L’Ange de charbon, de Dominique Batraville – Métamorphoses de Port-au-Prince

 

L'ange de charbon Batraville

Le 12 janvier 2010, Haïti connaissait un séisme catastrophique, d’importante magnitude. Les lecteurs qui apprécient la littérature haïtienne se souviennent peut-être du récit qu’en a tiré Danny Laferrière, Tout bouge autour de moi, ou encore les œuvres de Yannick Lahens, ou Marvin Victor, pour citer des auteurs plus confidentiels de la littérature vivante, riche et complexe qui s’écrit en Haïti.

Comment écrire la catastrophe, cette catastrophe-là, du point de vue de celui qui était sur place et qui y est resté ? De nombreux moyens s’offrent à l’écrivain qui souhaite rendre compte d’une telle réalité, qu’il reste en retrait comme un observateur et note ce qui se passe devant ses yeux, à la manière d’un Perec qui chercherait à épuiser le sujet – mais un tel sujet, un tel désastre se laisserait-il épuiser réellement ? Un autre moyen serait de passer par le masque, la transformation commode de la fiction, et de bâtir autour de l’événement une intrigue, une histoire, dans lequel le séisme, par ricochets, viendrait frapper les personnages, les saisir. Voilà quelques moyens conventionnels dont aurait pu user un romancier, et voilà quelques ficelles classiques auxquelles Dominique Batraville, dans L’Ange de charbon, se refuse, pour élaborer une écriture hybride, bariolée, vivante.

Dominique Batraville est un poète, un dramaturge et novelliste haïtien. L’Ange de charbon est son premier roman, mais quel roman peut-on attendre d’un auteur qui place en exergue de son texte une citation de Jacques Stephen Alexis et qui rend hommage, de manière à peine voilée, à un de ses aînés, Frankétienne, l’écrivain immense co-inventeur du mouvement « spiraliste », et auteur du cycle des Métamorphoses de l’oiseau schizophone ?

La métamorphose est justement présente dans le texte : « La blesse me fait entrer dans l’ordre des métamorphoses. Je suis oiseau le matin, loup la nuit, chat blanc le midi, chat noir ou presque gris la nuit. » De cette « blesse », blessure qui « ouvre les entrailles de la ville », le narrateur souffre aussi, lui qui est à ce point indissociable de son île qu’il en vient à lui déclarer : « Je reviendrai un jour ranimer tes métamorphoses. » C’est dans l’idée même de métamorphose, de perpétuelle transformation, que réside l’élaboration et la dynamique du texte. Alors, qu’est-ce au juste que L’Ange de charbon ? Un roman, certes, mais un roman sans cesse métamorphosé, qui échappe à la fixité et à l’immobilisme.

D’intrigue, il n’est presque jamais question dans ce texte. Il ne se fonde pas sur une intrigue, mais sur une situation, sur une voix, sur un événement, qu’il s’agit de déployer, de manifester, mieux, de faire entendre avec ce qu’ils ont d’imprévu, d’instable, de tragique et, finalement, de vivant. L’« ange de charbon » en question, c’est M’Badjo Baldini, lequel, parmi les nombreuses appellations qu’il se donne, se décrit comme un « nègre errant d’origine italienne ». Baldini est présent à Port-au-Prince le jour du séisme, un mardi qui devient dans son discours le « Mardi des douleurs », le jour où « Monsieur Richter » a frappé le sol et où tout a tremblé.

Quel lecteur un tant soit peu connaisseur d’Haïti ne verrait pas derrière « Monsieur Richter » une version contemporaine et sismologique d’un « Baron Samedi », l’esprit de mort et de résurrection du vaudou haïtien ? À peine prononcé, le tremblement de terre devient une entité qu’il s’agit de nommer, de personnifier et de combattre. Le tout par les mots, par le verbe.

Il faut donc nommer, pas raconter. Créer du chant, du verbe, et non pas un roman. Imposer le cycle des visions et des métamorphoses, et non pas bâtir une intrigue. Car au fil des 175 pages qui composent ce livre, c’est une furieuse folie d’images, de sons, de sens, qui se superposent, se saturent, et emportent le lecteur désarçonné et ravi dans l’épopée intime de cet ange de charbon qui crayonne ses vers sur les murs de la ville et dont la silhouette d’ombre reste gravée sur les pierres.

En décrivant le désastre, il revisite sa propre existence, les femmes, « belles de nuit » qu’il a aimées. Les paysages vus de cette ville meurtrie par l’histoire, la dictature, la pauvreté. Qu’on ne se méprenne pas en croyant trouver ici du réalisme : il s’agit bien plutôt d’un substrat de réalité passé au tamis de la langue, alchimique, laquelle transforme tout ce qu’elle aborde en légende, en mythe. Ce qui est, somme toute, la plus belle façon de faire entrer le monde entre les pages d’un livre. La prose de Dominique Batraville et les visions de son personnage mêlent allègrement les saints chrétiens, l’Europe, les particularités et croyances haïtiennes ainsi que les figures historiques, à l’image même du syncrétisme culturel qui règne dans l’île qu’il habite.

Il se dégage une telle puissance et une telle vie de ce magma de mots qu’on en vient à oublier l’horreur du désastre, pour croire encore dans le verbe, capable d’aider à reconstruire cette ville « brique par brique ». « Monsieur Richter » en deviendrait même cette force tellurique qui meut les mots de l’auteur, cette force vitaliste époustouflante telle que pourrait la souhaiter Frankétienne et son « écriture quantique ». Quoi qu’il en soit, Dominique Batraville nous confirme, si le besoin en était, qu’une des plus belles littératures qui s’écrive en langue française se trouve ailleurs qu’en France. En Haïti.

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville, Éditions Zulma, 178 pages, 17 euros.

