L’Ange de charbon, de Dominique Batraville – Métamorphoses de Port-au-Prince

 

L'ange de charbon Batraville

Le 12 janvier 2010, Haïti connaissait un séisme catastrophique, d’importante magnitude. Les lecteurs qui apprécient la littérature haïtienne se souviennent peut-être du récit qu’en a tiré Danny Laferrière, Tout bouge autour de moi, ou encore les œuvres de Yannick Lahens, ou Marvin Victor, pour citer des auteurs plus confidentiels de la littérature vivante, riche et complexe qui s’écrit en Haïti.

Comment écrire la catastrophe, cette catastrophe-là, du point de vue de celui qui était sur place et qui y est resté ? De nombreux moyens s’offrent à l’écrivain qui souhaite rendre compte d’une telle réalité, qu’il reste en retrait comme un observateur et note ce qui se passe devant ses yeux, à la manière d’un Perec qui chercherait à épuiser le sujet – mais un tel sujet, un tel désastre se laisserait-il épuiser réellement ? Un autre moyen serait de passer par le masque, la transformation commode de la fiction, et de bâtir autour de l’événement une intrigue, une histoire, dans lequel le séisme, par ricochets, viendrait frapper les personnages, les saisir. Voilà quelques moyens conventionnels dont aurait pu user un romancier, et voilà quelques ficelles classiques auxquelles Dominique Batraville, dans L’Ange de charbon, se refuse, pour élaborer une écriture hybride, bariolée, vivante.

Dominique Batraville est un poète, un dramaturge et novelliste haïtien. L’Ange de charbon est son premier roman, mais quel roman peut-on attendre d’un auteur qui place en exergue de son texte une citation de Jacques Stephen Alexis et qui rend hommage, de manière à peine voilée, à un de ses aînés, Frankétienne, l’écrivain immense co-inventeur du mouvement « spiraliste », et auteur du cycle des Métamorphoses de l’oiseau schizophone ?

La métamorphose est justement présente dans le texte : « La blesse me fait entrer dans l’ordre des métamorphoses. Je suis oiseau le matin, loup la nuit, chat blanc le midi, chat noir ou presque gris la nuit. » De cette « blesse », blessure qui « ouvre les entrailles de la ville », le narrateur souffre aussi, lui qui est à ce point indissociable de son île qu’il en vient à lui déclarer : « Je reviendrai un jour ranimer tes métamorphoses. » C’est dans l’idée même de métamorphose, de perpétuelle transformation, que réside l’élaboration et la dynamique du texte. Alors, qu’est-ce au juste que L’Ange de charbon ? Un roman, certes, mais un roman sans cesse métamorphosé, qui échappe à la fixité et à l’immobilisme.

D’intrigue, il n’est presque jamais question dans ce texte. Il ne se fonde pas sur une intrigue, mais sur une situation, sur une voix, sur un événement, qu’il s’agit de déployer, de manifester, mieux, de faire entendre avec ce qu’ils ont d’imprévu, d’instable, de tragique et, finalement, de vivant. L’« ange de charbon » en question, c’est M’Badjo Baldini, lequel, parmi les nombreuses appellations qu’il se donne, se décrit comme un « nègre errant d’origine italienne ». Baldini est présent à Port-au-Prince le jour du séisme, un mardi qui devient dans son discours le « Mardi des douleurs », le jour où « Monsieur Richter » a frappé le sol et où tout a tremblé.

Quel lecteur un tant soit peu connaisseur d’Haïti ne verrait pas derrière « Monsieur Richter » une version contemporaine et sismologique d’un « Baron Samedi », l’esprit de mort et de résurrection du vaudou haïtien ? À peine prononcé, le tremblement de terre devient une entité qu’il s’agit de nommer, de personnifier et de combattre. Le tout par les mots, par le verbe.

Il faut donc nommer, pas raconter. Créer du chant, du verbe, et non pas un roman. Imposer le cycle des visions et des métamorphoses, et non pas bâtir une intrigue. Car au fil des 175 pages qui composent ce livre, c’est une furieuse folie d’images, de sons, de sens, qui se superposent, se saturent, et emportent le lecteur désarçonné et ravi dans l’épopée intime de cet ange de charbon qui crayonne ses vers sur les murs de la ville et dont la silhouette d’ombre reste gravée sur les pierres.

En décrivant le désastre, il revisite sa propre existence, les femmes, « belles de nuit » qu’il a aimées. Les paysages vus de cette ville meurtrie par l’histoire, la dictature, la pauvreté. Qu’on ne se méprenne pas en croyant trouver ici du réalisme : il s’agit bien plutôt d’un substrat de réalité passé au tamis de la langue, alchimique, laquelle transforme tout ce qu’elle aborde en légende, en mythe. Ce qui est, somme toute, la plus belle façon de faire entrer le monde entre les pages d’un livre. La prose de Dominique Batraville et les visions de son personnage mêlent allègrement les saints chrétiens, l’Europe, les particularités et croyances haïtiennes ainsi que les figures historiques, à l’image même du syncrétisme culturel qui règne dans l’île qu’il habite.

Il se dégage une telle puissance et une telle vie de ce magma de mots qu’on en vient à oublier l’horreur du désastre, pour croire encore dans le verbe, capable d’aider à reconstruire cette ville « brique par brique ». « Monsieur Richter » en deviendrait même cette force tellurique qui meut les mots de l’auteur, cette force vitaliste époustouflante telle que pourrait la souhaiter Frankétienne et son « écriture quantique ». Quoi qu’il en soit, Dominique Batraville nous confirme, si le besoin en était, qu’une des plus belles littératures qui s’écrive en langue française se trouve ailleurs qu’en France. En Haïti.

