# 8 – 13 avril 2014

Contre le réalisme

Lisant encore et toujours Annie Le Brun, je suis tombé sur un des éclats de pensée et d’acuité dont elle est coutumière, et qui me suffira pour parler des vertus « critiques » du roman d’Édouard Louis :

« Le choix réaliste implique toujours l’acquiescement au monde tel qu’il est. Comme si le cadre existant – ou le cadrage – ne pouvait être remis en question et comme si les éventuels changements devaient se limiter à la permutation des éléments existants. À cet égard, toute entreprise réaliste, même dissidente, est garante de l’ordre. »

C’est dans Les Châteaux de la subversion, il va sans dire que je vous invite à le lire. En bonus, je vous mets plus bas une vidéo de cette grande dame, spécialiste incontestable de Sade et de Jarry, entre autres, qui dit toujours des choses stimulantes et parle à l’intelligence de chacun : 

http://www.ina.fr/video/CPB88012391

# 7 – 7 avril 2014

Pour saluer les éditions Verdier

J’ai déjà parlé des éditions Verdier qui, comme vous le savez peut-être si vous aviez lu à l’époque le billet que je leur consacrais, est une des maisons que je préfère, à la fois pour son exigence continue, ses goûts que je partage en grande partie, pour l’humilité avec laquelle cet éditeur fait son travail. Son travail, c’est notamment d’accompagner sur le long terme des écrivains, sans viser la rentabilité à tout prix, les laisser faire grandir leur travail et leur talent. Pierre Michon, Pierre Bergounioux, Matthieu Riboulet… On ne compte plus le nombre d’écrivains qui sont arrivés chez Verdier, et que Verdier a su encourager.

Sigismund Krzyzanowski Rue involontaire

Il y a une partie de ce travail que je trouve encore plus admirable, et émouvante, et qui, en tant que lecteur, me ravit, me donne envie de les remercier. Plus que ça même, de les bénir, même si je ne suis pas religieux pour deux sous. Cette partie de leur travail, c’est la publication – acharnée, incontestable et inflexible, des oeuvres de Sigismund Krzyzanowski en France. Grâce aux éditions Verdier, vous pouvez, oui vous lecteur français, avoir la possibilité de lire Krzyzanowski, et cette possibilité n’est pas donné à tout le monde sur terre. Croyez-moi, vous êtes chanceux. Et si vous ne connaissez pas encore cet auteur, je vous envie car vous avez la possibilité d’ouvrir un de ses livres pour la première fois, et d’être émerveillé. Krzyzanowski c’est, si l’on veut, le chainon manquant entre Kafka, Schultz, Cortazar et Borges. C’est l’absurde qui n’est jamais insensé. C’est la métaphysique qui entre par effraction dans une nouvelle qui porte sur un chapeau. C’est l’humour d’Europe centrale, la vie dans une chambre minuscule qu’on tente d’agrandir en utilisant une pommade, la superficine, qui doit s’appliquer sur les murs, et qui dilate l’espace. C’est la profondeur qui se cache derrière le sourire du lecteur, et toute la tristesse du monde qui peut vous surprendre, sans que vous vous en soyez aperçu… le texte a déjà porté sa pointe dans votre coeur.

Le dernier texte de Krzyzanowski paru à ce jour s’intitule magnifiquement Rue Involontaire. Il a paru le mois dernier. Il est court, il est peu cher, et vous pourrez le relire tous les jours de votre vie sans jamais vous lasser. Courrez chez votre libraire.

# 6 – 12 mars 2014

Edouard Louis et la critique

analyse d’un animal chimérique : le perroton (ou moutoquet)

Il n’est pas rare de tomber, dans un article d’humeur ou un billet d’opinion, sur une métaphore animalière pour évoquer les critiques, et notamment la critique littéraire. Combien de fois n’avons-nous pas lu ces comparaisons qui assimilaient les critiques faisant profession de lire à des moutons, animaux typiquement grégaires qui n’hésiteraient pas à courir en groupe et en bêlant, vers les falaises escarpées, pour s’écraser sur les récifs.

Aujourd’hui, je me propose de préciser cette comparaison zoologique, puisque parfois, la lecture de la presse se révèle receler de véritables bestiaires. Parmi ce bestiaire, un animal, chimérique, à ma préférence. Ce n’est pas un animal rare, il pullule dans les journaux. Cet animal, c’est le perroton. Qu’on s’imagine le corps d’un mouton bien duveteux paré d’une tête d’ara, c’est lui. Celui qui répète avec une voix de crécelle ce qu’on entend partout, celui qui tourne en boucle sur son perchoir en gonflant les plumes de son cou, celui qui fait le beau et casse les oreilles à tout le monde.

