El último lector, de David Toscana

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Imaginez-vous Icamole : un village bordé par les déserts et quelques collines arides, un village sec, pierreux, ocre. Les villageois parlent mais sont silencieux. C’est un de ces villages qui rappellent Comala, l’endroit où revient le narrateur de Pedro Páramo. Village habité mais éteint. Murs de pierres, rues vides. La sécheresse fait rage, l’eau manque, si bien qu’il faut attendre que l’itinérant, Melquisedec en apporte (tout comme, dans les premières pages de Cent ans de solitude, Melquiades vient apporter de la glace, moment magique par excellence ?). Alors on se presse vers lui armé de bonbonnes pour les remplir.

Icamole n’a rien à envier aux autres contrées littéraires imaginaires qui hantent l’imagination des auteurs et des lecteurs, et particulièrement dans la littérature sud-américaine : Comala donc, Macondo, Santa Mariá… Mais au jeu des influences, Toscana se retrouve bien plus proche d’un réalisme brut que d’un réalisme magique, la solitude de ses personnages est bien plus quotidienne, immanente, que la grande solitude de cent ans de Gabo, mythique et prophétisée. En résumé, Toscana est un écrivain d’Amérique latine qui ne donne pas dans le réalisme magique et merveilleux, extraordinaire invention qui a libéré les écrivains sud-américains au moment du "boom" des années 1970, mais les a peu à peu enfermé dans des archétypes et des clichés dont ils peinent maintenant à se défaire. Cet article est aussi l’occasion pour moi de parler d’un auteur sud-américain chez qui, eh oui, il n’y a pas de cochons volants et de pluie de tournesols.

Le point de départ de l’intrigue est simple : le personnage principal du roman, tandis que le reste d’Icamole souffre donc de sécheresse, a encore un peu d’eau dans le fond de son puits qu’il cache jalousement. Un jour, il y trouve le cadavre d’une fillette inconnue, jetée là et abandonnée à son sort. Qui est-elle ? Comment est-elle arrivée là ? Voilà les deux questions qui surgissent naturellement dans l’esprit du lecteur et du héros. Face à ce mystère, il n’a d’autres solutions que de demander conseil à son propre père, bibliothécaire de son état, statut d’autant plus incongru que la bibliothèque du village n’est fréquentée par personne, et que le vieil homme occupe ses journées à juger les livres qui lui passent entre les mains, n’hésitant pas à condamner les ouvrages qui ne sont pas à son goût en les envoyant pourrir dans une salle prévue à cet effet.

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

La Vérité sortant du puits, par Gérôme

On connait tous ce sujet typique de la peinture qu’est la Vérité sortant du puits. Dans El último lector, la découverte de la petite fille va être l’occasion pour le héros non pas de faire la vérité sur quelque événement que ce soit, mais bien plutôt d’ajouter du trouble au trouble déjà présent dans la réalité. Cet événement qui aurait pu donner lieu à une enquête et mener à une conviction sur ce qui s’est passé, est en fait l’occasion pour le lecteur et le héros d’errer, de se perdre un peu plus encore dans l’incertitude. Comment une telle chose est-elle possible ? C’est que, en allant chercher conseil chez son père bibliothécaire, le protagoniste s’embarque sans le savoir et nous embarque dans une interprétation du monde où la vie et la fiction romanesque se mélangent, se contaminent – plus rien ne semble sûr.

Le récit ne se dédouble pas, mais se voit sans cesse approfondi, creusé, son sens enrichi de toutes les fictions lues par le père, et qu’il convoque pour aider son fils. Sans que cette aide n’ait d’autre efficacité de nous perdre. "Dans les romans, les personnages de petites filles sont inventés pour le désir, le viol ou le meurtre. Lucio montre une étagère où, en plus de La Mort de Babette, il a plusieurs oeuvres." (p. 28) La Mort de Babette est un ouvrage cité constamment dans El Último lector, et il en constitue pour ainsi dire l’ombre. Il raconte l’histoire d’une petite fille, Babette, durant la Révolution française, et la conclusion de ce roman sera d’une importance capitale dans les observations faites par le père sur ce qui arrive à son fils (je n’en dis pas plus).

Se servir de ses lectures pour tenter de dire ce qui a se passer dans la réalité, voilà un paradoxe, une forme de retournement de situation. C’est considérer que la fiction a une part de réalité que ne possède pas la réalité elle-même. On a coutume de considérer que la littérature nous donne un aperçu des potentialités de notre monde, qu’elle serait une voie d’exploration de ce que pourrait être la vie, seulement différemment. Le point de référence demeurerait donc, implicitement, la réalité dans laquelle, lecteurs, nous vivons. Or, David Toscana semble nous dire : "C’est tout le contraire." Dans El último lector, le point de référence est la réalité littéraire, et l’autre plan dans lequel évoluent les personnages est soumis au même doute, à la même pluralité d’interprétations que l’est pour nous la fiction. Nous vivons dans une variation sur la littérature, c’est ce que nous dit Toscana dans ce roman. "Lucio apporte un livre et le tend à Remigio. Prends-le, la réponse est là. Le Pommier, lit Remigio sur la couverture, quatrième édition, Alberto Santín." (p. 38)

Au vu d’une telle présentation, on pourrait croire que ce roman pourrait être un pensum où l’auteur s’amuse à des jeux littéraires sans grande conséquence et où le discours sur la littérature se suffirait à lui-même, à l’image de ce qu’on peut lire dans La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel, dont j’ai déjà parlé ICI. Cette crainte est d’autant plus justifiée qu’on trouve, à certains moments, des passages étrangement troublants où le narrateur dissèque quelques clichés sur les romans américains ou nous livre des réflexions sur les écueils du roman :

"Il lui semble qu’un roman est moins sale quand un lecteur mange au-dessus que lorsque l’auteur mentionne la marque du pantalon d’un personnage, de son parfum, de ses lunettes, d’une cravate ou du vin français qu’il boit dans tel ou tel restaurant. Les romans sont souillés par la seule mention d’une carte de crédit, d’une voiture ou de la télévision." (p. 60)

"Si ty étais un romancier américain, ce serait ton point de départ : Le jour où mon père me poussa à accomplir une action malhonnête… et tu aurais assez de pages pour te comporter de façon cynique envers moi, pour m’exhiber devant tes lecteurs…" (p. 87)

Alors, qu’est-ce qui fait que David Toscana réussit là où Tanguy Viel échoue ? Car après tout, il serait aisé de ne voir dans El último lector, qu’un livre métalittéraire sur le statut de la fiction. C’est avant tout parce que le sujet du livre est bien cela, mais aussi beaucoup d’autres. Que ce roman offre une pluralité de lectures, une pluralité de sens, de significations, que ne possède pas le roman de Viel, décidé à suivre son sillon comme un laborieux escargot poursuit sa route. C’est aussi, plus spécifiquement, parce que ce questionnement est chez Toscana intégré au sein d’une fiction, d’une véritable fiction s’entend, où l’auteur s’est donné la peine de créer des personnages vivants et non des ectoplasmes comme dans La Disparition de Jim Sullivan.

En un mot, chez Toscana, ce questionnement est rattaché à l’expérience humaine, là où chez Viel, nous nous situons dans les ratiocinations d’un laborantin qui ne touche à ses fioles que du bout des doigts et avec des gants.

L’auteur a une façon d’élargir son propos à un question des mythes nationaux et de l’écriture de l’histoire, tout en finesse et en subtilités, qui donne au point de départ plutôt schématique de ce roman une ampleur supplémentaire. Tout cela contribue à faire de l’écriture en tant que telle, non pas seulement le sujet principal du livre, mais également sa vitalité souterraine, ce qui meut et transforme le roman et fait de ce texte à la fois un ravissement de lecteur, un roman divertissant et très intelligent. En un mot : un grand roman.

El Último lector, de David Toscana, admirablement traduit de l’espagnol (Mexique) par François-Michel Durazzo, Zulma, collection de poche, 8 euros 95.

Des lectures pour les vacances (II) – Les grandes traversées

Comment choisir une lecture en rapport avec vos désillusions de vacances ?