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville, Éditions Zulma, 178 pages, 17 euros.

 

Zoom sur les Éditions LC – Christophe Lucquin (1)

Le rôle d’un blog est aussi de faire connaître des textes qui n’accèdent pas aux critiques des journaux. Si j’ai ouvert ce site, c’est aussi pour mettre l’accent, de temps en temps, sur des publications plus confidentielles et qui ne devraient pas l’être. Développer un espace de critique alternatif est l’une des orientations qui devraient, à mon sens, faire partie des priorités de la galaxie des blogs littéraires. Hélas, bien souvent, on retrouve sur Internet éternellement les mêmes titres que ceux que l’on peut trouver dans les pages « Livres » des grands quotidiens ou des hebdomadaires. Aujourd’hui donc, j’aimerais parler d’une jeune maison d’édition dont j’ai découvert la production récemment – et dont j’aimerais que les livres soient lus dans une plus grande proportion.

C’est fin 2010 qu’ont été créées les éditions LC – Christophe Lucquin, avec comme mot d’ordre : « Proposer des romans et des nouvelles de qualité, d’auteurs français et étrangers. Proposer des textes qui changent, des textes inhabituels. Suivre le monde et sa conviction première ; des livres à vivre, tout simplement. » Des livres à vivre, qui font la part belle à l’émotion, au roman, aux intrigues, à la narration.

Petit panorama dans ce catalogue de « livres à vivre ». Départ immédiat.

Chercher Proust_Michaël Uras

Derrière le titre intrigant de Chercher Proust ne se cache pas un obscur essai de critique littéraire, mais bel et bien un roman, dont le grand Marcel est la figure tutélaire – du moins, pour un moment… Le narrateur de ce roman est un chercheur dont la vie est littéralement absorbée par Proust. La première lecture est une révélation, et bien vite, d’autres lectures suivent, à tel point que le protagoniste ne peut plus vivre qu’à travers l’auteur de À la recherche du temps perdu. Il dort Proust (il a un poster de l’auteur dans sa chambre, qui mène un combat sans merci à un autre poster), il boit Proust (il a un mug à la gloire de Marcel), il vit Proust. C’est donc tout logiquement qu’il cherche à rentrer dans la Société des études proustiennes pour pouvoir donner plus de visibilité à ses recherches : son appartement croule sous les étagères remplies d’essais consacrés à Proust, et il compte bien mettre à profit son érudition pour éclairer des points inconnus de l’oeuvre. L’auteur, Michaël Uras, parvient à ne pas tomber dans l’écueil qui menace un ouvrage avec un tel point de départ. À lire mon résumé, on pourrait croire que le roman ne soit qu’une évocation forcément connivente des affres de la recherche littéraire, dont le propos ne pourrait être compris que par les chercheurs, et dont le public ne pourrait être que des chercheurs en mal de distractions pendant leur labeur. Un peu à l’image de ces campus novel à l’anglaise où l’on se gargarise de bons mots dans les bureaux anciens d’une université gothique, et où toutes les péripéties que l’on pourrait rencontrer ne concernent que des vieux professeurs spécialistes de littérature médiévale et qui rencontrent soudainement l’amour en la personne d’une jeune étudiante évidemment coquine. Rien de tout cela ici. Certes, le livre regorge de clins d’oeil que goûteront les lecteurs de À la recherche du temps perdu, mais qui ont l’avantage de ne pas être surlignés. Et surtout, l’auteur redouble d’invention pour intégrer ces éléments à sa narration et la rendre plus dynamique. L’exemple le plus éloquent de cela est sans doute le fameux « Questionnaire de Proust », dont le narrateur se sert pour cerner la psychologie des personnages qu’il croise tout au long de sa quête. Et quand je dis qu’il s’en sert, il serait plus approprié de dire que le narrateur imagine les réponses possibles de ses interlocuteurs au célèbre questionnaire. C’est ainsi que s’intercalent à la narration le questionnaire d’un libraire, d’un maître-nageur, d’une infirmière dans une maison de retraite… qui sont autant de passages de drôlerie et d’humour qui élaborent un nouveau moyen de bâtir un personnage.

Chercher Proust est finalement bien loin de n’être que l’expression des tourments d’un lecteur et d’un chercheur. C’est même tout le contraire. Si l’auteur domine la première moitié du roman, et en constitue en quelque sorte le « sujet », il s’efface progressivement à mesure que le narrateur suit la piste d’un mystérieux homme qui serait la dernière personne à avoir côtoyé Proust de son vivant. Car l’obsession du héros devient si prégnante que sa vie personnelle elle-même est en danger. Et c’est là la réussite de cet ouvrage : alors qu’il semblait nous annoncer un sujet (et ce, dès son titre), il détourne finalement son propos pour se révéler être un roman sur notre vie à tous, sur les difficultés du couple, sur la façon dont nous communiquons avec l’être aimé… Et nous offre, du même coup, une réflexion sur les liens qu’entretiennent la littérature et la vie. Lire et choisir une oeuvre qui gouvernera notre vie, semble nous dire Michaël Uras, est une façon particulière de mener son existence.

