de cette année.

Les Exploits d'Engelbrecht_Maurice Richardson

Les Exploits d’Engelbrecht, de Maurice Richardson

traduit de l’anglais (Angleterre) par Christophe Grosdidier

Éditions Passage du Nord-Ouest

Parmi les éditeurs à qui vous pouvez faire confiance les yeux fermés, il y a les Éditions Passage du Nord-Ouest, qui mènent, depuis onze ans, un travail formidable en toute discrétion malheureusement. Depuis quelques temps, on trouve plus facilement leurs ouvrages en librairie, auquel cas, si vous les trouvez chez votre libraire préféré (et pas chez Amazon !) n’hésitez pas à les feuilleter. Vous avez très peu de risques d’être déçu : comme Attila ou Cambourakis, les éditions Passage du Nord-Ouest nous offrent des ouvrages au ton décalé, en marge de la production générale, avec un soin tout particulier accordé aux maquettes de leurs publications. Que le livre soit aussi un objet, et un bel objet, voilà de quoi nous faire plaisir.

Parmi leurs récentes publications, se trouve Les Exploits d’Engelbrecht. Qui est Engelbrecht ? Un boxeur. Un nain. Un surréaliste. Bref, un boxeur nain surréaliste, tout ce qu’il y a de plus normal… Et qui, bien évidemment, fait partie du Club des Sportsmen Surréalistes. Rien d’étonnant la-dedans. Cet aperçu concis vous donne déjà un avant-goût de ce qu’est ce texte fou, délirant, rocambolesque, et qui, parfois, n’a ni queue ni tête pour notre plus grand plaisir.

Comme Hercule, Engelbrecht accomplit des exploits. Lesquels ? Participer à une grande chasse aux sorcières, affronter vaillamment sur le ring une énorme horloge comtoise, jouer un golf en un trou qui le mènera sur différents continents. Ce n’est qu’un échantillon de tout ce qu’accomplit le nain surréaliste, bagarreur et toujours vainqueur, au cours de cet ouvrage.

Admirés par Ballard ou par Michael Moorcock, publiés dans la revue Liliput entre juin 1946 et mai 1950, puis publiés en volume et maintenant de nouveau disponibles en France grâce à Passage du Nord-Ouest, Les Exploits d’Engelbrecht sont un cocktail explosif de nonsense, de drôlerie et d’aventures, sorte de Alice au pays des merveilles qui aurait été dopé à la testostérone par un commentateur sportif un peu fêlé. C’est réjouissant, brillamment illustré. Une curiosité à découvrir.

La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel – Vanité, vanité

La Disparition de Jim Sullivan

Comment survivre à un dîner en compagnie d’un rigolo ?

Ça commence par un rictus, on ne sait pas trop quoi dire, alors on sourit. Puis on fait semblant de rire, en forçant un peu sa voix, en accentuant et en feignant l’hilarité. Et puis ensuite, un silence lourd s’installe. Les yeux se fuient, on n’ose pas trop risquer de croiser les regards des autres membres de la tablée de peur que cette communication paraisse suspecte, et encore moins celui du plaisantin qui, encore saisi de sa blague, glousse dans son coin en quémandant d’ultimes réactions de la part des autres convives. Il y a un nom pour cela : la gêne. Vous êtes gêné de devoir feindre le rire, et d’autant plus gêné que le rigolo — une espèce particulièrement malfaisante — a instauré d’emblée avec vous une connivence. Vous êtes le complice de son absence d’humour et de son aveuglement et, pour d’obscures raisons de politesse et de convention sociale (car vous n’êtes pas un sauvage), vous êtes tenu de ne pas opposer aux tentatives pathétiques de votre interlocuteur le mépris, la critique, ou encore une indifférence trop flagrante.

Et c’est ainsi qu’un rigolo peut vous empoisonner l’existence, vous ruiner une conversation, et transformer le plus prometteur des dîners en une corvée, voire un calvaire.