Vous êtes finalement bien arrivés en Bretagne. La route n’a pas été trop longue, votre fils, sur la banquette arrière, n’a pas été trop agité.  Il avait deux-trois livres et puis aussi son mp3, et regardait défiler les paysages le front contre la vitre en esquissant sur ses lèvres les paroles de ses chansons préférées. Vous, vous avez mis un cd de Queen dans l’autoradio, c’est comme un rituel, à chaque départ en vacances. Quand vous regardez dans le rétroviseur, vous voyez le titre du livre ouvert entre les mains de votre enfant. Ce sont des Légendes de Bretagne, avec une petite illustration, une sorte de lutin, de Korrigan. La tranche en est tout usée. Il passe son temps à le relire. La Bretagne, c’est son truc. Il a toujours rêvé d’y aller, et s’imagine qu’on peut encore y croiser des esprits égarés sur les plages rocailleuses, des phares à moitié gagnés par la brume du soir, et que les bretons, contrairement aux autres Français, vivent toujours dans un autre espace-temps qui se confond à la légende. Il veut voir Brocéliande. Alors vous arrivez dans la forêt de Paimpont, qui est censée être plus ou moins la forêt de Brocéliande, et vous vous promenez, vous marchez, vous vous extasiez tous les deux sur les quelques éléments remarquables que vous trouvez là. Cependant, le soir, dans l’appartement que vous avez loué, votre fils vous dit : Ce n’est pas comme ça que j’imaginais Brocéliande, et se replonge dans ses Légendes de Bretagne. Vous non plus, vous n’imaginiez pas Brocéliande comme ça, et vous vous rappelez de ce livre, que vous aviez lu aussi. Vous vous souvenez de votre enthousiasme, et de multiples lectures qui, prolongeant votre goût pour la Bretagne, déplacèrent la géographie, vous emmenèrent ensuite en Angleterre, et, finalement, sur l’île de Sark, où votre rêverie s’ancra plus fortement encore. Ça y est, vous avez envie de le relire, mais vous ne l’avez pas pris dans vos bagages. Vous avez envie de relire la trilogie de Gormenghast écrite par Mervyn Peake.

Titus d'enfer_Mervyn Peake Titus errant_Peake Gormenghast_Mervyn Peake

Vous voulez retrouver cette île transformée par l’écriture, ces personnages de conte et de nonsense, ce style qui fait de chaque phrase comme une ligne claire pour tracer les contours de ces héros et anti-héros, tordus, foisonnants. Vous voulez retrouver la force de ce cycle magique aux paysages tout en nuances de gris, ce rêve éveillé qui a bercé votre enfance et qui vous a fait croire, comme votre fils le croit maintenant, il existe sur terre des endroits où le mythe existe encore.

Vous êtes sur la côte atlantique, pourquoi pas à Biarritz, ou dans le coin.

Sur la plage, sur ce front de mer bordé de grands hôtels de ville touristique huppée, vous regardez l’océan, calme. Les quelques vagues qu’il daigne mouvoir sont prises d’assauts par les surfeurs en combinaison. Il n’y a pas grand monde sur la plage. Le ciel est chargé de nuages lourds, et comme souvent l’été sur la côte basque, il a plu une bonne partie de la journée.

Vous regardez la mer, votre regard s’y perd. Jusqu’à la ligne d’horizon que vous aimeriez franchir, mais, du plus loin où se porte votre regard, nous n’apercevez qu’une ligne brouillée, comme une rature sur l’espace, et qui vous dirait : "tu ne peux pas aller plus loin." Ça vous chagrine un peu, de devoir rester là. Non pas que vous n’aimiez pas Biarritz, mais vous avez toujours rêvé d’aller plus loin, d’être toujours en mouvement. Votre vie ne vous satisfait pas comme elle l’est, immobile.

Quand vous étiez jeune, vous aviez d’autres perspectives. Vous vous imaginiez, au début du siècle, arriver en Angleterre, à Southampton, et embarquer dans le ventre d’un énorme paquebot en direction de l’Amérique. Le Nouveau Continent serait votre terre. En grandissant vous n’avez pas totalement abandonné l’idée, et ce rêve vous a poursuivi toute votre existence comme une ombre qui aurait chuchoté à votre oreille : "tout n’est pas complètement joué. Tu peux encore le faire."

Mais vous ne l’avez pas fait. Et dorénavant, chaque fois que vous longez la mer, elle vous rappelle que vous êtes de l’autre côté.

Alors vous vous emparez du livre. Vous lisez Henri Roth. À la merci d’un courant violent. Les 4 tomes, tant qu’à faire. Vous commencez par le premier :

Henry Roth_A la merci d'un courant violent

Et ensuite vous enchaînez sur les autres tomes de ce cycle. Devant vos yeux, c’est toute l’histoire de l’immigration juive à New York qui se déroule, c’est tout le début du vingtième siècle condensé sur quelques centaines de pages, c’est l’histoire d’une personnalité et d’une existence retracée, magnifiée par un auteur qui l’écrivit à 80 ans. C’est Harlem qui reprend vie, quand elle voyait la cohabitation des juifs arrivés d’Europe et des Irlandais, la tension des communautés, la haine de soi, la honte d’être soi. C’est un des romans les plus beaux qu’on ait écrits sur l’Amérique, et c’est pour ça qu’il vous fait monter les larmes aux yeux chaque fois que vous le lisez.

Des lectures pour les vacances (I)

Comment choisir des lectures de plage quand autour de vous il pleut et il fait 10 degrés ?

C’est la période. Comme on me l’a demandé en commentaire d’un article, je vous propose un article avec quelques conseils de lecture pour les vacances.

Je n’ai jamais vraiment saisi le concept de "lecture de plage". D’une part parce que je déteste aller à la plage, je finis toujours ramolli du cerveau et en proie à l’insolation, les enfants des autres crient et me jettent des ballons gonflables multicolores sur la casquette, à croire que je suis une cible privilégiée ou que je souffre d’une malédiction dès ma naissance. Les effluves de monoï me plaisent mais finissent toujours pas m’étourdir, et surtout : le sable se glisse entre mes orteils, entre les pages du livre que je lis, les marges blanches finissent toujours par s’auréoler de taches graisseuses de crème solaire et, pour peu que vous lisiez un poche de qualité médiocre, l’encre se met à baver, et les pages se gondolent sous l’action du sel, du vent, et du soleil. Donc, je ne lis pas à la plage, pour la simple et bonne raison que je ne vais pas à la plage. Peu importe. Quand on dit "lecture de plage" on pense immédiatement à un livre léger, qui se lit facilement, pas "prise de tête" (comme on l’entend trop souvent), distrayant, bref… comme si lire était un travail le reste de l’année et que, subitement, août venu, les vacances s’imposaient aussi de ce côté-là. N’y a-t-il pas là une sorte de paradoxe ? Toute l’année, nous devons travailler, remplir des obligations professionnelles, lire des dossiers, des comptes-rendus, des bilans, des copies d’élèves, que sais-je ?, et quand nous rentrons le soir, souvent, nous avons les yeux fatigués de les avoir laisse traîner sur un écran toute la journée, et c’est justement là que nous aurions besoin de lecture "facile". Pas quand nous avons devant nous trois semaines à ne rien faire. J’ai donc toujours profité des vacances pour m’atteler à des lectures conséquentes, des lectures qui prennent du temps, de celles qu’on a toujours repoussées à plus tard, par manque de temps – quand j’aurai moins de boulot, je me lancerai dedans…

Et puis, étant donné le temps clément dont nous profitons en ce moment à Paris, c’est le moment ou jamais de s’enfermer la journée entière dans sa chambre ou dans son salon, entouré de coussins, une tasse de café à portée de mains, tout comme un bon paquet de cigarettes et un cendrier pour accompagner notre lecture lors de ces journées grises. Dehors, on entend, par la fenêtre, les pas des passants sur le bitume mouillé, quelques enfants téméraires braver l’intempérie et sauter dans les flaques, des automobilistes parisiens prompts au klaxon, et deversé sur tout cela, les trombes d’eau comme de gros rideaux lourds frotteraient le parquet d’un théâtre.

Alors voici des conseils de lecture pour cet été, qu’il s’agisse de gros romans, de gigantesques cycles ou de courts ouvrages qui se lisent en quelques heures.

Le Garçon incassable_ Florence Seyvos

Le Garçon incassable, de Florence Seyvos

Éditions de l’Olivier

La narratrice de ce court roman se rend à Los Angeles pour faire des recherches sur un acteur qui lui est cher, Buster Keaton, star du cinéma burlesque qu’on surnommait "L’homme qui ne sourit jamais" en raison de son visage impassible, mystérieux, figé. Il faut dire que Buster avait une longue habitude de ne rien témoigner par sa physionomie : enfant, faisant partie avec ses parents d’un numéro de comédie qui sillonnait les États-Unis, il était, plus qu’un acteur, plutôt un accessoire, tour à tour serpillière humaine traînée sur toute la surface de la scène (d’où un autre de ses surnoms "The Human Mop"), projectile balancé d’un bout à l’autre de la salle de spectacle (harnaché à dessein par son père d’une poignée de valise afin que l’enfant fût plus maniable)… Le ressort comique provenant justement du fait que l’enfant ne réagissait pas à tous ces traitements. Plus il était impassible, plus le rire était assuré.

