Nos Plaisirs de Pierre-Sebastien Heudaux (Mathieu Lindon) – Perversion sans conséquence

Ce premier texte, qui allie humour et provocation, peine à convaincre si on le replace dans son contexte de publication. Nos Plaisirs, publié en 1982 par un certain Pierre-Sebastien Heudaux ("Pseudo"), alias Mathieu Lindon (auteur notamment de Ce qu’aimer veut dire publié chez P.O.L  en 2011) aux Éditions de Minuit (la maison que dirigeait son père, Jérôme Lindon), ce récit souffre de la comparaison avec les multiples auteurs qu’il évoque.

Le roman décrit la vie dans un village nommé Barbecoul (lequel se situe à côté d’un autre village, nommé, lui, Salopins), un village qui fleure bon la campagne un peu rance et la triste vie quotidienne provinciale telle qu’elle est décrite : seulement, la peinture de la vie villageoise et de ses petites bassesses est réalisée par P.S. Heudaux à travers le prisme de la perversion et du sexe sans interdits. Les parents prostituent leurs enfants, certains meurent, d’autres pas, les corps sont tour à tour infectés, charcutés, utilisés, jetés, consommés. La pédophilie y côtoie la scatophile, la coprophagie et l’addiction aux drogues (l’héroïne, appelée "psychocarabine"), le tout dans un récit leste, badin, humoristique qui tend parfois, dans ses meilleurs mais trop rares moments, à un humour noir très grinçant où l’on sent le projet de l’auteur de faire de cet étalage de fantasmes et de perversions un récit moraliste et un appel à la liberté de moeurs.

Seulement, bien que le texte ait quelques qualités – notamment la vivacité de l’écriture et cet humour caustique qui parfois fait sourire ou rire jaune – sa publication en 1982 pose quelques problèmes. Le lecteur qui connaît un peu la production littéraire de l’époque ne peut s’empêcher de penser tout d’abord à Tony Duvert. Tony Duvert avait publié presque tous ses textes dans les mêmes éditions de Minuit, textes qui brassaient et abordaient les mêmes thèmes (ou du moins, des thèmes très proches) que ceux de P.S. Heudaux : la pédophilie, la question de la moralité et de la place du sexe dans la société, la volonté d’une sexualité libérée ou du moins débarrassée de la honte. Qu’on songe, notamment, à Paysage de fantaisie, un des textes majeurs de Tony Duvert (publié en 1973, soit neuf ans avant Nos Plaisirs) dans lequel l’auteur explorait des images de fantasmes tout aussi débridées que celles qui font le quotidien des habitants de Barbecoul. L’influence de Duvert est perceptible tout au long de Nos Plaisirs – que ce soit au niveau thématique, mais aussi dans l’écriture même du roman. Or, c’est bien au niveau de l’écriture que le texte de Heudaux ne tient pas la comparaison : là où Duvert élaborait une langue capable de rendre la superposition des images, l’emballement psychique de la pensée sexuelle (à travers un travail de la scansion et de la non-ponctuation), l’écriture de Heudaux, bien que maîtrisée au niveau narratif, tente d’élaborer une langue à mi-chemin entre l’écrit et le parlé qui échoue. C’est ainsi que les autres qualités de cette écriture pâtissent de cet échec. De plus, l’humour noir de Heudaux, qu’on sent inspiré des merveilleux Petits Métiers du même Duvert, n’arrive pas à parvenir au mélange parfait de la cruauté et du rire, qui lui aurait permis d’aborder mieux son sujet.

Ce mélange raté fait que le lecteur est partagé entre le sordide et le rire, sans que le texte parvienne à les unir. Par là même, le rire y est trop rare, et le sordide n’y est pas approfondi. La même année paraissait chez Minuit (une fois encore) Les Chiens, de Hervé Guibert, où une fois encore la question de la représentation de la sexualité (et plus spécifiquement, la question du masochisme, thème traité dans Nos Plaisirs également) était le sujet principal. Seulement Guibert prend le parti de l’approfondissement, du sérieux, de l’absence de distance avec la chose décrite, et son but est de décrire au plus près ce que représente l’acte et la scène masochiste. Partant, il parvient à exprimer réellement la question de la morale et du sexe en emportant – ou non – l’adhésion du lecteur.

Cette absence de parti-pris ferme, et ces comparaisons avec des textes face auquel celui de P.S. Heudaux apparaît fade, font que finalement, ce roman qui se voulait provocateur et comme un défi aux valeurs morales traditionnelles de la famille, de l’épargne, de toute ce qui fonde la société classique devient un roman qui rate sa cible. Un roman sans grande conséquence donc, qui laisse le lecteur frustré et un peu dubitatif quant aux buts d’un texte qui se vide de sa nécessite aussitôt qu’il l’a terminé. On relira donc L’Enfant au masculin et les Petits Métiers.