Florencia Edwards_Hitler in love

Hitler in love est un livre à l’histoire atypique. Un livre qui, en Amérique du sud, n’a pas été vraiment édité dans le sens commun où on l’entend. Comme le rappelle l’écrivain Felipe Becerra Calderón dans la belle postface qu’il offre à ce recueil, ce texte circula sous le titre Historias terribles para niños (Histoires terrifiantes pour les enfants, titre de l’une des nouvelles) au Chili, sous une forme artisanale : imprimé à l’imprimante, agrafé, et collé à la couverture. C’est ainsi qu’il trouva son public, un public presque souterrain pour un texte étrange, hors des normes thématiques des nouvelles que l’on a l’habitude de lire. C’est pourquoi il convient de saluer avec toute la force que cette entreprise mérite, le fait que les éditions LC – Christophe Lucquin ait eu le courage de publier un tel texte en France, et de le proposer au lecteur français qui n’est pas toujours au courant des nouvelles tendances de la littérature sud-américaine en dehors des grands noms qui sont autant de passages obligés et parfois étouffants.

Nul doute qu’un titre comme Hitler in love a de quoi, sinon rebuter, du moins intriguer le lecteur. Le second risque est de se méprendre sur ce recueil, en comprenant ce titre comme une tentative de provocation. Provocantes, les nouvelles de Florencia Edwards ne le sont pas. Déstabilisantes, mystérieuses, hermétiques, elles peuvent l’être, tant elles abordent des thèmes qui peuvent interloquer, ou que l’on souhaiterait éviter : le désir enfantin, le rapport de l’enfant à son corps, la figure érotisée de l’enfant, autant de questions que l’on préfère souvent rejeter plutôt que de les explorer directement, les yeux dans les yeux.

Le recueil se compose donc de quatre nouvelles : « Hitler in love », « Histoire terrifiante pour enfant », « L’homme-sac » et « Enrico ». Qu’il s’agisse de raconter les relations ambigües entretenues par Hitler et sa nièce, la soudaine malformation de l’oeil qui touche la soeur d’un enfant après une révélation d’ordre sexuel (je n’en dis pas plus), ou d’un jeune garçon dont le crâne renferme un bonhomme métaphorique en même temps que naît son désir, ces nouvelles brèves sont autant de contes pervertis, emmenés sur des chemins tortueux et troubles, et profondément sombres. Ils laissent le lecteur interdit, et c’est un vrai plaisir que de relire plusieurs fois ces textes pour s’en imprégner, pour essayer d’appréhender leur bizarrerie qui décontenance.

Dans sa postface, Felipe Becerra Calderón écrit : « La seule oeuvre à laquelle Hitler in love pourrait être rapprochée est celle de l’Uruguayen Felisberto Hernández. Plus au nord, peut-être, à celle de l’Américain Steven Millhauser. Et puis plus rien. » Je rajouterais peut-être, par moments, l’oeuvre de Virgilio Piñera. Et celle aussi, légèrement, de Guadalupe Nettel. Ce sont des impressions personnelles. Hitler in love ne ressemble à rien de connu. Et c’est tant mieux.

Têtes de poupée

Interview with Joyce Carol Oates – on Mudwoman and writing

I already posted an article on Joyce Carol Oates’ Mudwoman some days ago (which you can read here) and I had the pleasure to meet her during a meeting organized by the Harvard Bookstore last week (you can read the summary of the event here, if you can read French). Today, I am very proud to offer you an interview which has been made this week. I would like to thank Joyce Carol Oates again for her generosity and her kindness, and I hope you will enjoy this interview !

On the links between Mudwoman and the rest of Oates’ work

H : Your new novel takes place in a city called Carthage (among other). Your latest novel published before Mudwoman, Little Bird of Heaven, took place in a city called Sparta. One of your forthcoming novel is titled Carthage. Did you chose those antique-connoted cities on purpose ? Your work seems to deal with the question of modern myth more directly.

Joyce Carol Oates : Yes, but there are also, coincidentally, numerous « ancient’ names in upstate New York: Ithaca, Rome, Troy, indeed Sparta.   (but my cities are imaginary cities, composites of actual cities.)

I hope to suggest a mythical, archetypal dimension to my fiction.

H : Your work is partly dedicated to an exploration of American myths. We can think of Blonde, obviously, but also we think of some of your novels that depict serial-killer or murder stories (Zombi, My Sister, My love…). Do you think American mythology is linked with death, as if the price for being an icon were a particular relationship with death ? Or is it a common attraction for death in all societies ?

JCO : It does seem that, for the living, breathing individual, to become « iconized » is to become dehumanized. It is not possible for American celebrities to appear in public places – some of them would gather crowds. At first it may seem delightful, then, as in a malevolent fairy tale, it takes on the dimensions of a curse. Elvis Presley was a victim of such a suffocating image – he became a self-parody. Marilyn Monroe was on her way to self-parody in her final, never completed sex-comedy, « Let’s Make Love » – a role that would have been appropriate for her ten years before, but not at the age of thirty-six. Mike Tyson is another who has become trapped in his young, aggressive, heavyweight-champion image. His life has been something of a disaster since then.

Andy Warhol replicated « Marilyn Monroe » countless times – a garish public stereotype culled from her work in the film « Gentlemen Prefer Blondes. »   Now, this ugly image remains as one of the most popular representations of Marilyn Monroe.   Such irony….!   Even in death, Norma Jeane Baker continues to be exploited.