Mais pourquoi cette figure cinématographique touche-t-elle autant la narratrice ? N’est-ce pas parce qu’elle lui rappelle, dans une forme de gémellité, une autre figure, plus proche d’elle ? La biographie romancée de Keaton alterne, dans Le Garçon incassable, avec un autre récit, consacré à un autre de ces "garçons incassables" que la vie ne vient pas briser : Henri, le frère de la narratrice, "idiot", "différent", maladroit, qui devait endurer les séances de rééducation particulièrement douloureuses que lui imposait son père.

Malgré son résumé, le roman de Florence Seyvos n’est pas un texte pathétique. Le pathos n’y a aucune place, et elle évite cet écueil avec une classe extrême, en employant une langue d’une simplicité, d’une efficacité bouleversantes, tentant de cerner au mieux ce que fut la vie de Keaton et Henri. Ce qu’elle oppose au larmoyant ? Une forme délicate d’humour (pas de comique non, d’humour). Un humour burlesque, à la Keaton, justement. La vie semble aller trop vite pour Keaton et Henri, le monde être trop grand, et leurs lois semblent dérouter ces deux personnages qui traversent l’existence sur un fil. C’est là que le roman de Florence Seyvos trouve une voie vers notre vie à chacun de nous : c’est qu’il se transforme vite en un éloge des inadaptés, en un bouleversant chant de vie pour montrer comment leur volonté s’épanouit malgré l’adversité, comment ils ne se brisent pas malgré leur fragilité, avec, en prime, des scènes magnifiques de douceur qui vont feront monter les larmes aux yeux. On ressort de cette lecture plein de gratitude à l’auteur de nous avoir offert un des plus beaux livres de cette année.

Les Exploits d'Engelbrecht_Maurice Richardson

Les Exploits d’Engelbrecht, de Maurice Richardson

traduit de l’anglais (Angleterre) par Christophe Grosdidier

Éditions Passage du Nord-Ouest

Parmi les éditeurs à qui vous pouvez faire confiance les yeux fermés, il y a les Éditions Passage du Nord-Ouest, qui mènent, depuis onze ans, un travail formidable en toute discrétion malheureusement. Depuis quelques temps, on trouve plus facilement leurs ouvrages en librairie, auquel cas, si vous les trouvez chez votre libraire préféré (et pas chez Amazon !) n’hésitez pas à les feuilleter. Vous avez très peu de risques d’être déçu : comme Attila ou Cambourakis, les éditions Passage du Nord-Ouest nous offrent des ouvrages au ton décalé, en marge de la production générale, avec un soin tout particulier accordé aux maquettes de leurs publications. Que le livre soit aussi un objet, et un bel objet, voilà de quoi nous faire plaisir.

Parmi leurs récentes publications, se trouve Les Exploits d’Engelbrecht. Qui est Engelbrecht ? Un boxeur. Un nain. Un surréaliste. Bref, un boxeur nain surréaliste, tout ce qu’il y a de plus normal… Et qui, bien évidemment, fait partie du Club des Sportsmen Surréalistes. Rien d’étonnant la-dedans. Cet aperçu concis vous donne déjà un avant-goût de ce qu’est ce texte fou, délirant, rocambolesque, et qui, parfois, n’a ni queue ni tête pour notre plus grand plaisir.

Comme Hercule, Engelbrecht accomplit des exploits. Lesquels ? Participer à une grande chasse aux sorcières, affronter vaillamment sur le ring une énorme horloge comtoise, jouer un golf en un trou qui le mènera sur différents continents. Ce n’est qu’un échantillon de tout ce qu’accomplit le nain surréaliste, bagarreur et toujours vainqueur, au cours de cet ouvrage.

Admirés par Ballard ou par Michael Moorcock, publiés dans la revue Liliput entre juin 1946 et mai 1950, puis publiés en volume et maintenant de nouveau disponibles en France grâce à Passage du Nord-Ouest, Les Exploits d’Engelbrecht sont un cocktail explosif de nonsense, de drôlerie et d’aventures, sorte de Alice au pays des merveilles qui aurait été dopé à la testostérone par un commentateur sportif un peu fêlé. C’est réjouissant, brillamment illustré. Une curiosité à découvrir.

La Disparition de Jim Sullivan, de Tanguy Viel – Vanité, vanité

La Disparition de Jim Sullivan

Comment survivre à un dîner en compagnie d’un rigolo ?

Ça commence par un rictus, on ne sait pas trop quoi dire, alors on sourit. Puis on fait semblant de rire, en forçant un peu sa voix, en accentuant et en feignant l’hilarité. Et puis ensuite, un silence lourd s’installe. Les yeux se fuient, on n’ose pas trop risquer de croiser les regards des autres membres de la tablée de peur que cette communication paraisse suspecte, et encore moins celui du plaisantin qui, encore saisi de sa blague, glousse dans son coin en quémandant d’ultimes réactions de la part des autres convives. Il y a un nom pour cela : la gêne. Vous êtes gêné de devoir feindre le rire, et d’autant plus gêné que le rigolo — une espèce particulièrement malfaisante — a instauré d’emblée avec vous une connivence. Vous êtes le complice de son absence d’humour et de son aveuglement et, pour d’obscures raisons de politesse et de convention sociale (car vous n’êtes pas un sauvage), vous êtes tenu de ne pas opposer aux tentatives pathétiques de votre interlocuteur le mépris, la critique, ou encore une indifférence trop flagrante.

Et c’est ainsi qu’un rigolo peut vous empoisonner l’existence, vous ruiner une conversation, et transformer le plus prometteur des dîners en une corvée, voire un calvaire.

L’avantage, c’est qu’une fois dans la voiture, sur le chemin du retour, on peut desserrer sa ceinture, libérer son ventre repu et déverser dans l’habitacle des litres de commentaires fielleux entre deux hoquets vaguement dégoûtés.

Alors, imaginons que vous, lecteur, et moi-même, soyons en ce moment sur le chemin du retour. Où ? Ça n’a que peu d’importance, disons quelque part en Bretagne, roulant sur une départementale sombre bordée de platanes éclairés à intervalles fixes de quelques mètres par nos phares.

" Tu as trouvé ça comment, la soirée ?

— C’était sympa. Ça faisait longtemps que j’avais pas vu Sarah. Par contre, elle est bien gentille, mais le pote qu’elle nous a ramené… Qu’est-ce qu’il était lourd !

— Une vraie plaie.

— Et toutes ses blagues de cul, bonjour l’angoisse !

— Toi qui détestes ça…

— Obligé de faire semblant de rire, en plus. Pas le choix.

— J’ai encore la sensation de sa main quand il m’a tapoté le dos. Comme si on était amis. Et sa manie de faire des clins d’oeil !

— C’est vrai que ça fait pervers…"

Et notre route continuera tel quel, jusqu’à nous ramener à notre coloc où nous nous endormirons en espérant avoir tout oublié le lendemain, au réveil.

Pour qui la littérature est une conversation, ouvrir un livre peut se révéler risqué : c’est comme entrer dans un bar en ayant sur le coup une pancarte où il est écrit "Parlez-moi" sans qu’on puisse vraiment juger de qui nous aborde autrement que par son look.

L’habit ne fait pas le moine.

Don’t judge a book by its cover.

La Disparition de Jim Sullivan présente bien : sobriété, petite touche d’élégance avec son étoile et son liseré bleus sur la couverture. De prime abord, une solide réputation, des ancêtres qui pèsent de tout leur poids de fantômes pour nous glisser à l’oreille : "Le petit est bon, il faut lui faire confiance."

Alors on fait confiance.

On fait d’autant plus confiance que de nombreuses personnes nous l’ont recommandé : "Tu vas voir, c’est génial." On y va les yeux fermés. Moralité de l’histoire : ne faites jamais confiance à vos amis.

La Disparition de Jim Sullivan est un très bon livre. 150 pages, maniable, il tiendra aisément dans une poche de sacoche, et possède de petites pages avec de grandes marges, ce qui comporte de multiples avantages : abréger le supplice que représente sa lecture, et vous laisser assez de place pour, au choix, griffonner des bordées d’injures pour l’auteur de ce pensum, ou profiter de tant d’espace blanc pour écrire votre propre roman. Lequel sera, dans tous les cas, plus substantiel à coup sûr que celui que vous tenez entre les mains.