L’avantage, c’est qu’une fois dans la voiture, sur le chemin du retour, on peut desserrer sa ceinture, libérer son ventre repu et déverser dans l’habitacle des litres de commentaires fielleux entre deux hoquets vaguement dégoûtés.

Alors, imaginons que vous, lecteur, et moi-même, soyons en ce moment sur le chemin du retour. Où ? Ça n’a que peu d’importance, disons quelque part en Bretagne, roulant sur une départementale sombre bordée de platanes éclairés à intervalles fixes de quelques mètres par nos phares.

 » Tu as trouvé ça comment, la soirée ?

— C’était sympa. Ça faisait longtemps que j’avais pas vu Sarah. Par contre, elle est bien gentille, mais le pote qu’elle nous a ramené… Qu’est-ce qu’il était lourd !

— Une vraie plaie.

— Et toutes ses blagues de cul, bonjour l’angoisse !

— Toi qui détestes ça…

— Obligé de faire semblant de rire, en plus. Pas le choix.

— J’ai encore la sensation de sa main quand il m’a tapoté le dos. Comme si on était amis. Et sa manie de faire des clins d’oeil !

— C’est vrai que ça fait pervers… »

Et notre route continuera tel quel, jusqu’à nous ramener à notre coloc où nous nous endormirons en espérant avoir tout oublié le lendemain, au réveil.

Pour qui la littérature est une conversation, ouvrir un livre peut se révéler risqué : c’est comme entrer dans un bar en ayant sur le coup une pancarte où il est écrit « Parlez-moi » sans qu’on puisse vraiment juger de qui nous aborde autrement que par son look.

L’habit ne fait pas le moine.

Don’t judge a book by its cover.

La Disparition de Jim Sullivan présente bien : sobriété, petite touche d’élégance avec son étoile et son liseré bleus sur la couverture. De prime abord, une solide réputation, des ancêtres qui pèsent de tout leur poids de fantômes pour nous glisser à l’oreille : « Le petit est bon, il faut lui faire confiance. »

Alors on fait confiance.

On fait d’autant plus confiance que de nombreuses personnes nous l’ont recommandé : « Tu vas voir, c’est génial. » On y va les yeux fermés. Moralité de l’histoire : ne faites jamais confiance à vos amis.

La Disparition de Jim Sullivan est un très bon livre. 150 pages, maniable, il tiendra aisément dans une poche de sacoche, et possède de petites pages avec de grandes marges, ce qui comporte de multiples avantages : abréger le supplice que représente sa lecture, et vous laisser assez de place pour, au choix, griffonner des bordées d’injures pour l’auteur de ce pensum, ou profiter de tant d’espace blanc pour écrire votre propre roman. Lequel sera, dans tous les cas, plus substantiel à coup sûr que celui que vous tenez entre les mains.

Le point de départ du roman de Tanguy Viel est simple : un romancier français, constatant que la littérature américaine fait florès partout dans le monde, décide d’écrire un vrai roman américain 100 % pur creative writing, et de fait décide d’appliquer les recettes infaillibles qu’il a cru découvrir en se gavant de littérature d’Outre-Atlantique. Roman sur l’écriture d’un roman, où nous est donné à la fois le texte qu’il pourrait écrire et les réflexions de l’auteur sur son entreprise, voilà un projet d’une originalité tellement grande qu’on a l’impression que le Paludes de Gide n’a jamais existé. Mais n’est-ce pas dans les plus vieilles marmites qu’on fait la meilleure soupe Campbell ?

Une fois que vous savez ça, vous savez tout de La Disparition de Jim Sullivan. C’est peu, et à vrai dire, ce n’est pas grand-chose. Comme pour d’autres de ses romans, et comme beaucoup de ses confrères des Éditions de Minuit, Tanguy Viel oublie qu’un roman n’est pas qu’un principe, n’est pas qu’un présupposé, une petite idée de départ bien marrante. Jamais ce roman ne parvient à dépasser son principe, et reste englué dans la répétition, jusqu’à l’indigestion, d’effets romanesques et de petites observations amenées avec la légèreté d’un pachyderme dans un magasin Macy’s. Et c’est toujours triste de voir qu’un roman a tout dit dès sa première page. Peut-être Tanguy Viel aurait dû s’arrêter après son incipit. La pleine ampleur du livre aurait été atteinte, c’est-à-dire celle d’un timbre-poste.