Le perroton concilie les qualités de l’ovin et du piaf. Il tire son plaisir et son intérêt dans la répétition mécanique – avec quelques variations, des syllabes se perdent en route – des discours. Il suffit qu’un coq de la basse-cour ait entonné son chant, pour qu’aussitôt ses notes rauques se mettent en marche.

Exemple concret : un jeune auteur a récemment publié un témoignage estampillé « roman », sur sa jeunesse maltraitée, sur la difficulté d’être qu’il a pu ressentir, dans un milieu qui était le sien et pourtant le rejetait. Le livre n’a rien de remarquable, le travail littéraire y est minimal, mais qu’importe. Un cri de coq et la machine s’actionne. On nous serine, on nous perroquette à qui mieux-mieux, on nous blablate en boucle : un petit prodige est né, un livre époustouflant a vu le jour, une révélation s’impose, et le cirque commence. On nous monte en épingle non pas un livre, mais une personne, on dévie le sujet littéraire sur le sujet social, on s’apitoie la petite larmichette à l’oeil sur le parcours du génie, on se prend à rêver à cet exemple de rêve démocratique.

En soi, cette histoire serait tout bonnement banale sans cesser d’être désespérante, si la garde des perroquets ne se transformait soudainement, en aigles, en rapaces. C’est que ces animaux-là sont outragés dès qu’on touche à leur petit. Ainsi, toute critique de En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis, est forcément suspecte. Toute réserve sur cet ouvrage est douteuse : comment ? Vous osez ne pas participer à la cacophonie ambiante ? Vous osez signaler que, certes l’histoire est émouvante, mais comme dans n’importe quel témoignage, et que cela ne fait pas forcément de la littérature, encore moins un roman ? Et surtout, si vous critiquez ce livre, c’est que vous vous attaquez à l’auteur. C’est que vous avez un problème personnel avec lui, parce qu’il est un « transfuge de classe » – forcément. Vous ne lui pardonnez pas d’avoir changé de milieu social… forcément.

Là où les réponses que nous caquettent les exaltés qui voient des chefs-d’oeuvre à tous les coins de rues sont d’autant plus risibles et désespérantes, c’est quand elles se parent de l’étendard de la « vision critique », de la « conscience sociale », bref, d’une méthode intellectuelle de vérification, d’argumentations et de démonstrations… là où les perroquets se contentent, en aquiesçant comme des béni-oui-oui, de reprendre l’argumentaire de l’auteur attaqué, prêt à être repris, et pré-digéré, sans jamais le remettre en question, l’analyser.

Le perroton fait donc doublement honneur à ses deux premières syllabes. Comme pour ces curateurs d’art contemporain qui, considérant que le discours que l’artiste tient sur son oeuvre appartient à l’oeuvre et permet de justifier tout et n’importe quoi, tartinent des catalogues d’expositions de phrases toutes faites sorties de la bouche de l’artiste pour être immédiatement avalées et recrachées, le perroton crient avec la meute, fait corps, et se plait toujours à entendre la réverbération de son chant dans celui de ses congénères.

Bonne chance donc à Édouard Louis, en attendant que vienne le prochain perdreau de l’année.

# 5 – 8 décembre 2013

« Dans la vitrine d’une librairie, les nouveautés, ceintes de bandes de papier coloré, se dénonçaient elles-mêmes :

Nul et illisible… Le dernier ouvrage de l’écrivain gâteux, qui jusqu’à présent n’en a pas vendu un exemplaire… Les poèmes les plus écoeurants, les plus maniérés d’Ervin Bronche.  

- Incroyable, fis-je, ahuri. Et ici, on achète ces choses-là ?

- Pourquoi diable on ne les achèterait pas ?

- Et on va jusqu’à les lire ?

- Chez vous, peut-être, on ne lit pas ce genre de choses ?

- Tu as raison. Mais là-bas au moins, on les sert autrement. »

Dezsö Kosztolányi, Kornél Esti, trad. Sophie Képès, éditions Cambourakis.