 

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Page auto-promotion – Un an déjà

Cela fait aujourd’hui un an que j’ai ouvert ce blog. Déjà. Pour fêter cet anniversaire, rien de tel qu’un petit retour en arrière sur l’année écoulée.

Il y a un an, je n’étais pas en France. Cela faisait six mois que je vivais aux États-Unis. Six mois à découvrir la côte Est. Six mois à lire en continu le maximum de livres en anglais, quand la préparation des cours que j’enseignais dans l’Université où je travaillais me laissait un peu de temps. Très peu de temps, les premiers mois. Mais tout ce que je trouvais y passait. Je découvrais Cormac McCarthy (qui fut le premier auteur que j’ai évoqué sur ce site). Je tombai par hasard sur un livre de Shirley Jackson, récemment republié chez Rivages, Nous avons toujours habité le château. Et puis Michael Chabon, Joyce Carol Oates, Philip Roth, Faulkner.

Durant tout ce temps, la France ne m’a pas manqué. Au contraire. C’était la première fois que je vivais longtemps à l’étranger. C’était une bouffée d’air frais dans un pays où je me suis d’emblée senti bien, accueilli, encouragé. Néanmoins, si la France ne me manquait pas, lire du français, au contraire, me manquait terriblement. D’autant que je lisais, sur Internet, les sites et les blogs que je consulte très souvent, où les maîtres des lieux me faisaient part de leur enthousiasme pour telle nouvelle parution, pour telle redécouverte d’un grand classique.

Alors, ni une, ni deux, j’ai décidé de me lancer moi aussi dans l’aventure du blog, non pas tant pour avoir une grande audience, que pour maintenir un lien, même symbolique, avec la France. La bibliothèque de l’Université recevait tous les livres publiés en France avec deux ou trois mois de retard – c’est-à-dire une broutille. J’ai donc ouvert le blog, et posté mes premières critiques, hésitantes, maladroites peut-être, mais en tout cas écrites avec passion et une envie de partage.

Un an après, ce blog, c’est plus de 130 articles, deux interviews, entre 100 et 200 visites par jour (certes ce n’est pas un succès fulgurant, mais c’est une audience stable), quelques visiteurs que je commence à bien connaître, même virtuellement. Ce sont des heures de lectures et de travail, mais surtout, c’est la satisfaction de créer, non pas une communauté (ce qui serait bien présomptueux), mais des liens avec des personnes qui s’intéressent à ce que je fais et à mes goûts. C’est pourquoi je voudrais remercier ces lecteurs, pour la plupart inconnus, mais dont les yeux se posent très souvent sur mes pages. Et j’en profite pour vous encourager à commenter les articles, qui prendront une vie différente avec ce que vous en direz (même pour me contredire). Car un blog, c’est surtout ça : la discussion qui peut s’engager ensuite. Et qui vient enrichir parfois décisivement la matière première.

Alors, le programme pour l’année à venir ? Toujours autant de passion. J’espère davantage de critiques que ce que j’ai posté dernièrement. Et surtout, ce projet qui me tient à coeur : proposer, dès que le temps me permet de fournir ce travail, les « Dossiers de l’Hermite », un fichier (PDF ou autres, je ne sais pas encore) à télécharger, présenté sous la forme d’un magazine et consacré à un auteur sur plusieurs pages. J’essaye de fouiller le plus possible mes observations, sans pour autant tomber dans la spécialisation. Le premier numéro sera comme vous le savez consacré à Nicole Caligaris. Il fera entre 10 et 15 pages, davantage si cela m’est possible. Le deuxième sera dédié à Juan Carlos Onetti. Et les autres, nous verrons !

J’espère également vous proposer à l’avenir de nouvelles interviews, si je parviens à trouver des auteurs qui acceptent cet exercice, et dont l’oeuvre m’enthousiasme.

Dernier point de cette page de (longue) auto-promotion : bien que je ne sois pas friand de ce genre de posts reliés de blog à blog, le site des Baroudeurs (que vous pouvez consulter ICI) m’a décerné un Versatile Blogger Award. Je les remercie donc de leur soutien, qui me fait très plaisir, parce que c’est un soutien régulier et passionné.

the-versatile-blogger-awardLe Versatile Blogger Award est une distinction que les blogueurs s’attribuent entre eux pour faire connaître les blogs qu’ils aiment. Donc, chers lecteurs, soyez gentils et allez voir les quelques blogs que je mets en lien. Ça me fera plaisir de savoir que leurs auteurs ont eu un peu plus de visite que d’habitude grâce à ma modeste contribution.

Il faut ensuite que je donne 7 détails sur moi-même. Comme j’en ai déjà livré pas mal plus haut, je préciserai quelques détails qui restent dans l’ombre. Donc. Sexe : masculin. Âge : 23 ans. De : Paris. Ça vous éclaire hein ? Trève de plaisanteries. Je ne suis pas très généreux dans les détails, et je trouve que mes lectures et ce que j’en dis en racontent bien plus que je ne pourrais le faire.

Comme l’exige la tradition, je vais maintenant décerner mes propres awards aux blogs que j’apprécie tout particulièrement (et plus globalement, à des sites). Normalement il en faudrait 15, mais je crois pas que j’y arriverai :

- Le blog de Nebal est un con : derrière ce pseudonyme… comment dirais-je… original ? se cache un lecteur de Science-Fiction mais pas que. La politique vient parfois pointer le bout de son nez. Pourquoi ai-je choisi ce blog ? Parce que l’auteur sait transmettre avec passion ses goûts littéraires. Personnellement, je suis complètement ignare en SF ou en fantasy, mais ce sont deux genres qui m’intéressent de plus en plus (et bientôt vous trouverez sur ce site des critiques des livres de ce genre que je lis en ce moment). L’adresse est : http://nebalestuncon.over-blog.com

- L’escalier des aveugles, le blog de Guillaume Contré : pour tous ceux qui comme moi, vénèrent les littératures de langue espagnole, ce blog est une véritable mine d’or où s’affirment une sensibilité et une acuité remarquables. Visite très fortement conseillée donc à : http://escalier-des-aveugles.blogspot.fr

- Le blog Curiosa etc de Éric Poindron : blog où le goût des cabinets de curiosités s’affiche avec passion. Objets hétéroclites, littérature parallèle, intérêt pour les auteurs, sinon mineurs, du moins oubliés, tout y est intéressant, on se perd dans ces pages comme dans un labyrinthe. L’adresse est : http://curiosaetc.wordpress.com/

Je me rends compte que j’ai très peu de blogs à citer spontanément. J’en rajouterai d’autres le moment venu, quand ils me reviendront.