Tanguy Viel est donc un rigolo. Le genre de type qui tape sur l’épaule de son lecteur. « On a des tas de choses en commun », semble-t-il nous dire. Et de nous infliger des blagues qu’il pense sûrement spirituelles. Et comme nous sommes bien élevés (mais pas trop), on fait semblant d’adhérer nous aussi à son humour. Jusqu’au moment où l’accumulation produit le même effet que la plaisanterie répétée des années durant par un vieillard gâteux, et qui tombe dans l’oreille de convives sourds lors de longs repas de famille dominicaux.

Quelques extraits parlent d’eux-même :

« les attributs de sa vie (…) différents magazines sur la banquette arrière (une revue de pêche bien sûr, une de base-ball bien sûr) » (p. 16)

« J’ai remarqué cela aussi dans les romans américains, que toujours un des personnages principaux est professeur d’université » (p. 19)

« ce genre d’événements qu’on ne passe pas sous silence quand on est américain, je veux dire, écrivain américain, (…) ce genre d’événements qui planent au-dessus des livres et savent impliquer les personnages dans les problèmes de leur temps. » (p. 25)

Et ainsi de suite à intervalles réguliers. On aurait bien envie que la familiarité débraillée avec laquelle Tanguy Viel nous traite cesse, mais il ne peut pas s’empêcher. Vous avez vu comme je suis drôle ? Well, I don’t think so.

Point de comparaison : ce genre de procédé rappelle les lecteurs qui, lorsqu’on leur demande leur avis sur un livre, ne parlent que des coquilles qu’ils ont trouvées page 123 et 254, ceux qui notent avec délectation les incohérences des scénarios quand ils vont au cinéma, les gens qui feuillettent les journaux pour se plaire d’une inexactitude dans une chronique que personne ne lit, des comptables qui se gaussent de quelque erreur de calcul qu’un particulier aurait faite. Une attitude de satisfaction replète. Le gloussement plutôt que le rire.  On entend Tanguy Viel glousser à chaque page.

L’Université sera ravie d’apprendre que Tanguy Viel poursuit un projet romanesque ambitieux au centre duquel se trouve le pastiche et la parodie. Un jeu sur les formes vertigineux et une malicieuse subversion des codes de la littérature de genre. Alors, pour l’aider dans son entreprise, nous lui proposons quelques pistes pour des romans futurs :

- écrire un polar scandinave avec des criminels sexuels.

- écrire Les pleurs de la marmotte résonnent dans mon coeur le jeudi.

Et, si d’aventure ces propositions ne lui conviennent pas, nul doute qu’il trouvera un projet à la hauteur de son talent en pastichant un roman de la collection Harlequin.

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Vice, de Hervé Guibert – Murmures des objets et des lieux

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Il y a quelque malice à intituler Vice un texte d’où semble à ce point absente toute forme de pornographie. Alors, Vice ne serait pas vicieux ? Que les lecteurs avides de littérature partouzarde et de scènes torrides se détournent : ils ne trouveraient dans cet ouvrage d’Hervé Guibert rien qui puisse alimenter leur excitation. En revanche, les amateurs d’une littérature au charme déliquescent, à la beauté trouble et au parfum vénéneux de pourriture, pourraient trouver ici leur compte.

Le point de départ de Vice est clair, énoncé dès la première page comme la didascalie laconique de la fantasmagorie qui va suivre :

« Il voulut tout à coup être transplanté dans un bain de vice (décors et acte).