Le point de départ du roman de Tanguy Viel est simple : un romancier français, constatant que la littérature américaine fait florès partout dans le monde, décide d’écrire un vrai roman américain 100 % pur creative writing, et de fait décide d’appliquer les recettes infaillibles qu’il a cru découvrir en se gavant de littérature d’Outre-Atlantique. Roman sur l’écriture d’un roman, où nous est donné à la fois le texte qu’il pourrait écrire et les réflexions de l’auteur sur son entreprise, voilà un projet d’une originalité tellement grande qu’on a l’impression que le Paludes de Gide n’a jamais existé. Mais n’est-ce pas dans les plus vieilles marmites qu’on fait la meilleure soupe Campbell ?

Une fois que vous savez ça, vous savez tout de La Disparition de Jim Sullivan. C’est peu, et à vrai dire, ce n’est pas grand-chose. Comme pour d’autres de ses romans, et comme beaucoup de ses confrères des Éditions de Minuit, Tanguy Viel oublie qu’un roman n’est pas qu’un principe, n’est pas qu’un présupposé, une petite idée de départ bien marrante. Jamais ce roman ne parvient à dépasser son principe, et reste englué dans la répétition, jusqu’à l’indigestion, d’effets romanesques et de petites observations amenées avec la légèreté d’un pachyderme dans un magasin Macy’s. Et c’est toujours triste de voir qu’un roman a tout dit dès sa première page. Peut-être Tanguy Viel aurait dû s’arrêter après son incipit. La pleine ampleur du livre aurait été atteinte, c’est-à-dire celle d’un timbre-poste.

Tanguy Viel est donc un rigolo. Le genre de type qui tape sur l’épaule de son lecteur. "On a des tas de choses en commun", semble-t-il nous dire. Et de nous infliger des blagues qu’il pense sûrement spirituelles. Et comme nous sommes bien élevés (mais pas trop), on fait semblant d’adhérer nous aussi à son humour. Jusqu’au moment où l’accumulation produit le même effet que la plaisanterie répétée des années durant par un vieillard gâteux, et qui tombe dans l’oreille de convives sourds lors de longs repas de famille dominicaux.

Quelques extraits parlent d’eux-même :

"les attributs de sa vie (…) différents magazines sur la banquette arrière (une revue de pêche bien sûr, une de base-ball bien sûr)" (p. 16)

"J’ai remarqué cela aussi dans les romans américains, que toujours un des personnages principaux est professeur d’université" (p. 19)

"ce genre d’événements qu’on ne passe pas sous silence quand on est américain, je veux dire, écrivain américain, (…) ce genre d’événements qui planent au-dessus des livres et savent impliquer les personnages dans les problèmes de leur temps." (p. 25)

Et ainsi de suite à intervalles réguliers. On aurait bien envie que la familiarité débraillée avec laquelle Tanguy Viel nous traite cesse, mais il ne peut pas s’empêcher. Vous avez vu comme je suis drôle ? Well, I don’t think so.

Point de comparaison : ce genre de procédé rappelle les lecteurs qui, lorsqu’on leur demande leur avis sur un livre, ne parlent que des coquilles qu’ils ont trouvées page 123 et 254, ceux qui notent avec délectation les incohérences des scénarios quand ils vont au cinéma, les gens qui feuillettent les journaux pour se plaire d’une inexactitude dans une chronique que personne ne lit, des comptables qui se gaussent de quelque erreur de calcul qu’un particulier aurait faite. Une attitude de satisfaction replète. Le gloussement plutôt que le rire.  On entend Tanguy Viel glousser à chaque page.

L’Université sera ravie d’apprendre que Tanguy Viel poursuit un projet romanesque ambitieux au centre duquel se trouve le pastiche et la parodie. Un jeu sur les formes vertigineux et une malicieuse subversion des codes de la littérature de genre. Alors, pour l’aider dans son entreprise, nous lui proposons quelques pistes pour des romans futurs :

- écrire un polar scandinave avec des criminels sexuels.

- écrire Les pleurs de la marmotte résonnent dans mon coeur le jeudi.

Et, si d’aventure ces propositions ne lui conviennent pas, nul doute qu’il trouvera un projet à la hauteur de son talent en pastichant un roman de la collection Harlequin.

Zoom sur les Éditions LC – Christophe Lucquin (1)

Le rôle d’un blog est aussi de faire connaître des textes qui n’accèdent pas aux critiques des journaux. Si j’ai ouvert ce site, c’est aussi pour mettre l’accent, de temps en temps, sur des publications plus confidentielles et qui ne devraient pas l’être. Développer un espace de critique alternatif est l’une des orientations qui devraient, à mon sens, faire partie des priorités de la galaxie des blogs littéraires. Hélas, bien souvent, on retrouve sur Internet éternellement les mêmes titres que ceux que l’on peut trouver dans les pages "Livres" des grands quotidiens ou des hebdomadaires. Aujourd’hui donc, j’aimerais parler d’une jeune maison d’édition dont j’ai découvert la production récemment – et dont j’aimerais que les livres soient lus dans une plus grande proportion.

C’est fin 2010 qu’ont été créées les éditions LC – Christophe Lucquin, avec comme mot d’ordre : "Proposer des romans et des nouvelles de qualité, d’auteurs français et étrangers. Proposer des textes qui changent, des textes inhabituels. Suivre le monde et sa conviction première ; des livres à vivre, tout simplement." Des livres à vivre, qui font la part belle à l’émotion, au roman, aux intrigues, à la narration.

Petit panorama dans ce catalogue de "livres à vivre". Départ immédiat.

Chercher Proust_Michaël Uras

Derrière le titre intrigant de Chercher Proust ne se cache pas un obscur essai de critique littéraire, mais bel et bien un roman, dont le grand Marcel est la figure tutélaire – du moins, pour un moment… Le narrateur de ce roman est un chercheur dont la vie est littéralement absorbée par Proust. La première lecture est une révélation, et bien vite, d’autres lectures suivent, à tel point que le protagoniste ne peut plus vivre qu’à travers l’auteur de À la recherche du temps perdu. Il dort Proust (il a un poster de l’auteur dans sa chambre, qui mène un combat sans merci à un autre poster), il boit Proust (il a un mug à la gloire de Marcel), il vit Proust. C’est donc tout logiquement qu’il cherche à rentrer dans la Société des études proustiennes pour pouvoir donner plus de visibilité à ses recherches : son appartement croule sous les étagères remplies d’essais consacrés à Proust, et il compte bien mettre à profit son érudition pour éclairer des points inconnus de l’oeuvre. L’auteur, Michaël Uras, parvient à ne pas tomber dans l’écueil qui menace un ouvrage avec un tel point de départ. À lire mon résumé, on pourrait croire que le roman ne soit qu’une évocation forcément connivente des affres de la recherche littéraire, dont le propos ne pourrait être compris que par les chercheurs, et dont le public ne pourrait être que des chercheurs en mal de distractions pendant leur labeur. Un peu à l’image de ces campus novel à l’anglaise où l’on se gargarise de bons mots dans les bureaux anciens d’une université gothique, et où toutes les péripéties que l’on pourrait rencontrer ne concernent que des vieux professeurs spécialistes de littérature médiévale et qui rencontrent soudainement l’amour en la personne d’une jeune étudiante évidemment coquine. Rien de tout cela ici. Certes, le livre regorge de clins d’oeil que goûteront les lecteurs de À la recherche du temps perdu, mais qui ont l’avantage de ne pas être surlignés. Et surtout, l’auteur redouble d’invention pour intégrer ces éléments à sa narration et la rendre plus dynamique. L’exemple le plus éloquent de cela est sans doute le fameux "Questionnaire de Proust", dont le narrateur se sert pour cerner la psychologie des personnages qu’il croise tout au long de sa quête. Et quand je dis qu’il s’en sert, il serait plus approprié de dire que le narrateur imagine les réponses possibles de ses interlocuteurs au célèbre questionnaire. C’est ainsi que s’intercalent à la narration le questionnaire d’un libraire, d’un maître-nageur, d’une infirmière dans une maison de retraite… qui sont autant de passages de drôlerie et d’humour qui élaborent un nouveau moyen de bâtir un personnage.