J’aimerais donc profiter de ce manque de blogs pour vous faire découvrir le site d’une petite maison d’édition dont j’aimerais que vous lisiez les livres. Ils font un travail magnifique et publient des livres élégamment conçus. Cette maison d’édition, c’est Les éditions de l’Arbre vengeur. Voici l’adresse : http://www.arbre-vengeur.fr  Si vous aimez les auteurs un peu oubliés, les voix singulières, les textes un peu bizarroïdes, tout cela, vous le trouverez chez eux. Si quelques-uns de mes lecteurs cliquent et sont conquis (et donc achètent leurs livres), je serai heureux.

Les Éditions Quidam (http://www.quidamediteur.com) ont quelques difficultés en ce moment. Il va sans dire que ce serait très dommageable, pour ne pas dire grave, si elles n’existaient plus. Donc, pour Noël, soutenez Quidam, et offrez leurs livres !

En attendant, je précise les règles du Versatile Blogger Award pour les auteurs cités :

Les règles du célèbre Versatile Blogger Award :

  • Remercier le bloggeur ou la bloggeuse qui vous a nominé en y ajoutant le lien de son blog
  • Ecrire 7 choses au hasard sur vous
  • Nominer 15 bloggeurs ou bloggeuses de votre choix
  • Les prévenir par commentaire
  • Ajouter le logo et les règles dans l’article

Mannequins dans une vitrine, Serge de Sazo

Les Boutiques de cannelle, de Bruno Schulz (1)

Dans une vie de lecteur, il y a beaucoup de livres qu’on peut admirer, qu’on peut aimer, mais il y a peu de livres dont on sait, immédiatement, que ce sont, plus que des grands livres, des livres qui semblent à la fois extraordinaires et intimes : une sensation de parenté vous saisit, et vous vous dites « c’est ça, c’est exactement ça ». Dans une vie, ces livres se comptent sur les doigts d’une ou de deux mains – on en devient reconnaissant à l’auteur d’avoir écrit son livre. En ouvrant Les Boutiques de cannelle, je ne savais pas que le recueil de Bruno Schulz serait un de ces livres-là, nécessaire, beau, admirable.

Bien qu’il soit court, le texte de Bruno Schulz se lit lentement. C’est que le lecteur, devant cette écriture précise, métaphorique et dense, perçoit d’emblée qu’il faut une attention très aiguë à ce qui est en train de se jouer devant ses yeux. Bruno Schulz n’est pas un auteur qui a écrit une oeuvre conséquente (n’en ayant pas eu le temps), et surtout, son destin d’écrivain est né par l’écriture intime, par une écriture personnelle : en écrivant des lettres à des amis où il évoquait la vie dans sa petite ville de province. Les Boutiques de cannelle rassemble de courts textes qui tous s’attachent à préciser des scènes capitales de l’enfance, notamment du rapport de Bruno Schulz à son père, qui apparait dans ce recueil de manière privilégiée. L’expérience du monde pendant l’enfance devient, par le moyen de l’écriture, une interrogation sur le sens et sur la création.

La première chose flagrante qui apparaît à la lecture du texte est cette impressionnante capacité à poétiser le monde : que ce soit les objets, les paysages, les personnes, l’écriture de Bruno Schulz parvient à les englober tous, comme au même titre, dans un ensemble. Les objets qui peuplent la maison deviennent, tout comme les personnes humaines, des habitants du lieu ; les arbres, dans leur paysage, aussi. Les murs murmurent, tout contribue, de près ou de rien, au bruissement de la vie, au bruissement du monde. Les plus belles images sans doute sont celles consacrées à la lumière, à l’ombre, phénomène immatériel qui, par le jeu de l’écriture, devient tangible, matériel : nous sommes en tant que lecteurs tout entiers spectateurs, tout entiers plongés dans cette matière, tant cette harmonie globale que l’écriture vient nommer – tout semble vouloir, concrètement, se prononcer. C’est que faire face au monde, c’est faire face à la perfection de la Création. Dans un court texte, « La mythification de la réalité », très justement placé en appendice des textes qui composent Les Boutiques de cannelle, Bruno Schulz écrit : « L’essentiel de la réalité est le sens. Ce qui n’a pas de sens n’est pas réel pour nous. Chaque parcelle de la réalité vit dans la mesure où elle participe d’un sens universel. » Le sens universel, c’est ce vers quoi semblent faire signe toutes les descriptions qui, sous la plume de Bruno Schulz, deviennent singulièrement vivantes. Tout autour de nous les choses murmurent, chuchotent, parlent.