Il était prêt à payer pour entrer dans une ambiance vicieuse, mais le cinéma porno lui semblait indigent… » (p. 11)

« Indigent », médiocre, le cinéma porno n’est pas à la hauteur… il n’est qu’une succession d’images, là où le narrateur est avant tout à la recherche d’une ambiance. Une ambiance : une atmosphère qui se traduit en décors et en acte – rajoutons, chose peut-être plus capitale encore, en objets, qui seront comme les accessoires d’un rituel mystérieux.

De là la composition du texte. Deux parties, « Articles personnels » – inventaire des objets du vice – et « Un parcours » – itinéraire fantasmatique des lieux qui vont abriter la rêverie vicieuse. Au centre, comme l’axe de symétrie de ces deux parties qui se répondent et communiquent l’une avec l’autre, un petit cahier, quelques pages – des photos prises par Hervé Guibert au musée Grévin ou au musée de l’Homme ainsi qu’au musée de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, quel est le vice auquel renvoie le texte, si toute pornographie est absente ? Dans les courts textes qui composent la première partie, Guibert évoque, avec une extrême précision et un classicisme très pur de sa phrase, des objets, qu’il s’agit de décrire le plus fidèlement possible : le peigne, le coton-tige, le tire-jus, la pince à ongles, sont autant de pièces soumises à l’examen de l’écriture. Ainsi, voici ce que devient « le gant de crin » sous le regard de Guibert :

« Le gant de crin est d’abord un gant dans lequel on met la main, mais il est fait non de soie ou de dentelle, mais d’un tissu rugueux, conglomérat de ficelle éventuellement, qui égratigne superficiellement la peau. On se fait des frictions d’eau de Cologne, ou de camphre dont on vante les vertus anaphrodisiaques, afin d’échauffer un muscle endolori, de détacher la peau déjà déliquescente. Le gant de crin est un instrument plutôt masculin, destiné à raffermir les corps, mais certaines femmes dont la peau ne supporte ni l’eau courante ni les alcalins l’emploient volontiers. » (p. 20)

Ces quelques lignes ont l’apparence d’une objectivité impeccable, d’un effacement complet de la personne de l’écrivain, et pourtant, nous ne sommes pas du tout ici dans un objectif d’impersonnalité, ou d’un inventaire de type oulipien qui viserait à épuiser totalement un sujet par la description. Bien que ce gant de crin soit apparemment donné tel quel, il s’intègre dans un catalogue où des thèmes se rejoignent, où des motifs réunissent les diverses pièces successivement décrites. Le grand absent, semble-t-il, de ces pages de Vice serait le corps. Semble-t-il, seulement, car les différents fragments dessinent les contours du corps plus sensuellement encore que s’ils avaient été consacrés à une jambe, un bras ou un sexe.

Description des matières, d’actes (plonger la main dans le fourreau rugueux du gant), contact de l’objet avec la peau (le martinet), pénétration du corps par les instruments (coton-tige, abaisse-langue…), tous les objets choisis ont un rapport privilégié avec le corps, la sensation et, en dernier lieu, la sensualité dans son sens le plus littéral. Et le classicisme de l’écriture de Guibert, par la richesse de son expression et la simplicité apparente des notations, parvient à faire de ce corps absent notre corps lisant, et ressentant de manière presque concrète le contact des objets décrits. Nous sommes loin du « cinéma porno », loin de la littérature pornographique où l’excitation ne se donne que par la contemplation d’images ou la figuration imaginaire d’actes sexuels – nous sommes tout entiers requis par cette sensualité qui déborde du texte, se transmet à nous.

Ces objets abandonnés, délaissés, sont comme des reliques qu’on imaginerait volontiers exposées derrière les vitrines d’un musée poussiéreux, et que nous commenterait un guide « vicieux », détournant l’usage de la description pour faire vivre les objets, pour les faire parler. L’inanimé se met à murmurer, devient support et aliment à l’imagination, sans que l’on sache très bien si l’on n’est pas tombé complètement du côté du fantasme. A l’image de ce « fauteuil à vibrations », qui, nous précise l’auteur, aurait été perfectionné pour des plaisirs bien plus concrets que la simple sensation de tremblements internes parcourant le corps. Toute chose abandonnée, nous dit ce texte, est un prétexte à la vie, aux sens, et il s’agit de les rappeler, de les nommer précisément pour que le corps soit partie prenante de l’expérience.