Chercher Proust est finalement bien loin de n’être que l’expression des tourments d’un lecteur et d’un chercheur. C’est même tout le contraire. Si l’auteur domine la première moitié du roman, et en constitue en quelque sorte le "sujet", il s’efface progressivement à mesure que le narrateur suit la piste d’un mystérieux homme qui serait la dernière personne à avoir côtoyé Proust de son vivant. Car l’obsession du héros devient si prégnante que sa vie personnelle elle-même est en danger. Et c’est là la réussite de cet ouvrage : alors qu’il semblait nous annoncer un sujet (et ce, dès son titre), il détourne finalement son propos pour se révéler être un roman sur notre vie à tous, sur les difficultés du couple, sur la façon dont nous communiquons avec l’être aimé… Et nous offre, du même coup, une réflexion sur les liens qu’entretiennent la littérature et la vie. Lire et choisir une oeuvre qui gouvernera notre vie, semble nous dire Michaël Uras, est une façon particulière de mener son existence.

Florencia Edwards_Hitler in love

Hitler in love est un livre à l’histoire atypique. Un livre qui, en Amérique du sud, n’a pas été vraiment édité dans le sens commun où on l’entend. Comme le rappelle l’écrivain Felipe Becerra Calderón dans la belle postface qu’il offre à ce recueil, ce texte circula sous le titre Historias terribles para niños (Histoires terrifiantes pour les enfants, titre de l’une des nouvelles) au Chili, sous une forme artisanale : imprimé à l’imprimante, agrafé, et collé à la couverture. C’est ainsi qu’il trouva son public, un public presque souterrain pour un texte étrange, hors des normes thématiques des nouvelles que l’on a l’habitude de lire. C’est pourquoi il convient de saluer avec toute la force que cette entreprise mérite, le fait que les éditions LC – Christophe Lucquin ait eu le courage de publier un tel texte en France, et de le proposer au lecteur français qui n’est pas toujours au courant des nouvelles tendances de la littérature sud-américaine en dehors des grands noms qui sont autant de passages obligés et parfois étouffants.

Nul doute qu’un titre comme Hitler in love a de quoi, sinon rebuter, du moins intriguer le lecteur. Le second risque est de se méprendre sur ce recueil, en comprenant ce titre comme une tentative de provocation. Provocantes, les nouvelles de Florencia Edwards ne le sont pas. Déstabilisantes, mystérieuses, hermétiques, elles peuvent l’être, tant elles abordent des thèmes qui peuvent interloquer, ou que l’on souhaiterait éviter : le désir enfantin, le rapport de l’enfant à son corps, la figure érotisée de l’enfant, autant de questions que l’on préfère souvent rejeter plutôt que de les explorer directement, les yeux dans les yeux.

Le recueil se compose donc de quatre nouvelles : "Hitler in love", "Histoire terrifiante pour enfant", "L’homme-sac" et "Enrico". Qu’il s’agisse de raconter les relations ambigües entretenues par Hitler et sa nièce, la soudaine malformation de l’oeil qui touche la soeur d’un enfant après une révélation d’ordre sexuel (je n’en dis pas plus), ou d’un jeune garçon dont le crâne renferme un bonhomme métaphorique en même temps que naît son désir, ces nouvelles brèves sont autant de contes pervertis, emmenés sur des chemins tortueux et troubles, et profondément sombres. Ils laissent le lecteur interdit, et c’est un vrai plaisir que de relire plusieurs fois ces textes pour s’en imprégner, pour essayer d’appréhender leur bizarrerie qui décontenance.

Dans sa postface, Felipe Becerra Calderón écrit : "La seule oeuvre à laquelle Hitler in love pourrait être rapprochée est celle de l’Uruguayen Felisberto Hernández. Plus au nord, peut-être, à celle de l’Américain Steven Millhauser. Et puis plus rien." Je rajouterais peut-être, par moments, l’oeuvre de Virgilio Piñera. Et celle aussi, légèrement, de Guadalupe Nettel. Ce sont des impressions personnelles. Hitler in love ne ressemble à rien de connu. Et c’est tant mieux.

Vice, de Hervé Guibert – Murmures des objets et des lieux

Hervé Guibert_Vice

Il y a quelque malice à intituler Vice un texte d’où semble à ce point absente toute forme de pornographie. Alors, Vice ne serait pas vicieux ? Que les lecteurs avides de littérature partouzarde et de scènes torrides se détournent : ils ne trouveraient dans cet ouvrage d’Hervé Guibert rien qui puisse alimenter leur excitation. En revanche, les amateurs d’une littérature au charme déliquescent, à la beauté trouble et au parfum vénéneux de pourriture, pourraient trouver ici leur compte.

Le point de départ de Vice est clair, énoncé dès la première page comme la didascalie laconique de la fantasmagorie qui va suivre :

"Il voulut tout à coup être transplanté dans un bain de vice (décors et acte).

Il était prêt à payer pour entrer dans une ambiance vicieuse, mais le cinéma porno lui semblait indigent…" (p. 11)

"Indigent", médiocre, le cinéma porno n’est pas à la hauteur… il n’est qu’une succession d’images, là où le narrateur est avant tout à la recherche d’une ambiance. Une ambiance : une atmosphère qui se traduit en décors et en acte – rajoutons, chose peut-être plus capitale encore, en objets, qui seront comme les accessoires d’un rituel mystérieux.

De là la composition du texte. Deux parties, "Articles personnels" – inventaire des objets du vice – et "Un parcours" – itinéraire fantasmatique des lieux qui vont abriter la rêverie vicieuse. Au centre, comme l’axe de symétrie de ces deux parties qui se répondent et communiquent l’une avec l’autre, un petit cahier, quelques pages – des photos prises par Hervé Guibert au musée Grévin ou au musée de l’Homme ainsi qu’au musée de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, quel est le vice auquel renvoie le texte, si toute pornographie est absente ? Dans les courts textes qui composent la première partie, Guibert évoque, avec une extrême précision et un classicisme très pur de sa phrase, des objets, qu’il s’agit de décrire le plus fidèlement possible : le peigne, le coton-tige, le tire-jus, la pince à ongles, sont autant de pièces soumises à l’examen de l’écriture. Ainsi, voici ce que devient "le gant de crin" sous le regard de Guibert :

"Le gant de crin est d’abord un gant dans lequel on met la main, mais il est fait non de soie ou de dentelle, mais d’un tissu rugueux, conglomérat de ficelle éventuellement, qui égratigne superficiellement la peau. On se fait des frictions d’eau de Cologne, ou de camphre dont on vante les vertus anaphrodisiaques, afin d’échauffer un muscle endolori, de détacher la peau déjà déliquescente. Le gant de crin est un instrument plutôt masculin, destiné à raffermir les corps, mais certaines femmes dont la peau ne supporte ni l’eau courante ni les alcalins l’emploient volontiers." (p. 20)

Ces quelques lignes ont l’apparence d’une objectivité impeccable, d’un effacement complet de la personne de l’écrivain, et pourtant, nous ne sommes pas du tout ici dans un objectif d’impersonnalité, ou d’un inventaire de type oulipien qui viserait à épuiser totalement un sujet par la description. Bien que ce gant de crin soit apparemment donné tel quel, il s’intègre dans un catalogue où des thèmes se rejoignent, où des motifs réunissent les diverses pièces successivement décrites. Le grand absent, semble-t-il, de ces pages de Vice serait le corps. Semble-t-il, seulement, car les différents fragments dessinent les contours du corps plus sensuellement encore que s’ils avaient été consacrés à une jambe, un bras ou un sexe.

Description des matières, d’actes (plonger la main dans le fourreau rugueux du gant), contact de l’objet avec la peau (le martinet), pénétration du corps par les instruments (coton-tige, abaisse-langue…), tous les objets choisis ont un rapport privilégié avec le corps, la sensation et, en dernier lieu, la sensualité dans son sens le plus littéral. Et le classicisme de l’écriture de Guibert, par la richesse de son expression et la simplicité apparente des notations, parvient à faire de ce corps absent notre corps lisant, et ressentant de manière presque concrète le contact des objets décrits. Nous sommes loin du "cinéma porno", loin de la littérature pornographique où l’excitation ne se donne que par la contemplation d’images ou la figuration imaginaire d’actes sexuels – nous sommes tout entiers requis par cette sensualité qui déborde du texte, se transmet à nous.

Ces objets abandonnés, délaissés, sont comme des reliques qu’on imaginerait volontiers exposées derrière les vitrines d’un musée poussiéreux, et que nous commenterait un guide "vicieux", détournant l’usage de la description pour faire vivre les objets, pour les faire parler. L’inanimé se met à murmurer, devient support et aliment à l’imagination, sans que l’on sache très bien si l’on n’est pas tombé complètement du côté du fantasme. A l’image de ce "fauteuil à vibrations", qui, nous précise l’auteur, aurait été perfectionné pour des plaisirs bien plus concrets que la simple sensation de tremblements internes parcourant le corps. Toute chose abandonnée, nous dit ce texte, est un prétexte à la vie, aux sens, et il s’agit de les rappeler, de les nommer précisément pour que le corps soit partie prenante de l’expérience.