Ce mouvement là, qui nous fait croire que chaque chose cherche à se prononcer, est lui aussi indissociable de ce qu’écrit Bruno Schulz selon qui tout geste d’écriture est un geste de mythification. Voici ce qu’il écrit à propos de la langue : « En oubliant les mots courants nous oublions qu’ils sont des fragments d’histoires anciennes et éternelles, que – comme les barbares – nous sommes en train de bâtir notre maison avec des débris de statues des dieux. » C’est dire que toute entreprise d’écriture fait signe vers l’origine de la parole, vers le Verbe originel ; Bruno Schulz retrouve, dans son écriture intime et personnelle, un rapport au monde de nomination qui rapproche sa démarche littéraire d’un travail sur la nomination, hanté par le Verbe, par lequel le mot « se régénère, se complète pour revenir à son sens entier ». Ce qui passe, infailliblement, par la puissance du symbole, de l’image. À la fin de ce court texte, à la fois instructif et éclairant, Bruno Schulz ramasse même sa théorie de l’écriture par la phrase : « La parole est l’organe métaphysique de l’homme », c’est que le mot et la parole sont ce qui vient accorder au monde un sens et, partant, font entrer l’insensé et l’informe dans la sphère de la réalité.

Autre image frappante de ce recueil, qui fait la part belle aux images obsédantes fondatrices de la personnalité de Bruno Schulz : celle des mannequins, sur laquelle je reviendrai dans un prochain article. Trois textes sont consacrés à cette figure, en miroir de quoi se bâtit une réflexion sur l’apparence, la création et la vie. Bien que cette réflexion et la façon dont elle apparaît soient présentées de façon tout à fait normale, il n’en demeure pas moins que, pour le lecteur, elles peuvent surgir de manière angoissante, dans la mesure où l’inquiétante étrangeté (pour reprendre l’expression de Freud) qui est au coeur de cette figure (apparence humaine mais absence de vie) est légitimement troublante : cette figure semble faire écho à une peur ou une angoisse profondément ancrées en nous, partageables par tous.

Il y aurait encore beaucoup à dire sur ce recueil, beaucoup de choses qui échappent, ou qui résistent, c’est pourquoi j’ai décidé de consacrer plusieurs articles à ce livre, qui paraîtront au fur et à mesures de mes relectures successives, dans l’espoir d’évoquer au mieux ce qui fait l’exceptionnelle singularité du travail de Bruno Schulz. Aussi traiterai-je, à l’avenir, la question du mannequin, la question de la « pacotille », expression qui revient souvent sous la plume de Bruno Schulz et qui est à entendre dans une acception métaphysique, et d’autres questions, notamment sur les liens entre Kafka et Schulz. D’ici là, inutile de vous dire que je recommande à tous la lecture de ce recueil magnifique.

Illustration : Mannequins dans une vitrine, Serge de Sazo

Hasards de la lecture

Dans un post récent (Ici), j’évoquais la manière dont la relecture des livres importants pour nous change notre perception des livres que nous lisons juste après.

Aujourd’hui, un court post pour parler d’un autre sujet, ces coïncidences heureuses qui font que parfois, deux livres qui n’ont, semble-t-il, rien à voir, rien à se dire, se voient reliés par un élément, le lecteur, et par un fait, la succession de deux lectures tout à fait aléatoirement. C’est un phénomène qui n’est pas si exceptionnel : combien de fois nous arrive-t-il de trouver dans un livre une référence qui n’y est pas, au livre que nous venons tout juste de terminer ?

Seulement, de temps en temps, et c’est un réel bonheur à chaque fois, une sorte de jubilation délicieuse – qui serait semblable, s’il fallait la comparer, à celle qui peut saisir un chercheur de trésor qui tomberait sur une chose jamais-vue -, un livre éclaire, même d’une lumière ténue, un autre qu’il n’était pas destiné à côtoyer.

Ainsi, aujourd’hui, je suis allé dans une de mes librairies préférées (et une des meilleures de Paris, tant par son fonds que par les choix avisés de ses libraires, Les Cahiers de Colette, rue Rambuteau) pour y acheter les Antimémoires de Malraux. Dans le métro, en parcourant le début de l’ouvrage, je suis tombé sur l’exergue qui suit :

« L’éléphant est le plus sage de tous les animaux, le seul qui se souvienne de ses vies antérieures ; aussi se tient-il longtemps tranquille, méditant à leur sujet. » (Texte bouddhique)

À peine avait-je fini de lire cet exergue que Wong, cet éléphant dont le voyage ouvre et ferme Nos Animaux préférés de Volodine, que j’ai évoqué ici me venait en tête, cet animal à la conscience humaine que Volodine met en avant dans son texte, lourd, lent et pensif. Bien sûr, d’autres raisons ont pu pousser Volodine à choisir cet animal pour avoir une place si importante dans son recueil : son poids et sa lenteur étant des éléments capitaux dans un texte dont l’un des thèmes est la temporalité et sa distorsion. Quelle image plus forte aurait-on pu choisir pour parler d’un instant qui se dilate, que cette marche solitaire d’un pachyderme dans la savane ? Autre élément qui aurait pu présider au choix de l’éléphant : le rapport instauré entre la nature sauvage qui persiste après la dévastation, et les cicatrices de l’occupation humaine, notamment cette grande route de bitume qui traverse la jungle.

Néanmoins, Wong l’éléphant acquiert grâce à Malraux une profondeur particulière, comme une couche de sens supplémentaire qui vient enrichir la lecture et la compréhension que j’ai pu avoir de Nos animaux préférés. Le thème des vies antérieures est souvent présent chez Volodine, traité de manière originale à travers le prisme des vies rêvées, la présence de ce monde onirique entre le rêve et le cauchemar, cette Histoire passée qui vient envahir le présent, si bien que l’un et l’autre finissent par être indissociables. La connaissance de Volodine en matière bouddhique est, je pense, assez précise. Peut-être est-il au fait de cette charge symbolique. Toujours est-il que Wong, par le détour de Malraux, semble devenir, à plus forte raison encore, un animal typiquement volodinien.