Le même air de désaffection, d’abandon, naît dans le cahier central de photographie où les statues de cire du musée Grévin cohabitent avec les animaux naturalisés des collections zoologiques. Où les corps démembrés des statues s’exposent dans une impudeur figée comme s’ils étaient spectateurs du passage du temps. Eux aussi, en un sens, sont ranimés : le regard du photographe, les prises de vue, en font presque des acteurs. Et l’on se prend à douter de voir des statues – ne serait-ce pas, dans tel cliché, un corps, conservé selon les rituels de la taxidermie ? Bien vite, un écorché exhibe ses veines et ses muscles. Et puis des squelettes d’enfant – ou de nains ? apparaissent sur une page, tout comme le corps dans un cercueil – ou un berceau ? – de verre d’une enfant morte. Le mélange est total : tous semblent être animés de la même vie étrange, tout en étant bizarrement fixes.

La taxidermie enfin, un des motifs essentiels de la dernière partie de l’ouvrage, « Un parcours ». Description précise et savante des progrès de la naturalisation, détails des sucs, des éthers, des produits utilisés, des techniques dont on se sert pour ne pas endommager un corps lors des manipulations… rien ne nous est épargné des mouvements et des actes, et l’on se prend à se demander : ne serait-ce pas là la description d’un acte d’amour où au contact des chairs vivants on aurait substitué celui du soin aux corps morts ? Mais c’est toujours la même attention, couplée à la même violence, qui est présente ici, dans cet illustration d’amours funèbres.

Une simple phrase, une parenthèse seulement, nous offre en passant le lien qui unit les différentes parties du texte, et qui lui donne sa cohérence profonde : « car la poussière n’est autre que la décomposition des peaux, et la sueur des objets. » (p. 105) L’élément commun de la poussière mêle le corps humain et ces objets, nouveaux corps qui se mettent à vivre. Et tout finit toujours par la poussière, que ce soit en mourant ou bien en finissant sur des étagères à attendre que le temps passe. Ou bien les deux, à l’image de ces collections de spécimens qui peuplent le musée de l’Homme ou celui de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, vicieux, ce texte ? Oui, si l’on considère qu’il n’y a qu’un pas entre le vicieux et le vicié, entre la perversion morale ou sexuelle, et l’air lourd, chargé des exhalaisons qu’émet toujours ce qui se décompose. L’un est l’autre, c’est ce que nous dit Guibert avec ce très beau texte, à l’écriture limpide et à la puissance d’évocation hors du commun.

Vice, Hervé Guibert – Gallimard, L’Arbalète, 16,90 euros.

Le Paradis entre les jambes – Nicole Caligaris

Rappel :

Critique de La Scie patriotique

Les Dossiers de l’Hermite consacrés à Nicole Caligaris (où l’auteur s’exprime sur ce livre)

le paradis entre les jambes_nicole caligaris

« Avril 2011, j’ai entre les mains un livre, sous couverture grise à bandeau blanc, publié en 1977 par les Publications orientalistes de France. Sur la page de faux titre, au crayon, le N. 204790. C’est un numéro d’écrou de la maison d’arrêt de Paris-La Santé, celui d’Issei Sagawa, qui m’a offert ce livre en avril 1982 ; cette date est portée, par-dessus des traces de gommage, au-dessus de celle de l’achat du livre peut-être : octobre 1981. »