Le même air de désaffection, d’abandon, naît dans le cahier central de photographie où les statues de cire du musée Grévin cohabitent avec les animaux naturalisés des collections zoologiques. Où les corps démembrés des statues s’exposent dans une impudeur figée comme s’ils étaient spectateurs du passage du temps. Eux aussi, en un sens, sont ranimés : le regard du photographe, les prises de vue, en font presque des acteurs. Et l’on se prend à douter de voir des statues – ne serait-ce pas, dans tel cliché, un corps, conservé selon les rituels de la taxidermie ? Bien vite, un écorché exhibe ses veines et ses muscles. Et puis des squelettes d’enfant – ou de nains ? apparaissent sur une page, tout comme le corps dans un cercueil – ou un berceau ? – de verre d’une enfant morte. Le mélange est total : tous semblent être animés de la même vie étrange, tout en étant bizarrement fixes.

La taxidermie enfin, un des motifs essentiels de la dernière partie de l’ouvrage, "Un parcours". Description précise et savante des progrès de la naturalisation, détails des sucs, des éthers, des produits utilisés, des techniques dont on se sert pour ne pas endommager un corps lors des manipulations… rien ne nous est épargné des mouvements et des actes, et l’on se prend à se demander : ne serait-ce pas là la description d’un acte d’amour où au contact des chairs vivants on aurait substitué celui du soin aux corps morts ? Mais c’est toujours la même attention, couplée à la même violence, qui est présente ici, dans cet illustration d’amours funèbres.

Une simple phrase, une parenthèse seulement, nous offre en passant le lien qui unit les différentes parties du texte, et qui lui donne sa cohérence profonde : "car la poussière n’est autre que la décomposition des peaux, et la sueur des objets." (p. 105) L’élément commun de la poussière mêle le corps humain et ces objets, nouveaux corps qui se mettent à vivre. Et tout finit toujours par la poussière, que ce soit en mourant ou bien en finissant sur des étagères à attendre que le temps passe. Ou bien les deux, à l’image de ces collections de spécimens qui peuplent le musée de l’Homme ou celui de l’Ecole Vétérinaire.

Alors, vicieux, ce texte ? Oui, si l’on considère qu’il n’y a qu’un pas entre le vicieux et le vicié, entre la perversion morale ou sexuelle, et l’air lourd, chargé des exhalaisons qu’émet toujours ce qui se décompose. L’un est l’autre, c’est ce que nous dit Guibert avec ce très beau texte, à l’écriture limpide et à la puissance d’évocation hors du commun.

Vice, Hervé Guibert – Gallimard, L’Arbalète, 16,90 euros.

Souvenirs désordonnés, de José Corti

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On se souvient de José Corti, mort en 1984, comme un des grands éditeurs français du vingtième siècle : sa librairie, qui existe toujours, est devenue, en face des grilles du jardin du Luxembourg, une sorte de vestige d’un ancien temps où les éditeurs étaient aussi des libraires, où les les pages des livres se découpaient au coupe-papier, où "sa" maison qui était vraiment une maison, accueillait les auteurs et les amis autant que les clients de passage. Encore aujourd’hui, le lecteur peut y faire un détour, comme je le fais souvent, et fouiner dans les bacs qu’on a mis devant la vitrine, où les livres défraîchis sont soldés et, une fois les ouvrages pris en main, pénétrer dans cette boutique où le temps semble s’être, non pas arrêté mais reposé, comme si on y évoluait dans un instant étiré et calme : le bois, du parquet ou des étagères, semble poli par le temps, naturellement. Quand j’étais plus jeune, adolescent ou tout juste adulte, l’endroit m’impressionnait – j’avais l’impression de pénétrer dans une sorte de Saint des Saints. Passer la porte, c’était pour moi comme rentrer dans un tribunal, et les éditeurs de la maison semblaient scruter ce que j’allais acheter comme pour me juger. Aujourd’hui, je me suis défait de cette impression. Je n’hésite plus.

José Corti était donc tout ça pour moi avant que je n’ouvre ses Souvenirs désordonnés : l’archétype de l’éditeur exigeant qui n’a jamais cédé, tant commercialement qu’esthétiquement, sur les oeuvres qu’il décidait de publier. C’était aussi le surréaliste, celui qui, avant de créer la maison Corti, avait publié leurs ouvrages pour le compte des "Éditions surréalistes". C’était l’éditeur de Gracq et celui de Bachelard, et de mille autres, du "Monk" Lewis et de Horace Walpole, des fantastiques et des merveilleux.

Ces Souvenirs désordonnés refermés, je découvre maintenant que José Corti était un écrivain. Un écrivain contrarié, ou plutôt, quelqu’un qui plaçait la littérature si haut que jamais il ne se risqua à se piquer d’écrire, comme il le raconte lui-même en évoquant ses tentatives de jeunesse. C’était un écrivain certain, que le goût de la formule et la révérence envers le style étouffe parfois en compassant un peu ses phrases, mais un écrivain digne et respectant la langue.

Ces Souvenirs désordonnés portent très bien leur nom : loin d’être des Mémoires chronologiques, qui brosserait avec force détails et perfection d’une mémoire recomposée, la vie de son auteur de A à Z, le lecteur aura, avec les souvenirs de José Corti, affaire à un texte qui ne ménage pas les coqs-à-l’âne, les digressions, les redites. Loin de gêner la lecture, cela instaure au contraire une grande vitalité de l’écriture : on a l’impression de retracer, en direct, aux mouvements et méandres de la pensée de l’auteur. Après un prologue où José Corti justifie l’écriture de ses Mémoires, ces Souvenirs désordonnés bruissant de vie, sont l’occasion pour l’auteur de tracer quelques portraits admirables des auteurs qui ont croisé sa route : Benjamin Fondane, Gaston Bachelard, Julien Gracq, Benjamin Péret, René Crevel, Salvador Dalí… autant de visages convoqués dans ses pages. Les lecteurs qui chercheraient dans les Mémoires de José Corti des rumeurs d’antichambres, de  ces sordides anecdotes qui font souvent (et malheureusement) le sel des Mémoires d’éditeurs ou d’écrivains, ou bien qui chercheraient à dédorer les statues de nos grands auteurs, ne pourront qu’être déçus de ce livre. Au lieu de cela, José Corti prend un plaisir, sensible à la lecture, à tenter de cerner au mieux ce qui fait la singularité d’un être, tant dans sa gestuelle, que dans son caractère. Il en résulte des portraits tour à tour admirables, émouvants, parfois drôles, mais toujours justes. Corti ne donne pas dans l’hagiographie comme il ne donne pas dans le portrait à charge, même quand sa colère, voire sa haine, affleure dans certaines pages. Il décide plutôt, quand cette colère se fait trop présente, de passer sous silence les êtres qui la provoquent, par charité ou par respect aux morts.

Paradoxalement, malgré toutes ses silhouettes qui viennent apparaître au fil des pages, le milieu littéraire n’est pas le sujet principal de ces Mémoires. Ce qui importe surtout, c’est l’évocation de la vie à Paris sous l’Occupation allemande : comment cela se passait, quels étaient les risques, qu’est-ce qu’était être éditeur, mari, et surtout père, durant ces années ? Ce sont les aspects qui, une fois la lecture finie, restent le plus vivaces à l’esprit du lecteur. Cet ouvrage, c’est avant tout une sorte de mausolée que José Corti dédie à son fils ("À Dominique, mon fils unique, notre Doumé, 13 janvier 1925-??? 1944"). Dominique Corti, mort dans un camp, ne connaîtra pas l’après-guerre, ni, comme le note lui-même José Corti, le succès de son père éditeur du Rivage des Syrtes de Julien Gracq. C’est de cette "inguérissable blessure" que semble naître ce livre, et surtout, un thème, récurrent, de ces Mémoires : l’attention portée aux oeuvres qui auraient pu naître, écrites, peintes, créées par ceux qui sont mort trop jeunes, à l’image de Dominique Corti. Ce thème se retrouve en de nombreux endroits de ces Souvenirs désordonnés que ce soit lors d’une évocation des victimes de la guerre, ou de manière plus large, quand Corti évoque, de manière très juste, la "trahison" de Max Brod envers Kafka ou la mort de Sadegh Hedayat. On ne perd jamais de vue la littérature, mais ce qui compte avant tout dans ce livre, c’est la vie, sous toutes ses formes, y compris la plus douloureuse, cette mort dont José Corti ne s’est jamais remis.