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Chez les fous, d’Albert Londres

Le recueil d’articles Chez les fous, écrit par Albert Londres et publié en 1925, porte, dans sa dédicace, les phrases suivantes : « – Si j’allais au bagne ?  – Allez. – Si je partais pour Biribi ? – Partez.  Au retour de Biribi : – Si je faisais les fous ? – Faites. » Loin d’être anodine, cette dédicace censée retranscrire un dialogue d’Albert Londres avec l’un de ses supérieurs, est révélatrice de l’ambition qui anima ce journaliste tout au long de sa vie, et notamment dans Chez les fous. Albert Londres qui apparaît maintenant comme l’archétype du journaliste engagé et probe, lui qui n’hésitait pas à dire que son métier revenait à porter « la plume dans la plaie », n’a eu de cesse d’explorer les marges de la société de son époque, d’informer et de dénoncer les « enfers » créés par la « damnation sociale » pour reprendre les mots de Victor Hugo dans l’avant-propos des Misérables : parmi ces enfers, les asiles d’aliénés – comme on disait à l’époque – et la situation faite à leurs pensionnaires. C’est à un voyage dans ces enfers-là qu’Albert Londres nous convie, en nous entraînant de l’autre côté de ces lieux fermés où étaient presque détenus les patients de l’époque – qui avaient l’air davantage de prisonniers que de malades.

Ici, le voyage n’est pas un voyage vers les colonies, n’est pas un voyage vers les bagnes : bien qu’étant un voyage en France, il n’en demeure pas moins exotique, dans la mesure où il fait pénétrer le lecteur dans un monde où les règles lui apparaissent étrangères. Le monde des aliénés semble être un univers où la logique commune s’efface au profit d’un ordre différent qui possède des lois cachées, inquiétantes. Le mérite des enquêtes d’Albert Londres est de réussir à ce que le lecteur adopte son point de vue étranger, neutre : sa plume bien souvent se borne à décrire ce qu’il voit, dans la plus grande nudité possible. Le produit en est une évocation nette, qui semble contenir sa propre évidence. À ce regard extérieur et interloqué s’ajoutent les développements que fait Albert Londres sur l’écriture même de son reportage : mais ces développements, pour informatifs qu’ils soient, n’ont pas pour seul but de montrer au lecteur comment s’élabore un article de journal. En dépeignant ses difficultés à visiter les asiles, à observer les patients, Londres met en relief l’aspect profondément carcéral des refuges pour fous. Tout comme dans des prisons, les visiteurs ont des heures de visites, les malades des cellules ; la comparaison entre les asiles et les prisons est d’ailleurs constitutive d’une bonne partie du texte, et se révèle plus profonde qu’il n’y parait de prime abord.

Ce qui est vu dans les asiles est terrifiant et constitue un document capital pour l’histoire de la psychiatrie en France, et plus généralement, pour l’histoire sociale du début du vingtième siècle : patients déshumanisés par les lieux qui sont censés les guérir, décrits soit comme des automates (« Cela pleurait ! Cela hurlait ! Leur buste se balançait de droite à gauche, et, métronome en mouvement, semblait battre une mesure funèbre. On aurait dit de ces poupées mécaniques que des ventriloques amènent sur la scène des music-halls. »), soit comme des animaux (« l’homme sain est seul à s’apercevoir qu’ils beuglent tous en même temps »). Il serait aisé de renvoyer aux travaux que Foucault a écrits sur les lieux fermés pour appuyer ce que Londres disait déjà au début du vingtième siècle. Non content de saisir les aliénés comme groupes, il s’attarde aussi sur des exemples précis de patients, autant d’exemples qui composent une vaste typologie des habitants de ce qu’Antonin Artaud a justement nommé des « réceptacles de magie noire » (« Aliénation et magie noire »). Rien de plus saisissant que la peinture de ce que Londres appelle des « cloîtres diaboliques ».

Ce n’est pas tant cette dégradation intolérable de l’homme qui révolte Albert Londres, que l’inscription d’un pouvoir psychiatrique dans la loi. Si l’asile est pareil à la prison pour ce qui est de son mode de fonctionnement, il apparaît, tandis que les articles de Londres se succèdent et affinent leur propos, comme un substitut de prison, où sont envoyés tous ceux qui, de quelque manière que ce soit, gênent l’ordre (familial, social, etc.). D’une jeune fille un peu rêve et trop romantique, à quelques légers paranoïaques, tous, sans distinction, finissent finalement dans ces asiles qui font d’eux des fous, alors même qu’ils y étaient arrivés sains. La cause de cet endurcissement et de cette plongée dans la folie ? Le traitement répressif, la coercition, et différents mauvais traitements qui font tous plus froid dans le dos les uns que les autres.

Il se dégage de ces quelques articles une empathie profondément admirable d’Albert Londres (laquelle peut faire penser au genre d’empathie un peu désespérée qu’a le Céline de Voyage au bout de la nuit, notamment quand Londres évoque les visites des familles aux fous), la vision d’un journaliste qui, semble-t-il, ne s’est pas laissé prendre par l’esprit et les dogmes de son temps, qui n’a pas hésité à approfondir la plaie sociale que représentaient ces lieux, et à livrer sans fard ses conclusions : c’est ainsi que l’on est frappé par une forme de clairvoyance qui le fait louer une « compréhension » des maladies mentales, à plaider pour une réelle étude de ces pathologies. Les reportages de Albert Londres sont capitaux à lire, non seulement pour leur aspect documentaire, mais aussi (et je dirais même surtout), pour l’écriture qu’on y voit se déployer, qui propulse ces textes dans la sphère de la meilleure littérature. Que ce soit par la vivacité et la concision extrêmes du récit – qui servent l’efficacité requise pour l’écriture journalistique – ou par le sens certain qu’avait Albert Londres pour la formule – exemple : « Notre devoir n’est pas de nous débarrasser du fou, mais de débarrasser le fou de sa folie -, l’engagement du journaliste se voit renforcé par l’art de l’écrivain.