C’est par ce paragraphe que s’ouvre Le Paradis entre les jambes, nouveau roman publié par Nicole Caligaris aux éditions Verticales. Par un livre, offert. Ce livre, c’est Éloge de l’ombre, de Junichiro Tanizaki, sommet de la littérature japonaise, et « un des monuments littéraires déterminants » pour la sensibilité esthétique de l’auteur. L’auteur tient ce livre d’Issei Sagawa, un camarade d’Université qu’elle a peu fréquenté mais connu. Issei Sagawa, la mémoire collective s’en souvient comme ce « Japonais cannibale » qui créa la stupéfaction, en assassinant et consommant une partie de la chair d’une autre étudiante, Renée Hartevelt. Si la figure de Issei Sagawa est bien là dans ce texte, comme une présence lointaine et vaguement fantômatique  – à la mesure de l’incapacité qu’a l’auteur d’appréhender ce personnage -, que les amateurs de crimes en tous genres et d’histoire sensationnelles et sanglantes à déguster à l’heure du déjeuner ne se réjouissent pas trop vite : Le Paradis entre les jambes est bien plus qu’un portrait de criminel. Il est même, essentiellement, autre chose que ça. N’oublions pas que ce récit commence par un livre. Par l’Éloge de l’ombre. Par la littérature.

Passé cette ouverture, le texte de Nicole Caligaris résume brièvement, en quelques pages, les événements, l’enchaînement de l’affaire criminelle. Un aperçu factuel qui se conclut par cette simple phrase :

« À présent, il s’agit de descendre. »

Il s’agit de descendre. Aller en profondeur. Ne pas s’arrêter au factuel, à la partie émergée de l’histoire. Non, aller bien au-delà. Aller vers ce qui constitue l’expérience véritable. Et l’expérience véritable, chez Nicole Caligaris, est toujours synonyme d’opacité, de trouble, de flou. Pour résumer, elle est toujours scellée de la marque de l’ombre, cette ombre qui est au coeur de l’éloge que Tanizaki adressa à la culture de son pays.

La première étape qui constitue la descente, il est donc normal qu’elle soit consacrée à une évocation du texte de Tanizaki, dans laquelle l’auteur rappelle cet élément qui surprend toujours les lecteurs qui ouvrent l’Éloge de l’ombre pour la première fois : ce texte magnifique débute par une longue comparaison des avantages et inconvénients des lieux d’aisance traditionnels et modernes.

« La nostalgie du Japon ancien est le masque de la liberté d’esprit de Tanizaki, recueillant avec scrupule et conviction ce qui fait écrin au corps de l’homme, en commençant par s’attacher à la fonction, non pas dernière mais première, d’évacuer ses excréments. »

« Descendre », s’attacher à la profondeur des choses, c’est avant tout reconnaître qu’un acte n’est jamais un acte de procès-verbal, un acte sans naissance, sans destination, sans signification. C’est prendre pour acquis qu’un acte est une partie d’un tout, d’une grande chambre d’échos, et résonne avec d’autres actes, avec une culture, avec une histoire. Mais Nicole Caligaris développe une écriture qui tente d’évacuer tout psychologisme, de vider le littéraire de la psychologie à laquelle le roman du dix-neuvième siècle nous a habitués. Elle choisit donc d’élaborer une écriture qui met l’acte d’Issei Sagawa en relation avec d’autres éléments. Et on en revient logiquement aux lieux d’aisance, à la question de l’excrétion, de la merde, du dégueulasse – quoi de plus répugnant, de prime abord, que l’acte de consommer de la chair humaine, chose dont on oublie (par stupéfaction, dégoût ou bien par incapacité même d’imagination) qu’elle implique, ensuite, une digestion, un travail gastrique. La liaison entre la mention de Tanizaki et de la célèbre ouverture de son Éloge, et la scène cannibale n’est pas littéralement faite dans le texte : l’auteur laisse au lecteur la possibilité de la faire, de créer ces liens, et d’entendre les échos que l’un et l’autre s’adressent.