Les Souvenirs désordonnés sont donc le récit d’une aventure intellectuelle, mais aussi et surtout le récit d’une vie d’homme dans le vingtième siècle, avec ses ambitions, ses échecs et ses peines. Ne serait-ce que pour le portrait d’André Breton, incroyable de justesse, ou bien le récit du suicide de René Crevel, terrible, le livre vaudrait la peine d’être lu. Mais ce serait se priver du reste, qui constitue le portrait d’un homme digne et exigeant. Un grand homme du vingtième siècle.

Les Dossiers de l’Hermite # 1 – Nicole Caligaris

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Aujourd’hui, je vous propose le premier numéro de cette sorte de magazine intitulé "Les Dossiers de l’Hermite". Comme je vous l’avais déjà annoncé, ce premier numéro est consacré à l’oeuvre de Nicole Caligaris. Écrire ce dossier m’a demandé un peu de temps, aussi je vous encourage plus que jamais à me donner votre avis sur le résultat !

Au sommaire de ce dossier vous trouverez :

- deux articles proposant une présentation et une analyse globale de l’oeuvre de Nicole Caligaris (5 pages)

- une longue interview de l’auteur dans laquelle elle évoque ses influences, sa conception de l’écriture, les thèmes de ces livres et parle de son prochain ouvrage, Le Paradis entre les jambes, qui sort le 3 janvier aux éditions Verticales.

Je suis très content de vous proposer ce travail et j’espère qu’il vous intéressera !

Vous pouvez tout simplement télecharger le dossier au format pdf en cliquant sur le lien ci-dessous. Et sur la nouvelle page qui s’affiche, faites clique droit + "enregistrer sous" ou "télécharger sous"

Les Dossiers de l’Hermite # 1 – Nicole Caligaris

Arsène Lupin – L’invention du lecteur paranoïaque

Si on imagine sa silhouette, elle est imperturbablement noire et blanche, à moitié dévorée par la nuit. Seuls subsistent dans notre image le blanc brillant d’une chemise sous un smoking, le col qui tranche avec l’ombre. D’ailleurs l’homme est drapé dans une cape, du moins c’est ce qu’on se figure – comme si l’on avait besoin qu’il ait des ailes, qu’il soit un oiseau de nuit, furtif, silencieux. Le bruit mat d’un froissement de tissu le signalerait – car il est invisible, ou trop visible. L’homme, c’est Arsène Lupin. Monocle à l’oeil, cigare à la bouche, c’est un parfait gentleman. Né en 1907, il a beau avoir bientôt 116 ans, il n’en demeure pas moins jeune, car comme tous les mythes, il est jeune pour l’éternité.

arsene lupin gentleman cambrioleur

Avec Sherlock Holmes, nul autre héros de roman policier n’aura sans doute été aussi iconique. Hercule Poirot, si on retient évidemment ses moustaches, on ne parvient pas instantanément à se le figurer. De Maigret, de Rouletabille, on retient leurs traits de génie – mais leur figure, leur fantôme, importent peu. Arsène Lupin tout comme Sherlock Holmes sont des esprits – l’un britannique, l’autre français. À l’un le flegme, le panache pour l’autre. J’ai mille fois plus fréquenté Hercule Poirot qu’Arsène Lupin ou Sherlock Holmes. Avant cette année, je n’avais jamais ouvert un livre des aventures du gentleman cambrioleur. En ouvrant pour la première fois le premier volume d’Arsène Lupin écrit par Maurice Leblanc, j’étais cependant en terrain connu – c’est qu’Arsène Lupin est né d’un fond très français, ce goût du style, de la formule ironique et bien pesée et du panache. Arsène Lupin, c’est Cyrano de Bergerac qui ne se paierait pas de mots et qui agirait au lieu de parler.

Arsène Lupin, gentleman cambrioleur regroupe plusieurs histoires, plusieurs affaires où le voleur est soit l’instigateur du mystère, soit celui qui vient mettre au jour la logique cachée derrière l’énigme. Les liens sont ténus entre ces différents chapitres, le tout relevant bien plutôt d’un goût pour le style plutôt que d’une cohérence narrative : jeux des points de vue (où Maurice Leblanc fait parler l’"historiographe" d’Arsène Lupin, ou encore utilise dès 1907 le procédé que rendra célèbre Agatha Christie dans Le Meurtre de Roger Acroyd en 1926 – je n’en dis pas plus…). Qu’est-ce qui fait la singularité d’Arsène Lupin ?

Eh bien, il y a tout d’abord le style, l’élégance. Que ce soit dans l’écriture du roman ou dans les réparties légendaires du protagoniste, Arsène Lupin reste un modèle de grande classe. Voleur un peu Robin des Bois, criminel au grand coeur, courtois avec les dames, fair-play avec les hommes, Arsène Lupin n’est pas un meurtrier – Arsène Lupin est une sorte de funambule, d’artiste de cirque. Rien ne semble plus exciter son talent que la perspective de réaliser quelque chose d’impossible. Rien ne semble plus nourrir son génie que la difficulté. Funambule donc au-dessus du vide, Lupin est l’image même de l’expression "la beauté du geste". Seul l’acte compte, depuis sa conception jusqu’à son exécution, sans filet. Et quand il réussit, on l’admire d’autant plus qu’il a failli tomber.

"Pourquoi, dit-il encore, aurais-je une apparence définie ? Pourquoi ne pas éviter ce danger d’une personnalité toujours identique ? Mes actes me désignent suffisamment." Ce sont des phrases prononcées par lui à la fin du premier chapitre de Arsène Lupin, gentleman cambrioleur. Ne pas être défini, ne pas être figé : lui-même évoque le rêve d’une liberté absolue où l’on ne serait pas tenu de se limiter à soi. Où l’on ne serait pas remarqué, ni signalé, par autre chose que ce que l’on fait, par ses actes. Arsène Lupin préfigure-t-il un héros existentialiste ? Rien n’est moins sûr. Mais cette définition pourrait s’appliquer, somme toute, à tous les artistes – ne recherchent-ils pas cela, faire disparaître leur personne particulière, leur corps, leur identité, derrière une oeuvre et plus encore qu’une oeuvre, derrière une signature, derrière un style ? C’est le style qui fait l’homme. Maurice Leblanc radicalise la citation.

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Arsène Lupin c’est aussi l’humour, le naturel, le récit enlevé et vif, la narration qui ne se prive pas d’un rythme effréné – en quelques pages sont élaborées puis résolues des affaires complexes et semble-t-il abracadabrantesques, tout cela pour le pur jeu de l’intelligence et pour le plaisir de mettre en scène le voleur-enquêteur.

Arsène Lupin, c’est enfin pour moi l’invention d’un lecteur paranoïaque. La majorité des romans policiers classiques (Conan Doyle, Agatha Christie, etc.) sont gouvernés par deux pôles : le qui et le comment. Quand Hercule Poirot réunit traditionnellement les personnages d’un roman d’Agatha Christie, comme dans Mort sur le Nil ou Le Crime de l’Orient-Express pour révéler la vérité, il fait un grand discours sur le déroulement exact du crime, et sur les différentes implications des coupables. Au cours de cette sorte de cérémonie, ce sont les masques qui tombent, les secrets ressurgissent, les mobiles s’affirment. Le qui et le comment se mêlent. Maurice Leblanc, lui, met l’accent sur le comment, en particulier dans les coup de maîtres orchestrés par son héros.

Et c’est très rapide : pour peu qu’un récit paraisse mystérieux au lecteur, il va commencer à voir Arsène Lupin partout. Se demander quel personnage du récit est en réalité le voleur grimé et qui prend part sans qu’on le sache, à l’affaire. Il va soupçonner tout ce qu’on lui dit, et même jusqu’au narrateur parfois, parce qu’Arsène Lupin, héros apparemment sans contours ni limites, peut dès lors, prendre n’importe quelle forme, singer n’importe quelle voix, être n’importe qui. Le lecteur devient naturellement, et presque volontairement, paranoïaque – il croit voir partout des signes, ce qu’on lui présente n’est pas la réalité mais sans doute une illusion créée par ce "merveilleux metteur en scène". Le lecteur paranoïaque est un deuxième détective qui est présent hors du texte – mais c’est un détective pointilleux, obsessionnel – cela ne l’empêche pas de se laisser berner tout aussi facilement que les policiers qui traquent le voleur.