Illustration de l’article : « Norris à Bedlam », Ambroise Tardieu, Des Maladies mentales, 1838.

Toni Morrison

Home, de Toni Morrison – « Whose house is this ? »

J’ai parlé dans un article consacré à Au commencement était la vie (de Joyce Carol Oates), d’un roman en mode « mineur » comparé à certaines autres oeuvres de l’auteur qui s’apparentent plus à des fresques, à de grandes sagas de l’Amérique. S’il est un auteur américain qui est à son aise dans la fresque, c’est bien Toni Morrison, dont un pan important de l’oeuvre est consacré à explorer le bruit et la fureur de l’histoire des États-Unis et plus particulièrement des Noirs américains. Qui peut oublier, une fois le livre refermé, l’histoire tragique de Beloved, égorgée par sa mère pour qu’elle ne connaisse pas la condition d’esclave ? Ces grands gestes, ces grands actes même, tragiques, hantées, sont ce qui sied le mieux selon moi à Toni Morrison : ils lui permettent de faire renaître la mémoire de l’esclave, ces plaies ouvertes de l’Amérique, à travers un art romanesque porté à son degré le plus accompli, c’est-à-dire, quand le conte vient plonger ces racines dans un territoire, une mémoire, une oralité, une symbolique si bien mêlés qu’il devient difficile de les séparer.

Home (qui sera publié à la rentrée chez Christian Bourgois) n’est pas vraiment un récit de cette sorte : Home n’est pas Beloved ni Tar Baby, romans caractérisés par leur ampleur, leur envergure. Si l’on devait le comparer à un autre roman de Morrison, ce serait Sula, le réalisme magique en moins : comme dans Sula, ce qui est donné à lire dans ce roman, ce sont avant tout des destinées singulières – et ici, une destinée singulière, celle de Frank Money, vétéran de la guerre de Corée qui revient en Amérique. Si l’époque, le contexte culturel et spirituel sont présents, ce n’est, semble-t-il, que de manière spectrale, dans l’ombre.

Comme le titre l’indique de manière implicite, l’objet de ce roman est la description d’états mentaux – « home », ce mot si difficile à traduire, à rendre en français, désignant à la fois un lieu explicite, géographique donc, et un lieu capable de susciter un sentiment de confort : c’est l’endroit où l’on se sent bien, l’endroit où l’on se sent véritablement « chez soi ». Dans Home, tous les personnages, à des degrés différents, recherchent ce « foyer » – ce qui revient à dire : tous recherchent une situation de confort qui serait la définition de cet espace physique et mental. Cette quête ne porte évidemment pas sur les mêmes objets en fonction des personnages – et celle qui est le plus développée est celle du protagoniste de l’ouvrage, Frank Money.

On suit en effet le retour de ce personnage « au pays ». Retour difficile, puisqu’il a laissé en Corée une part fondamentale de son être. Retour presque impossible quand on se rappelle combien ont pu être impossibles les retours, par exemple, des Poilus après la Première guerre mondiale – sentiment de décalage irrémédiable entre soi et les autres, le pays qui a continué de tourner sans soi. Mais, si cette sortie du monde dont souffre Frank Money est ce qui l’empêche le plus franchement et le plus explicitement de trouver sa maison, elle s’accompagne d’autres impossibilités : Frank Money est noir dans une Amérique raciste des années 1950, et Frank Money, de manière ironique au vu de son nom, est pauvre. Autant de caractéristiques qui s’additionnent et qui viennent contribuer à faire de lui, un triple étranger sur cette terre blanche et obsédée par l’argent.

La réussite majeure de ce court roman est d’avoir fait ressentir justement ce sentiment d’isolement qu’éprouve le personnage par rapport à l’extérieur, et notamment pour ce qui est du racisme. Il est très peu fait mention de la couleur de peau du vétéran, si bien qu’au début du roman, le lecteur ne connait pas cette information. Vue à travers les yeux du personnage, la situation de rejet qu’il subit en est d’autant plus renforcée, car d’autant plus incompréhensible, étrange, comme si un malaise diffus se communiquait au monde entier au fur et à mesure que l’on suit le retour du personnage vers la Géorgie. C’est un art auquel Toni Morrison ne nous avait peu habitué, elle qui a privilégié dans ses oeuvres précédentes, surtout l’emphase, l’aspect épique ou virulent de sa prose. Ici, elle travaille des détails, des ambiances qui, ajoutés les uns aux autres, composent cette évocation trouée du racisme de l’époque.

Comme souvent dans ses autres romans, les personnages féminins sont très bien campés par Morrison, si bien qu’ils finissent par éclipser le personnage principal à mesure qu’approche le dénouement du roman : portraits de femmes travailleuses, généreuses, de femmes fortes qui ne cèdent pas face à l’adversité et qui, surtout, semblent ne jamais se plaindre, autant de portraits qui permettent à l’auteur, en analysant combien leur force leur est donnée par la recherche de ce sentiment de « home », de toucher droit au coeur du lecteur et de rendre ces protagonistes proches de lui. Pour beaucoup, ce sont des destins qui s’achèvent par une prise de contrôle d’elles-mêmes sur leurs vies – un affranchissement spirituel, culturel, affectif. Pour Toni Morrison, il semble que le meilleur moyen de se sentir chez soi, c’est avant tout d’être maître(sse) chez soi. Ce n’est qu’à cette condition que la soeur de Frank Money peut dire :  » I ain’t going nowhere (…) This is where I belong. » (p. 126).