Dans Kornél Esti de Deszö Kosztolányi, le narrateur et son double (le personnage éponyme) se retrouvent, l’espace d’un chapitre de ce roman vigoureux et hilarant, dans la « ville de la lucidité », une ville où l’honnêteté fait loi, et où il n’est pas étrange de voir des restaurateurs déclarer : « Ici, on mange moins bien qu’en face. » Comme vous pouvez l’imaginer, cela a des répercussions sur tous les mensonges habituels que l’on se dit, sur la publicité, sur la vie sociale en général… et y compris, comme vous pouvez le lire, sur la façon dont on vend la littérature. Une chose est sûre : on ne pourrait rien dire de mauvais sur Kornél Esti car, en étant honnête, on ne peut que dire qu’il s’agit d’un chef d’oeuvre de la littérature européenne, à découvrir et redécouvrir sur le champ.

# 4 – 4 décembre 2013

« Il faut du temps pour le lire. Vous-même y parviendriez sans aucun doute. Il ne peut naturellement pas s’agir d’une écriture simple ; il ne faut pas qu’elle tue immédiatement, mais seulement dans un délai moyen d’une douzaine d’heures ; le tournant est calculé pour se produire à la sixième heure. Il faut donc que de nombreuses, de très nombreuses fioritures entourent l’inscription proprement dite ; la véritable inscription ne concerne sur le corps qu’une étroite ceinture ; le reste du corps est réservé aux fioritures. »

(Franz Kafka, « A la colonie pénitentiaire », traduction de Claude David.)

Peut-on trouver définition plus imagée et plus juste de la littérature, elle qui cache son coeur, son centre, son idée et son sens derrière des fioritures de mots, derrière des figures, des personnages, des intrigues, le tout pour cacher ce qu’elle veut nous dire, pour être la chair recouvrant l’os ?

 

Des enfants, de Laurent Audret – Conte cruel

Des Enfants Laurent Audret

Des enfants est bref, quelques dizaines de pages. Silencieux, ou plutôt murmurant. Ce n’est pas un roman à grandes phrases et à cadences, un de ces romans pleins de mots, comme trop gorgés, qui, comme des éponges, ne pourraient pas retenir leurs fluides, et, à peine ouverts, se répandraient entre vos doigts, sous vos yeux, en un bavardage bigarré et vain.

C’est un roman où l’auteur ne se paie pas de mots, où chaque phrase est à sa place, juste, et claire. Un roman environné de blanc et de silence, un petit bloc d’orfèvrerie et d’art, court, puissant, troublant.

Le décor de Des Enfants est simple : une ville au creux d’une vallée, une rivière, une maison en haut de la vallée, une forêt – comme dans tous les contes, où l’on trouve des maisons aux orées des bois, où les animaux font du bruit la nuit tout prêt des fenêtres, où les ténèbres sont présentes, sans pour autant être complètement effrayantes. On aimerait par défi s’y plonger, bien que l’on frissonne. Comme dans tous les contes, les ténèbres flottent aux alentours – comme dans tous les contes, elles fascinent autant qu’elles effrayent. Car les ogres sont là, et les ogres nous parlent.

Des enfants pourra rebuter ceux qui le liront mal, ceux qui le liront avec des ornières, ceux qui, en définitive, décideront, avant même la lecture, de ne pas entendre la petite musique de ces mots, et leur grande beauté. Pourquoi ? Le roman de Laurent Audret fonctionne de manière assez simple : deux groupes de personnage (tous les deux s’exprimant avec le pronom « On ») prennent la parole alternativement. Ces deux groupes, ce sont, d’une part, ces enfant qui donnent son titre au livre (ces enfants qui sont « le contraire des enfants impossibles », on verra pourquoi), mais surtout, cet autre groupe, plus vague encore, dont on imagine qu’ils sont des adultes, une nouvelle espèce d’ogres pour un conte où l’on magnifique la beauté des corps innocents et frais. « La chasse aux enfants bat son plein. » (p. 9) et nous y sommes conviés.

Il ne faut pas se tromper sur la façon de recevoir le texte de Laurent Audret. Amateurs de litterature trash, passez votre chemin. Il n’est question ici que d’un conte troublant, d’autant plus troublant qu’il est beau, et vice-versa. Tout en délicatesse et sans jamais rien appuyer. Les scènes décrites sont, quand on y réfléchit, assez répugnantes – mais elles sont exprimées avec une telle innocence, un tel talent dans la suggestion (sans surlignage), qu’elles en deviennent poétiques et très pures. Comme il l’est écrit explicitement dans le texte, on peut dire, pour évoquer Des Enfants, que « derrière cette violence il y a toujours une manière de douceur. » (p. 8)