L’angle du dégoût, de la chair en putréfaction, de la merde constitue une des architectures du récit – qu’on évoque la « dépendance du sublime et de l’abject » à travers la figure du « maître du mal » (chargé d’ingérer diverses substances corporelles)  que des ethnologues ont trouvée chez un peuple mélanésien ou la transmutation du corps souillé du Christ en hostie que l’on doit ingérer. C’est que ce fonds culturel très ancien manifeste des pratiques qui rompent la séparation instaurée par la Loi entre la matière morte et l’être, entre la bouche et ce qui nous souille. Bataille ne rappelait-il pas déjà, dans L’Érotisme, combien notre rejet des sécrétions corporelles est lié à la peur d’une contamination par la mort ?

Comme l’écrit l’auteur elle-même : « c’est ma répulsion que je regarde ». Elle regarde sa répulsion, elle ne cherche pas à « comprendre » l’acte de Sagawa. Phénomène de déviation qui est bien à l’image du livre : Sagawa n’est pas le sujet, c’est avant tout un prétexte – un prétexte à regarder ailleurs, et, somme toute, à regarder des choses plus importantes, plus intéressantes, plus profondes. Qui nous ramènent à une sorte d’état d’avant la Loi, d’avant la civilisation – comme pour examiner la part d’ombre, profondément sauvage qui est au coeur de notre être, et qui ne s’exprime, ne semble pouvoir s’exprimer, que par effraction – à travers la perversion ou bien (comme c’est le cas de Sagawa) du crime. Si le crime rompt l’ordre de la société, en cela qu’il brise un état social par l’effraction d’un scandale, il n’en est pas moins humain, et porte en lui quelque chose que nous portons tous en nous. Ce qui importe ici à Nicole Caligaris, c’est de saisir le fond de cette effraction, et ce que son scandale nous dit sur la nature de notre dégoût.

Ce en quoi le texte de Caligaris est très littéraire, c’est dans ce jeu de déviations successives. Non pas parce qu’il met en relations des choses de manière dogmatique, mais bien plutôt parce que, dans la structure même de l’ouvrage, ces déviations produisent du sens – on a l’impression de voir un esprit penser en même temps qu’il écrit, et surtout écrire une langue qui épouse sa pensée ce qui, mine de rien, est assez rare.

Le corps féminin surgit naturellement au coeur de toutes ses évocations, ce corps féminin avec son « paradis entre les jambes ». Le livre n’est pas seulement une réflexion sur le sens de cet acte cannibale – c’est aussi l’évocation d’une époque, les années 1980, époque où a eu lieu le drame, et où l’auteur était encore étudiante : la description de Pigalle et surtout de la visibilité du corps féminin dans l’espace social de l’époque est traité en subtilité et sans jargon. Nicole Caligaris parvient à nous faire ressentir très concrètement ce que signifiait être une jeune femme à l’époque – y compris à quelqu’un qui, comme moi, est un jeune homme des années 2010.

« À propos du corps des jeunes femmes, beaucoup de jeux étaient possibles, qui ne prêtaient pas à conséquence pour les jeunes gens. Le corps d’une femme jeune n’était pas exactement à distance, il ne présentait pas, de lui-même son espace infranchissable, protégé des intrusions par les règles de sociabilité. Il était toujours un peu disponible, prêté à l’espace public, on pouvait sans penser à mal se permettre de commenter son aspect ou même d’y mettre la main. »

Lignes sous lesquelles s’esquisse, à demi-mots, une autre forme de prédation – la prédation qui consiste à croire que tout corps féminin est potentiellement consommable, à travers un acte d’ingestion non pas concret, mais symbolique – l’acte sexuel. Lignes qui rappellent le parallèle créé par Pierre Guyotat dans ses ouvrages autobiographiques entre pénétration sexuelle et pénétration criminelle par la lame du couteau de l’assassin – où le corps, objectivé, cesse de posséder un visage pour n’être que de la chair d’où tirer un plaisir. C’est à travers ces jeux de déviation que l’ouvrage de Nicole Caligaris déplie toutes ses richesses, toutes ses subtilités, et nous laisse, lecteur, admiratif devant la plongée qu’elle entreprend dans la « nuit de l’homme ». L’ombre, encore, forcément.

Une autre critique de ce livre a paru sur le site Sitaudis : accessible en cliquant ICI.