Toni Morrison sait parler de la communauté, de ce que c’est d’appartenir à une communauté. Si les personnages appartiennent à une communauté, c’est aussi qu’ils appartiennent à un endroit, à une terre. Il y a dans ce roman de très belles pages consacrées à l’entraide, à l’attention que porte la communauté à un membre en difficulté. Et très peu de pages après, les plus beaux passages sans doute, consacrés à la façon dont un des personnages travaille la terre et crée par le travail un endroit qu’il habite réellement. Tout porte à croire qu’une appropriation du sol est nécessaire, une appropriation qui passe par la transformation, par le contact de l’être avec la terre. C’est ainsi que peut naître la « maison » que recherchent tous les personnages du roman ; cette conclusion n’est pas sans poids politique. Si Morrison évoque de manière ténue le racisme dans la première partie du roman, celui-ci est en revanche explicitement et tragiquement rappelé à la fin de Home : l’invitation qui est faite à s’approprier la terre, invitation faite à des personnages noirs, n’en demeure que plus forte. Elle devient une métaphore éloquente de la relation des Afro-Américains, hommes et femmes à l’identités clivée et aux mémoires et attachements divergents, à un pays qui est devenu le leur sans qu’ils l’aient choisi – et ce n’est qu’à la condition d’une réconciliation entre les personnages et l’histoire dramatique de leur peuple que le texte peut s’achever sur : « Come on, brother. Let’s go home.« 

Illustration de l’article : Toni Morrison, portrait par Timothy Greenfield-Sanders

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James Ensor par Émile Verhaeren

James Ensor est un de mes peintres préférés. J’ai un goût pour le grotesque, pour toutes les figures qui peuplent ses tableaux en des foules débordantes, pour tous ces Pierrot et pour tous ces masques, pour l’ironie de sa peinture, le désespoir comique – une esthétique mixte, les mélanges. Parallèlement, Émile Verhaeren est aussi un poète que j’admire beaucoup, comme d’autres écrivains belges dont je parlerai plus tard sur ce site – pour les Villes Tentaculaires, pour certains poèmes de ce recueil, notamment ceux qui, dans une forme de tradition flamande, mettent en scène la Mort, pour quelques-uns de ces poèmes au rythme relâché, à la fois claudiquant et naturel, pour toute une approche de la poésie qui elle aussi mêle le banal et le noble.

Alors, quand j’ai vu sur mon site habituel de téléchargements d’ebooks libres de droit, ce texte de Verhaeren dédié à la vie et à la peinture d’Ensor, j’ai sauté sur l’occasion. Nul doute que j’aurais eu mille fois plus de difficultés à trouver ce texte dans le cadre du commerce traditionnel – j’ignore même si cet essai est encore réédité ou non. Je vais me transformer en ardent défenseur des liseuses électroniques si ça continue, mais force est de constater qu’elles offrent un accès vraiment aisé à des textes oubliés ou introuvables.

Cet essai mêle donc, dans des chapitres différents, des réflexions sur la vie, l’esthétique, et la place d’Ensor dans l’art contemporain de l’époque. Il est un exemple de ce que j’aime le plus en littérature : c’est-à-dire des artistes qui écrivent sur d’autres artistes, textes où souvent l’admiration se mêle à une forme d’acuité assez perçante à propos de la valeur des oeuvres défendues. Le rapport des artistes entre eux n’est pas seulement un rapport de critique. C’est aussi un rapport où les enjeux critiques et esthétiques se croisent aux relations d’amitié, d’affection ou de trahison : qu’est-ce qui fait que deux artistes, à un moment donné, se rencontrent et deviennent amis et l’un et l’autre admirateurs respectifs des oeuvres ? C’est une question qui peut passionner bon nombre de lecteurs ou d’amateurs d’art.

Personnellement, je pense qu’un autre auteur qu’Émile Verhaeren aurait pu tout aussi bien que lui écrire sur Ensor (peut-être d’ailleurs l’a-t-il fait, je l’ignore), et cet auteur est Michel de Ghelderode, le grand dramaturge belge chez lequel je ressens la même direction que chez Ensor, cette façon de reprendre des choses du folklore flamand (carnaval, masques, etc.) et la même ironie ravageuse. Verhaeren, lui, met avant tout l’accent sur le travail du peintre et son cheminement intellectuel et artistique, moins sur les thèmes de sa peinture.

L’essai débute par une très belle évocation des paysages de bords de mer d’Ostende, lesquels – et c’est la théorie de Verhaeren – ont considérablement influencé l’utilisation par Ensor de la lumière. Mais c’est avant tout une ambiance que Verhaeren dépeint, une atmosphère d’Ostende qui n’est pas proprement belge mais composite, internationale, tournée particulièrement vers l’Angleterre, pays d’origine d’Ensor. Dans des très belles phrases comme celle-ci où le poète décrit les liens qui rattachent Ostende à l’Angleterre :

« Le service quotidien des malles voyageuses resserre tous ces liens divers, comme autant de cordes tordues en un seul câble, si bien qu’on peut comparer la grande île à quelqu’énorme vaisseau maintenu en pleine mer, grâce à des ancres solides dont l’une serait fixée dans le sol même de notre côte.« 

L’expérience de la ville d’Ostende et de ses foules de touristes est considérée par Verhaeren comme une des expériences fondatrices dans la vie d’Ensor, lequel s’est plu à peindre de nombreuses scènes de liesse ou de foules où s’agglutinent les visages déformés de ses masques et de ses squelettes, et, comme le dit Verhaeren, l’expérience de ces spectacle « lui a enseigné la misanthropie que seuls corrigent la farce, le rire et le sarcasme ».

Il faut noter, dans les premières partie de l’essai, une capacité stupéfiante de la prose de Verhaeren à faire naître devant les yeux du lecteur des paysages comme des tableaux, élaborant une poétique picturale faite de détails, de précision, de descriptions lumineuses et ciselées – comme si ce préambule consacré aux paysages familiers d’Ensor devait être lui aussi le premier pan d’un retable qui décrirait la vie du peintre.