Et la douceur, c’est exactement ce qui se dégage de ce roman. Laurent Audret parvient non seulement à lier poésie et violence feutrée, mais également à nous embarquer, lecteurs, dans un univers où toute idée de morale est absente. Seul compte l’expression, sans retenue, d’un désir qui affleure à chaque page. Ce désir est loin d’être univoque et unilatéral : l’alternance des voix permet un subtil brouillage, si bien que les enfants et les ogres peuvent parfois se confondre dans l’expression de leur désir et d’une envie sans limite de liberté. Les deux désirs sont placés sur le même plan : « La vérité, c’est que les enfants n’ont pas la nostalgie du monde qu’ils laissent derrière eux. Ils se débarrassent sans difficulté d’un amas de souvenirs pesants pour accepter de se perdre, de disparaître dans une crue de sensations nouvelles. » (p. 24)

N’est-il pas plus troublant d’abandonner toute prétention au scandale et au choquant pour, au contraire, laisser entendre en sourdine, la possibilité d’un désir enfantin que nous préférons occulter ? C’est ce que fait Laurent Audret, en toute innocence : déplacer notre horizon d’attente, nous faire entrer, sans y toucher, dans une zone d’inconfort.

« On aime cette douceur dans leur voix, ces gestes qui nous paraissent remplis d’intelligence. C’est devenu un peu notre fierté, cette terreur qui s’allume doucement dans nos yeux au moment qu’ils ont envie de nous. On ne regrette rien sinon qu’ils ne viennent pas dans notre lit autant qu’on le souhaiterait. » (p. 37) C’est un des enfants qui parle. Laurent Audret parvient avec beaucoup de réussite, dans les parties où s’expriment les enfants, à reproduire un véritable langage, quelquefois subtilement agrammatical, qui mime à la perfection une façon de s’exprimer enfantine, et qui ajoute un trouble supplémentaire à ce qui est raconté. Le lecteur a véritablement l’impression d’être face à une parole qui lui parvient sans barrière, sans intermédiaire, une parole d’enfant évoquant sans fausse pudeur et sans autocensure, le désir qui le traverse, cette vitalité nouvelle qui traverse son corps. C’est que la chose donnée comme essentielle dans le roman, le critère semble-t-il absolu, c’est l’écoute et l’attention données à la vie. Il n’y a « rien d’obscène ou d’effrayant » (p. 43) y compris quand la mort vient faire irruption dans le décor. Comme si le désir et la vitalité appartenaient à la marche du monde et qu’il fallait la suivre.

Parsemé de magnifiques trouvailles de langage (« Au petit jour les enfants sortent de leur sommeil comme d’une eau glacée, avec des mots pareils à des écorchures encore fraîche. » (p. 12) ; « On joue des coudes, on jette des petits cris qui vous confient leur destinée. » (p. 27) …), Des Enfants peut sans rougir figurer aux côtés de textes comme Les Petits métiers de Tony Duvert ou les romans qu’a écrits Mathieu Lindon dans les années 1970, des textes qui, comme lui, sont des concentrés d’innocence et de trouble, car un regard innocent est toujours ce qui peut nous défaire de nous-même.

NB : Des enfants est publié aux Éditions Christophe Lucquin, dont je vous ai déjà parlé ICI. Vous pouvez actuellement participer à une opération KissKissBankBank pour aider l’éditeur à continuer de publier des textes aussi singuliers et beaux que celui de Laurent Audret. Je vous invite donc à soutenir son projet pour maintenir la diversité éditoriale en France. Nous avons besoin d’éditeurs qui prennent comme les Éditions Christophe Lucquin, des risques pour nous faire lire ce à quoi nous ne nous attendons pas. Pour soutenir ce projet, le lien est ICI.

# 3 – 7 octobre 2013

Je viens d’apprendre la nouvelle de la mort de Patrice Chéreau, et aussitôt, je me suis senti triste. Non pas que j’aie une connaissance poussée de son travail, mais quand une telle figure disparaît, tout ceux qui, comme lui, aiment les mots et le théâtre, se sentent en quelque sorte, orphelins d’un monde. 

Et aussitôt me reviennent les images de l’acteur Chéreau, de celui que j’ai vu, à plusieurs reprises, pieds nus, chemise blanche et jean, sans aucun autre secours, dans une pureté et une simplicité parfaite, porter les mots du Coma de Pierre Guyotat. Tous ceux qui, comme moi, ont eu la chance de voir cette représentation, doivent s’en souvenir en même temps que moi ce soir : c’était la parole qui donnait naissance et chair à un monde, à une expérience indicible. Et c’était beau.