H : Mudwoman, like many of your novels or stories, deals with the feeling of uncanny, which has been translated in French as « inquiétante étrangeté » (« worrying strangeness »). The strange elements in your plots are always hidden things, the things that society does not want to consider  (often social issues : the empowerment of women, in Mudwoman). Do you thing fantastic novels or stories are essentially linked with a social glimpse, or did you elaborate this particular form of writing to suggest some American specificity ?

JCO : This is not a clear question to me….  I write what seems to me « psychological realism » – which naturally shades into the surreal, since we are only fully conscious of a small part of our personalities; and the dream-world can make incursions upon us at any time, not just when we are asleep.

Human personality is enormously complex. I try to mirror this complexity in my writing– I would not want to simplify human nature, but render its enormous mystery.

On Mudwoman

H : Mudwoman, this story of a Ivy League University female President who has to fight against her tragic past, is focused on her psychic life. In some of your latest novels, your characters often deal with a capital event of their past, linked to history. To tell those stories, your writing seems to be more direct, as if you had expurgated the main poetical part of your style. For instance, in Mudwoman, chapters that are dedicated to M.R’s daily life contrast with chapters focused on her past or on her thoughts : was it a deliberate writing choice to underline the depths and complexities of human mind ?

JCO : Yes, this was deliberate of course. I wanted to dramatize the increasing incursions of memory into the present– all that M.R. had tried to deny, in her focus upon her career and making something of herself in the public sense.

For instance, she doesn’t want to acknowledge her adoptive parents because she doesn’t want to consider herself « adopted » -abandoned by her biological mother.   She has to invent a plausible biography for herself, as a university president with such public stature.

H : As I’ve just said, you often create links between the microcosm of the self and the macrocosm of society or politics. Mudwoman mainly takes place during year 2003, before the invasion of Iraq by the US. The US and Mudwoman have ennemies, in different scales. I think this superposition is interesting from a litterary point of view.

JCO :  Yes, it is important that the horror of the approaching war is a parallel with the (denied) horror of the encroaching memories.   In those years, not so long ago, there was an extraordinary, almost deranged blindness in American political life – the war was seen, subsequently, to have been a mistake, but a deliberate mistake on the  part of Republican leaders like Bush, Cheney, Rumsfeld.   (Big business always makes a good deal of money in any war, which is why right-wing politicians push for it.   Their claim– the flag they wave –  is always « patriotism » – and a good deal of the population believes their hypocrisy.)

H : Can your novel be considered as a defense of oblivion ? Your character is always chased by her past, which appears as a capital scene (being abandonned). The images linked to mud, earth, or filth are constantly remindind her of the place where she comes from : is (social, existencial) oblivion necessary to be finally free ? Otherwise Mudwoman becomes madwoman ?

JCO :  I’m not sure what you mean by this….   M.R. suffers a physical & psychological breakdown, but, over the course of three months in seclusion, she pulls herself back together….as people in such situations often do.   the novel is not a tragedy, then– it is a small epic of one woman’s life, her breakdown & her return.   She will persevere!

H : Is your choice of telling Mudgirl’s story like a fairy tale linked with the idea of a capital, mythical, past ?

JCO : Yes, Mudwoman thinks of her fated past as a kind of fairy tale.   She « should » have died – but was rescued.   This is the primary astonishment of her life.   (In this, I am recapitulating the story of my grandmother, my father’s mother, who provided the genesis for my novel « The Gravedigger’s Daughter » – the story of a woman who was nearly killed by her father, but was not killed, & went on to survive & even to flourish.)   When she forgives her mentally unbalanced mother, that part of the curse of her childhood is lifted.

A writer’s life

H : How did you create the character of M.R, who seems to be a « empty » character (she is constantly in representation because of her work and she seems alienated by her past) ? Was this an interesting challenge from a litterary point of view, to have to build a character who has to find her self again ?

JCO : I don’t think of M.R. as « empty » at all – quite the contrary. Not sure what you mean by this. M.R. is in a position of enormous public responsibility & has done an excellent job as an administrator – until something happens to precipitate her collapse. (the behavior of the undergraduate Alexander Stirk, for instance. M.R. is devastated by her failure to « make friends » with him & by his subsequent, abortive suicide attempt.   she feels guilty, though she could not have done anything to stop him, probably.)   We feel that she is sincerely in love with Andre Litovak & that they may get together finally – beyond the ending of the novel.

H : I’m French, and your books are very well-received in France, and constantly translated. Do you know all of the persons who translate your books ? Do you work with them during their work ?

JCO : Yes, I have met & very much like & admire a number of my translators, whom I meet when I travel to Europe – (which is not very often).  I am always being told that they are excellent, particularly the French translators.

H : Can you tell us more about the forthcoming work Carthage ? Are you trying to create a sort of coherent universe around this city, like Faulkner with Yoknapatawpha or García Márquez with Macondo ?

JCO :  « Carthage » is in a way a companion novel to « Mudwoman » – it is set in a nearby small city in upstate New York  & is about the return of a severely wounded Iraqi War veteran & his effect upon his fiancee & her family.  As M.R. is an « intellectual » presence, so in this novel is the father of the young man’s fiancee, a lawyer. The novel is constructed as a mystery – but it is a mystery that is finally « solved. » (In this, it is not a teasing post-Modernist work that eludes meaning.) War is always a tragedy for a society – but especially for those who participate in it, & must return home to their old, now outgrown lives.