Mais très vite, le texte évolue et se transforme en un éloge des vrais créateurs et un éloge de la peinture d’Ensor, représentative selon Verhaeren de ce qu’est l’oeuvre d’un vrai créateur. Ces pages se composent d’un portrait du peintre qui livre, en creux, les valeurs qui font les vies des grands artistes. Il s’en dégage une importance considérable accordée à la force, à la puissance – notamment dans cette très belle phrase : « L’ivresse suprême réside dans la conscience qu’on a d’être une belle force humaine. » La « force humaine » que loue ici Verhaeren est non seulement cette force qui meut les artistes et qu’ils consument à élaborer leurs oeuvres, mais aussi la force trivialement humaine qui fait que l’artiste « encaisse » les coups qu’il peut recevoir de la vie.

« Tout artiste vrai, écrit Verhaeren, est un héros ingénu. Il faut qu’il souffre pour qu’un jour il ait la joie d’imposer à tous sa victorieuse personnalité totale. En ce temps-ci où chacun est tout le monde, le poète, le peintre, le sculpteur, le musicien ne vaut que s’il est authentiquement lui-même. C’est le plus réel des privilèges que la nature, sans aucune intervention autre que celle de sa puissance, confère et maintient à travers les siècles et seul le poète, le peintre, le sculpteur, le musicien en peut jouir pleinement.« 

Ensor serait, en résumé, un exemple parmi d’autres de l’artiste moderne, capable d’imposer avec force sa personnalité, en particulier dans la période où celui-ci a peint. c’est-à-dire la fin du dix-neuvième siècle, période de révolutions picturales importantes où la légitimité de l’art d’un artiste tenait en grande partie à sa capacité à imposer sa personne autant que son oeuvre. C’est ce qui fait de ces artistes des « héros » – leur force interne, leur fièvre aussi, parfois. Si cette importance de la vie et de la force est une qualité incontournable de la personne de l’artiste, Verhaeren en fait aussi une nécessité de l’art lui-même : à de nombreuses reprises, l’accent est mis sur la capacité d’Ensor à « traduire la vie » plutôt que « cerner des images », et ce projet est vu à travers le prisme de la nouveauté de la peinture d’Ensor dans l’usage des couleurs – il y a de très belles pages où Verhaeren décrit la lumière des tableaux d’Ensor et analyse la rupture que constitue sa manière.

« Le Christ marchant sur la mer est conçu d’après les mêmes pensées. C’est la mer, c’est le ciel qui remplissent de leur immensité la toile entière. À peine une auréole, à peine une lueur se dégageant d’une forme vague, indique-t-elle le prodige. »

Comme je l’ai dit plus haut, Verhaeren ne s’attache guère aux thèmes d’Ensor, et se concentre davantage sur sa première période que sur la période des « masques » où sa fantasmagorie personnelle se développe, même si, dans quelques pages, sont décrites ses scènes de danses macabres et de fête, de rires et d’angoisses, de sarcasme et de drôlerie où, comme le poète l’écrit « masque de vie ou tête de mort s’identifiaient ». Comme l’a écrit le philosophe Vladimir Jankélévitch dans L’Ironie, la figure du masque est une image sous-jacente au fonctionnement de l’ironie, à deux titres. Tout d’abord, cette figure, consistant à dire ce qu’on ne pense pas pour faire entendre ce que l’on pense vraiment, revient à poser sur son visage une forme de masque – tout du moins, un masque de discours, mais il y a une véritable dramaturgie de l’ironie – afin de tromper l’adversaire. Ensuite, ce masque permet de manière beaucoup plus efficace de faire se fissurer les « masques » des vérités acceptées communément et qui, sous la force du sarcasme qui semble les épouser pour mieux les remettre en question, se voient puissamment contestées. La définition qu’élabore Jankélévitch dans son essai a le mérite de nous faire comprendre combien l’ironie est une stratégie, mais surtout une stratégie de mouvement : d’infiltration et puis de progressive destruction.

Bien sûr, Ensor n’a pas pour but de nous convaincre de quoi que ce soit. Il ne participe pas à un échange d’idées où il lui faudrait ridiculiser son adversaire. Il n’en demeure pas moins que son oeuvre est à mon sens, une oeuvre profondément ironique et, par là même, violente – Verhaeren appelle le monde d’Ensor la « Narquoisie ». C’est bien plus qu’une attitude narquoise : c’est un sarcasme, une sorte de grand rire face à la vie – et par conséquent, face à la mort, les deux étant ramenées à des partenaires d’un bal sans cesse en mouvement. C’est parce qu’il ne demeure que des masques, que des squelettes, que des corps rougeauds et gras qui se confondent dans les foules de ses tableaux que Ensor est un grand ironiste : aucune hiérarchie semble ne demeurer dans ses oeuvres, tout est à la fois haut et bas, noble et vil, grossier et sophistiqué – principe même du carnaval. Et en somme, il n’est pas étonnant que nombre de ses tableaux mettent en scène des Pierrot – dont Jankélévitch a aussi très bien montré comment ils sont des personnages d’ironie.

« Le Masque Wouse (…) est vêtu d’un schall discrètement et magnifiquement bariolé de rouge, de vert, de jaune. de bleu, il tient en main un parasol, est coiffé d’un bonnet et le nez de son visage en carton s’agrémente d’une pendeloque légère. »

Dans ces carnavals ne demeure qu’une indistinction qui semble nous dire que la vie est à la fois tout et rien, à la fois tout et son contraire – ce qui pousse Verhaeren à dire que « toute fanfare s’est tue. On rit et l’on est triste ». C’est l’une des nombreuses belles formules, à la fois claires et précises en ce qu’elles expriment l’essence de la peinture d’Ensor, que l’on peut trouver dans cet essai.

Illustration de l’artiste : Portrait de Verhaeren par Ensor (1890)