En déplaçant souvent l’intérêt de ses fictions sur le comment et moins sur le qui, Maurice Leblanc fait naître un véritable artiste du délit. Là où on a pu être sensible à un certain génie d’Hercule Poirot, force est de constater qu’Arsène Lupin lui est supérieur. Pourquoi ? Parce qu’Arsène Lupin fait. Il met en scène. Il joue. Il conçoit ses casses comme un roman. Il signe, toujours avec élégance et humour. Arsène Lupin est un artiste total dont la vie est son oeuvre d’art. Il est de l’autre côté. Il est libre. De là le fait qu’il puisse être derrière toute chose et que le lecteur, paranoïaque, l’imagine toujours caché quelque part à remuer des marionnettes – de là aussi le pendant de notre paranoïa : le goût toujours renouvelé que nous prenons à voir comment il a fait. À apprécier l’oeuvre. On aurait envie de saluer. De tirer notre chapeau. Après tout, il a bien risqué sa vie sur son fil. Et sans filet.

Illustrations de l’article : Signé Arsène Lupin, de Robert Lamoureux.

Le Retour d’Arsène Lupin, Melvyn Douglas

Ce que j’appelle oubli, de Laurent Mauvignier

Que sait-on d’un fait divers ? Finalement, très peu de choses : leur énoncé s’affiche dans les colonnes des journaux, dans les colonnesce que j'appelle oubli_laurent mauvignier latérales, dans les petits espaces réservés aux petites anecdotes. Ils restent, pour le lecteur, de simples faits, sur lesquels on ne s’attarde qu’à moitié – assez pour leur consacrer un petit espace, mais pas assez pour leur dédier un récit, pour que l’écriture qu’ils mobilisent soit autre chose qu’une mention. Quelque chose s’est passé quelque part. Point final. C’était à cet endroit. Il s’est passé ça. Et puis un autre fait divers, une autre information vient prendre le relai. Le lecteur s’informe, comme par des flashs d’image d’un zapping journalistique. Les écrivains se sont depuis longtemps servi de cette matière pour fonder leurs fictions. Il n’est pas besoin ici de revenir sur la longue tradition des faits divers de la littérature, véritable marronnier journalistique qu’on nous ressort à chaque fois qu’un roman d’envergure s’inspire explicitement d’une "histoire vraie".

Dans Ce que j’appelle oubli, Laurent Mauvignier s’inspire d’un fait divers. L’auteur n’en est pas à son coup d’essai, qui a souvent travaillé sur des sujets ancrés dans la mémoire collective, que ce soit des tragédies comme l’effondrement des tribunes du stade du Heysel dans Dans la foule, ou bien encore la guerre d’Algérie, plaie encore vive de notre histoire, dans Des hommes. Le fait divers en question ?  En 2009, dans un supermarché Carrefour de la Part-Dieu à Lyon, un homme, qui a bu une cannette de bière sans la payer, est tabassé par les vigiles du magasin. Il mourra de ses blessures. Comme tous les faits divers, comme toutes les "brèves", l’exposé de la situation et son dénouement se disent en peu de mots. Peu de mots pour finalement, ne rien dire.

Qu’est-ce qui se cache derrière ces quelques lignes ? Qu’est-ce qui se cache derrière le rapport qu’on a pu faire de cet événement qui, disant tout, ne dit rien ? C’est l’interrogation qui semble guider l’écriture de Laurent Mauvignier le long de ces 60 pages – récit "bref" certes, mais qui se distingue de la "brève" par sa densité, sa puissance.

Contrairement à ce qu’on a pu lire dans bien des critiques, le livre de Mauvignier n’est pas constitué d’une seule phrase. Faudrait-il rappeler qu’une phrase commence par une majuscule et se termine par un point ? Ce n’est pas une seule phrase, c’est simplement la portion d’une phrase plus ample, le livre s’ouvrant sur "et ce que le procureur a dit" et s’achevant par un tiret. Refus de conclure, donc, ou plutôt affirmation que les 60 pages de ce récit ne peuvent être, ne sauraient être, qu’une partie du récit – la réalité de cet événement, de ce drame, ne pouvant, elle, qu’excéder toute prétention qu’on aurait à la saisir.

Ce livre est donc un aperçu – un aperçu de ce que dit un personnage (proche de la victime) au frère de la victime, comme si nous étions, lecteur, dans la position d’un auditeur qui surprend une conversation privée. La voix parle au frère, le réconforte et l’enjoint tour à tour à continuer de vivre après cette mort insurmontable – à vivre "deux fois plus" comme il l’est dit dans le texte, pour lui et pour son frère. En même temps qu’elle tente de s’adresser au frère, la voix imagine la scène du fait divers.

Le travail se fait en quelque sorte devant nos yeux. La voix, imaginant la scène (dans le sens où elle lui donne une figuration), la racontant, réalise le travail qui est aussi celui de Laurent Mauvignier en tant qu’auteur : elle ne redonne pas vie, mais elle vient exprimer ce que signifient véritablement les mots qui composent l’information d’un fait divers. Qu’est-ce que ça veut dire, au juste : "un homme est mort sous les coups de vigiles à cause d’une cannette de bière" ? C’est cela que veut nous faire sentir le texte. La portée, la charge émotionnelle et humaine d’un événement comme celui-ci.

La grande réussite de ce texte est de le faire sous un mode à la fois tragique et sec : l’auteur ne tombe pas dans l’écueil qu’aurait représenté le pathos, et fait preuve d’une très grande précision dans la fiction qu’il crée à partir de cet événement. Cela passe par des petits détails (des couleurs, des odeurs, la description de certains lieux) tout comme ça passe par la distance créée par l’adresse au frère, qui vient décoller la langue de son sujet, et qui dès lors, a des difficultés à tomber dans une empathie au premier degré.

Cette réussite s’explique aussi par un aspect plus purement syntaxique : le choix de cette portion de phrase, tendue, dont l’écriture procède par retour sur des éléments de détails qui semblent obséder : ces rappels hypnotiques contribuent à rajouter toujours plus de sens, comme par couches successives, et achèvent de donner une forte consistance à la scène. On échappe à ce qui s’est passé dans ce magasin pour évoquer la douleur de la famille, les suites de cet événement, pour mieux y retourner, comme si l’écriture elle-même ne pouvait faire autrement que revenir au point capital, au scandale, que constitue cette mort.

Dès lors, le fait divers apparaît comme un vortex : il absorbe tout alentour. Tout converge vers lui. Tout est attiré par lui. Cela ne signifie par pour autant que l’auteur ferme son propos sur le seul déroulé des événements, même si c’est le cas pour une part importante de son récit. N’aurait-il fait que ça, cela aurait déjà été un très beau texte, nécessaire et admirable. Mais d’autres aspects viennent lui donner une dimension supplémentaire. Laurent Mauvignier se sert donc de cet événement pour élargir son propos – la vie en général est rapportée au choc que le fait divers représente. Sans faussement "expliquer" ou déduire d’un événement singulier des règles universelles, il fait de son sujet le révélateur d’un état du monde.

Prêtant sa voix à celle du défunt, le locuteur dit : "il dirait, ma mort n’est pas l’événement le plus triste de ma vie, ce qui est triste, dans ma vie, c’est ce monde avec des vigiles et des gens qui s’ignorent dans des vies mortes comme cette pâleur, cette mort tout le temps, tous les jours, que ça s’arrête enfin" (page 60). La mort, bien réelle et tragique de l’homme, agit comme l’envers de notre condition, de nos vies, de la vie de notre société : elle vient, sinon remettre en cause, du moins nuancer l’appréhension qu’on pouvait avoir de nos existence – nous sommes un peu morts, pas très vivants dans un univers où le dialogue n’existe pas, et où les choses ne nous touchent pas. Comme souvent chez Mauvignier, les problématiques sociales, souterraines, sont à l’oeuvre. "Ce que" le narrateur "appelle oubli", c’est cette vie indistincte où deux êtres ne se parlent pas, où les gens passent en se voyant à peine, sans se regarder – c’est notre indifférence fondamentale, condition de notre vie en société. "J’ai un frère à enterrer alors ne me faites pas chier, et pourtant ton patron te fera chier et tu ne répondras rien, tu demanderas qu’on prenne ta journées sur tes RTT car ta boîte a tellement besoin de toi, tu culpabiliseras" (page 55) : comme si la vie venait se charger d’elle-même de nous ôter la vie – et on accepte.

Illustration de l’article : Photographie de l’artiste chinois Liu Bolin. Travaux visibles ici.