Thank you to Joyce Carol Oates again !

(The image that illustrates the post is taken from :  http://www.flickr.com/photos/mutantcat/galleries/72157624650967013/)

Têtes de poupée

Interview de Joyce Carol Oates – À propos de Mudwoman et de l’écriture

Il y a quelques jours, je vous parlais de la dédicace de Joyce Carol Oates à laquelle j’ai assisté (pour les gens intéressés, c’est ici). Je vous ai déjà parlé aussi de son dernier roman, Mudwoman (ici). Aujourd’hui, je suis très honoré et fier de pouvoir partager une interview que j’ai faite avec Joyce Carol Oates cette semaine. Qu’elle soit ici remerciée pour sa générosité et sa gentillesse. J’espère que vous apprécierez cet entretien !

À propos des liens entre Mudwoman et le reste de l’oeuvre

H : Votre nouveau roman se déroule dans une ville appelée Carthage (entre autres). Votre roman le plus récent avant Mudwoman, Little Bird of Heaven, se déroulait dans une ville appelée Sparta. Un de vos livres à venir s’intitule Carthage. Avez-vous choisi ces villes aux noms antiques délibérément ? Votre travail semble traiter de la question du mythe moderne plus directement.

Joyce Carol Oates : Oui, mais il se trouve qu’il y a aussi de nombreux « anciens » noms dans la partie nord de l’état de New York : Ithaca, Rome, Troy et, en effet, Sparta (mais mes villes sont des villes imaginaires, des composés de villes réelles).

J’espère suggérer une dimension mythique, archétypal, à ma fiction.

H : Votre œuvre est en partie consacrée à l’exploration des mythes américains. On peut penser évidemment à Blonde, mais aussi à d’autres de vos romans qui dépeignent des serial-killers ou des meurtres (Zombie, Petite sœur mon amour…). Pensez-vous que la mythologie américaine soit liée à la mort, comme si le prix qu’il faut payer pour être une icône était d’entretenir une relation particulière avec la mort ? Ou est-ce une attirance pour la mort qui est commune à toutes les sociétés ?

JCO : Il semblerait bien que, pour les gens qui vivent, qui respirent, devenir une icône, c’est devenir deshumanisé. Il est impossible pour certaines célébrités américaines de paraître en public – elles ameuteraient les foules. Au début, ça peut paraître plaisant, mais ensuite, comme dans un conte de fées qui tourne mal, ça prend la dimension d’un mauvais sort. Elvis Presley a été la victime d’une telle image, étouffante – il est devenu une parodie de lui-même. Marilyn Monroe, à la fin de sa vie, était sur le point d’en devenir une aussi, et n’a jamais terminé « Let’s make Love » – un rôle qui lui aurait convenu dix ans auparavant, mais pas à trente-six ans. Mike Tyson est un autre exemple de quelqu’un qui est devenu prisonnier de son image de champion poids-lourd jeune et agressif. Sa vie a été un désastre depuis, en quelque sorte.

Andy Warhol a dupliqué « Marilyn Monroe » un nombre incalculable de fois – un stéréotype criard tiré de son travail dans « Les hommes préfèrent les blondes ». Maintenant, cette image, qui est laide, demeure une des représentations les plus populaires de Marilyn Monroe. Quelle ironie…! Même morte, Norma Jeane Baker continue d’être exploitée.

H : Mudwoman, comme beaucoup de vos romans ou nouvelles, traite du sentiment d’inquiétante étrangeté. Les éléments étranges dans vos intrigues sont toujours des choses cachées, les choses que la société ne veut pas regarder (souvent des problèmes sociaux, comme le pouvoir des femmes dans Mudwoman). Croyez-vous que les romans ou nouvelles fantastiques sont intimement liés à un regard social, ou avez-vous élaboré cette forme d’écriture particulière pour suggérer une spécificité américaine ?

JCO : Ce n’est pas une question très claire pour moi… J’écris ce qui me semble être du « réalisme psychologique » – lequel se fond naturellement dans le surréel, dans la mesure où nous ne sommes pleinement conscients que d’une petite partie de nos personnalités ; et le monde du rêve peut s’inviter en nous à n’importe quel moment, et pas seulement quand nous dormons.

La personnalité humaine est énormément complexe. J’essaye de refléter cette complexité dans mon écriture – je ne voudrais pas simplifier la nature humaine, mais retranscrire son immense mystère.

Sur Mudwoman

H : Mudwoman, cette histoire d’une femme président d’une Université de la Ivy league qui doit combattre un passé tragique, se concentre sur sa vie psychique. Dans quelques-uns de vos derniers romans, vos personnages sont souvent confrontés à un événement capital de leur passé, lié à l’histoire. Pour raconter ces histoires, votre écriture semble être plus directe, comme si vous aviez épuré la partie poétique de votre style. Par exemple, dans Mudwoman, les chapitres dédiés à la vie quotidienne de M.R. contrastent avec ceux qui se concentrent sur son passé ou ses pensées : était-ce un choix délibéré pour souligner la profondeur et la complexité de l’esprit humain ?

JCO : Oui, c’était délibéré, bien sûr. Je voulais dramatiser les incursions progressives du souvenir dans le présent – tout ce que M. R. avait essayé de refouler, en se concentrant sur sa carrière et en construisant la partie publique de son être

Par exemple, elle ne veut pas reconnaître ses parents adoptifs parce qu’elle ne veut pas se considérer elle-même comme « adoptée » – abandonnée par sa mère biologique. Elle doit s’inventer une biographie plausible, en tant que présidente d’une université avec une telle réputation.

H : Comme je l’ai dit plus tôt, vous créez souvent des liens entre le microcosme qu’est l’être et le macrocosme que sont la société ou la politique. Mudwoman se déroule en grande partie en 2003, avant l’invasion de l’Irak par les États-Unis. Les États-Unis et Mudwoman ont des ennemis, à une échelle différente. Je pense que cette superposition est intéressante d’un point de vue littéraire.

JCO : Oui, il est important que l’horreur de la guerre qui approche fasse un parallèle avec l’horreur (refoulée) des souvenirs envahissants. Durant ces années-là, c’était il n’y a pas si longtemps, il y avait un aveuglement extraordinaire, presque dérangeant, dans la vie politique américaine – la guerre a été perçue par la suite, comme une erreur, mais une erreur délibérée de la part des dirigeants républicains comme Bush, Cheney, Rumsfeld. (Les grosses compagnies se font toujours beaucoup d’argent dans une guerre, quelle qu’elle soit, c’est pourquoi les politiciens de droite l’encouragent. Leur mot de ralliement – le drapeau qu’ils agitent – est toujours le « patriotisme » – et une bonne partie de la population est trompée par leur hypocrisie, et y croit.)

H : Votre roman peut-il être considéré comme une défense de l’oubli ? Votre personnage est toujours traqué par son passé, qui apparaît comme une scène capitale (l’abandon). Les images liées à la boue, à la terre ou à la saleté lui rappellent en permanence l’endroit d’où elle vient : est-ce que l’oubli (social, existentiel) est nécessaire pour être finalement libre ? Ou alors Mudwoman devient madwoman ?

JCO : Je ne suis pas sûre de ce que vous voulez dire par là… M. R. souffre d’une dépression physique et psychologique mais, après trois mois d’isolement, arrive à se reconstruire… comme les gens qui ont connu cette situation le font souvent. Le roman n’est pas une tragédie – c’est une petite épopée dans la vie d’une femme, sa dépression et son retour. Elle va persévérer !

H : Votre choix de raconter l’histoire de Mudgirl comme un conte de fées est-il lié à l’idée d’un passé capital, mythique ?

JCO : Oui, Mudwoman envisage son passé tragique comme une sorte de conte de fées. Elle « aurait dû » mourir – mais a été sauvée. C’est la premier étonnement de sa vie. (En cela, je résume l’histoire de ma grand-mère, la mère de mon père, qui m’a fourni le point de départ de mon roman « La Fille du fossoyeur » – l’histoire d’une femme qui a été presque tuée par son père, mais qui ne l’a pas été et qui a survécu et s’est même épanouie.) Quand elle pardonne sa mère, qui est une déséquilibrée, cette partie du mauvais sort qu’est son enfance disparaît.

Une vie d’écrivain

H : Comment avez-vous créé le personnage de M. R., qui apparaît comme un personnage « vide » (elle est constamment en représentation à cause de son travail et semble aliénée par son passé) ? Est-ce que ça a été un défi intéressant d’un point de vue littéraire, que de construire un personnage qui doit retrouver son être ?

JCO : Je ne pense pas du tout que M. R. soit « vide » – bien au contraire. Je ne suis pas sûre de ce que vous voulez dire par là. M. R. est à un poste de grande responsabilité et a fait un excellent travail en tant qu’administratrice – jusqu’à ce que quelque chose arrive pour précipiter sa chute (le comportement de l’étudiant Alexander Stirk, par exemple. M.R. est effondrée par son incapacité à « devenir son ami » et par la tentative de suicide qui s’en suit. Elle se sent coupable, même si elle n’aurait probablement rien pu faire pour l’arrêter.) Nous nous rendons bien compte qu’elle est sincèrement amoureuse de André Litovik et qu’ils vont finir par vivre ensemble – après la fin du roman.

H : Je suis français, et vos livres sont toujours très bien reçus en France, et presque toujours traduits. Connaissez-vous tous vos traducteurs ? Travaillez-vous avec eux pendant qu’ils traduisent ?

JCO : Oui, je les ai rencontrés, j’apprécie beaucoup et admire un certain nombre de mes traducteurs, que je rencontre quand je viens en Europe – ce qui n’arrive pas souvent. On me dit toujours qu’ils sont excellents, particulièrement les français.

H : Pouvez-vous nous en dire un peu plus à propos de votre futur roman Carthage ? Essayez-vous de créer une sorte d’univers cohérent autour de cette ville, comme Faulkner avec Yoknapatawpha ou García Márquez avec Macondo ?

JCO : « Carthage » accompagne, en quelque sorte, « Mudwoman » – il se déroule dans une ville des alentours, dans la partie nord de l’état de New-York, et traite du retour d’un vétéran de la guerre d’Irak, qui a été grièvement blessé. Le roman traite des effets de ce retour sur sa fiancée et sa famille. Le père de la fiancée du jeune homme est, tout comme M.R., une présence « intellectuelle » : il est avocat. Le roman est construit comme un mystère – mais c’est un mystère qui est finalement « résolu ». (En cela, ce n’est pas un travail post-moderne qui attise le mystère mais qui en évacue la signification.) La guerre est toujours une tragédie pour une société – surtout pour ceux qui y participent et qui doivent retourner chez eux et revenir à leur ancienne vie, maintenant trop lointaine.

Merci encore à Joyce Carol Oates !

(Image de l’article : tirée du site http://www.flickr.com/photos/mutantcat/galleries/72157624650967013/)

Éclats tirés d’Esther, de Racine

Ce qu’il y a de pratique avec les liseuses électroniques, c’est qu’on peut y relire gratuitement les classiques qu’on avait oubliés. J’ai une propension assez incroyable à oublier les pièces classiques que j’ai lues, que ce soit au lycée ou plus tard dans mes études. J’ai beau avoir relu je ne sais combien de fois Phèdre ou Bérénice, rien n’y fait. À chaque fois les détails de l’histoire s’évaporent, parfois même quelques heures après.

J’ai relu hier Esther, une pièce moins connue de Racine, une des ses dernières, à sujet biblique et qu’il faisait jouer pour l’école de Madame de Maintenon à Saint-Cyr. Je ne vais pas me lancer dans de grandes discussions sur ce texte puisque des milliers de spécialistes ont déjà écrit des milliers de pages, mais vous livrer quelques citations que j’ai pêchées lors de ma lecture.

Un vers déjà : « Il m’observa longtemps dans un sombre silence. » Je ne sais pas pourquoi ce vers me touche. Si on l’analysait littérairement, on pourrait dire beaucoup de choses : la façon dont les sons des deux hémistiches se répondent, la façon dont le vers, dans sa progression, passe de sons très lumineux (le o, le a) à des sons plus troubles, assourdis, (an, om, en), le froissement du fin de vers, ce silence qui ne se termine pas, qui ne se brise pas mais qui tremble. Mallarmé se désolait que « nuit » soit plus éclatant comme mot que « jour », plus assombri. J’aime beaucoup cette anecdote. J’aime que les écrivains parlent de leurs mots de cette manière. Ce vers de Racine est un vers en demi-ton.

Que ce soit pour ces raisons purement esthétiques ou pour d’autres raisons, plus dramatiques, nombreux sont les vers de cette pièce qui me touchent, m’émeuvent. Quand les Juifs parlent de la volonté du roi de les faire massacrer, et qu’ils y voient la volonté de Dieu de les mettre à l’épreuve, ils ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur la volonté divine.

Par exemple : « Cieux, éclairerez-vous cette horrible carnage ? » Comme une interpellation d’emblée tragique, les paroles des humains ne parvenant pas à Dieu. C’est cela que je trouve émouvant dans ces lignes : la façon dont la parole est d’emblée condamnée à l’inefficacité, au vide, et c’est dans ce vide là du dialogue, que la dimension tragique de la réplique nous apparaît. Comme une prise de conscience que le monde humain est un monde de beauté et de mort, et que Dieu porte sur lui un regard embrassant ces deux choses, nécessaires l’une à l’autre.

Esther est une pièce plus austère que les autres oeuvres de Racine, plus religieuse, mais qui pose de manière plus directe, plus claire, les grandes questions et évolutions de la pensée de l’auteur. On peut y lire la douleur d’adorer un Dieu qui vous punit, qui vous met à l’épreuve, mais aussi un plaidoyer pour la liberté religieuse et la tolérance, ce qui s’explique par le contexte d’écriture de la pièce (révocation de l’édit de Nantes).

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Une belle définition de l’art par Eduardo Galeano

Nouveau post consacré aux Miroirs, d’Eduardo Galeano, dont je vous ai déjà parlé à deux reprises ici et ici. Le livre de Galeano est à plusieurs titres une somme, qu’il faut lire patiemment en la méditant, c’est pourquoi je préfère livrer des impressions de lecture au fur et à mesure, avant une future chronique.

Parmi les nombreux thèmes brassés par cette histoire souterraine des oubliés de l’Histoire, il en est un que Galeano explore dans de multiples fragments, toujours particulièrement poétiques. Un de ces fragments s’intitule « L’art de te dessiner » (« The art of drawing you« ). Je vous traduis rapidement l’extrait :

« Près du Golfe de Corynthe, sur un lit, une femme contemple à la lumière d’une torche le profil de son amant endormi.

Sur le mur, son ombre tremble. 

L’amant, qui dort à ses côtés, va partir. À l’aube il partira à la guerre, vers la mort. Et son ombre, sa compagne de voyage, partira avec lui, et avec lui mourra.

Il fait encore sombre. La femme prend un morceau de charbon dans les braises et dessine sur le mur le contour de son ombre. 

Ces lignes, elles, ne partiront pas. 

Elles ne l’embrasseront pas, et elle le sait. Mais elles ne partiront pas.« 

Il y a plusieurs choses que j’aime dans cet extrait. Tout d’abord, l’extrême douceur des images : en peu de mots, Galeano arrive à concentrer notre attention sur des éléments ténus et des oppositions claires. Ombre et lumière, qu’on imagine toutes deux tremblantes, se mêlent pour rendre de manière très graphique le contexte de la scène, comme si tout était déjà promis à cette mort. La nuit est une sorte de répit, un moment où tout tremble avant que le jour ne vienne et que la mort, enfin, emporte l’amant. On a tendance à associer la mort à l’ombre, à la nuit, au noir. Ici, c’est bien plutôt la couleur franche du soleil et du jour qui est la teinte de la mort. J’aime qu’on sente, de manière très délicate, la suspension du temps.

Et si le temps est suspendu, c’est bien qu’on assiste, en quelque sorte, à une cérémonie de magie. Mais une magie réaliste, une magie concrète. Ce dessin des lignes, cette silhouette faite au charbon comme une deuxième ombre sur la première, ces lignes qui sont destinées à « rester » mais qui seront peu à peu promises à l’effacement, quelles sont-elles, sinon une tentative de créer des spectres, des ectoplasmes ? La mémoire est affaire de spectre, et la magicienne qu’est cette femme crée d’avance le fantôme qui vivra dans sa mémoire, mais c’est un fantôme noir, sombre, qui ne pourra être que l’envers du décor, l’envers de la vie. Elle précède le temps.

Ce fragment, comme tous les apologues, est presque un poème, et tout dans ce poème concourt à nous dire que les artistes ont fait un pacte nocturne avec les cendres. Ils manipulent des choses incomplètes, des images, des illusions qui ne sont que des empreintes. Mais si on tend l’oreille à la musique, si on accoutume nos regards aux tableaux ternes, si on sait lire les traces de charbon que sont les écritures sur la page, alors peut-être pourront sentir, comme sur une impression, le négatif de leur négatif, le corps perdu, aimé, et qu’on aimerait retenir. Qu’il se nomme le monde ou un amant.

L’image qui illustre cet article est un tableau de Joseph-Benoît Suvée, Dibutade ou l’origine du dessin. Ce tableau représente l’histoire du fragment, qui a été racontée la première fois par Pline le Jeune. 

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Panthéon littéraire personnel du vingtième siècle (14)

Le Théâtre et son double, d’Antonin Artaud, est un texte qui ne concerne pas seulement le théâtre, mais qui explore des thématiques métaphysiques aussi diverses que le rapport de l’art au monde et à la personnalité de l’artiste, la question de la terreur et le lien du spectacle au rituel et à la divinité. Je me souviens l’air lu très tôt, vers seize ans, et maintenant, avec le recul, je me dis que je n’y avais rien compris. En plus des conseils de mises en scènes et une nouvelle théorie du théâtre, Artaud y parle du cinéma, mais aussi de l’importance des sens, l’importance de ressentir. Il y a un texte important dans ce recueil, qui est « En finir avec les chefs-d’oeuvre » dans lequel, avec une verve iconoclaste, Artaud s’attaque à l’idée du chef- d’oeuvre, en mettant en valeur plutôt l’idée d’une vie actuelle, d’une vie concrète et présente, opposée à la sédimentation des textes canoniques.

Éden, Éden, Éden, de Pierre Guyotat. Un des textes les plus célèbres de son auteur. Dans un décor désertique et presque crépusculaire, le texte déroule en réalité une longue phrase rythmée, qui décrit une scénographie sexuelle dans la plus grande précision possible et en brassant le maximum d’éléments : corps, flux, matières corporelles, sable, poussière, etc. Mais derrière toute cette scénographie du désir et ces gesticulations, c’est surtout la recherche d’une forme de pureté et d’union originelle qui s’affirme, jusqu’à la fin du texte (qui n’est pas vraiment une fin, puisque le texte, illimité, se termine par une virgule) où se forme une union mythique entre deux êtres, nouveaux Adam et Ève créés par cette langue magnifique.

Quartier de ON ! de Onuma Nemon. Bien que ce texte ait été publié en 2004, je le place dans ce classement parce qu’il a dû être composé pendant de très longues années. L’oeuvre de Onuma Nemon est une oeuvre protéiforme, qui explore à la fois la langue et l’image (quelques photos sont intercalées dans le texte), et il est rare de voir chez des auteurs contemporains une telle volontés d’ampleur, à la fois de rythme et de vocabulaire. Onuma Nemon ne craint pas de s’inscrire dans la lignée d’un Rimbaud, faisant de l’écriture un lieu d’exploration et de révélation de la vie, voire de changement. À partir d’une situation simple – deux frères écrivent à deux mains un texte, l’un des deux meurt , l’autre prend le relai pour eux deux – le texte devient une expression mythologique, cosmique (Onuma Nemon parle de ses textes comme une Cosmogonie), où l’ivresse des mots sert le questionnement sur l’identité.

Holocauste, de Charles Reznikoff. Un des textes représentatifs d’une poésie « objectiviste ». Reznikoff a composé son recueil à partir des archives des procès de Nuremberg, et s’est servi de cette documentation pour construire ses poèmes, qui ne sont qu’une mise en forme (en strophes, on dirait même plutôt, en « blocs ») de ce matériau. Organisé en plusieurs parties qui traitent chacune d’une spécificité du monde concentrationnaire, le recueil acquiert par ce refus de l’invention et de l’écriture poétique classique un aspect clinique et glaçant, aussi fort peut-être que Si c’est un homme de Primo Lévi.

Une erreur de la nature, de Christian Prigent, est à plusieurs titres un essai-bilan sur la littérature du vingtième siècle. C’est tout d’abord une étude des tentatives modernistes et expérimentales qui ont jalonné le vingtième siècle (avec quelques excursions dans les textes des siècles antérieurs), mais surtout une grande et belle défense de l’illisibilité. En s’intéressant aux « monstres de langage », Christian Prigent s’interroge sur le rapport de l’hermétisme et de la vérité, sur la définition des avant-gardes et sur l’acte de lire.