Homer et Langley, de E.L. Doctorow – Le siècle entre quatre murs

homer et langley

Les faits divers fournissent très souvent aux romanciers la matière de leurs œuvres. Qu’on pense à Stendhal, Flaubert, ou tous les autres exemples dont les journalistes nous rebattent les oreilles à chaque fois que se présente un cas d’écrivain traîné devant les tribunaux par l’un de ses personnages.

La chose, donc, n’est pas nouvelle ; elle est même devenue, dans la production contemporaine, en tout cas en France, une sorte de passage obligé. Quel écrivain n’a pas écrit sa version de telle ou telle histoire, plus ou moins sordide ? Quel écrivain ne s’est pas livré à la déclinaison littéraire de ce genre particulièrement lourd qu’est, au cinéma, le bio-pic (souvent académique, rarement innovant, quasi-toujours ennuyeux) ?

Avant, les journalistes se rêvaient en écrivains. Maintenant, les écrivains veulent tous être journalistes. La prochaine rentrée de septembre nous amènera malheureusement son lot d’inspirations fatiguées, de biographies plus ou moins romancées, plus ou moins documentées, plus ou moins bien agencées, plus ou moins nécessaires. C’est une question que devraient se poser écrivains et critiques : ce livre est-il nécessaire ? Nécessaire pour moi en tant qu’artiste, nécessaire pour d’autres, nécessaires pour l’époque ?

Ce n’est pas un genre ou une inspiration que je critique ici, c’est plutôt un procédé, une mode, qui, comme toutes les modes, j’espère disparaîtra bien vite, et ne sera bientôt qu’un mauvais souvenir.

Pour des textes comme ceux-là, et comme Homer et Langley qui s’inspire lui aussi de personnes ayant véritablement existé (les frères Collyer, ermites de New York décédés en 1947), l’écueil est toujours le même qu’il faut bien éviter : l’anecdotique. À mon sens, il y a littérature quand il y a un bond hors de l’anecdotique. Une vie, un événement, un drame, une tragédie de la vie réelle, ce n’est, en fin de compte, que ça : de l’anecdotique. Une somme de petites choses, tristes ou non, choquantes ou non, mais qui, une fois achevées, rejoignent le cours du monde comme il va. La question est de savoir comment faire de cette matière informe et triviale une œuvre, lui prêter sens, profondeur, beauté ou art.

Avec Homer et Langley, E.L. Doctorow a brillamment réussi le saut hors de l’anecdotique. Bien sûr, la vie avait particulièrement gâté l’auteur de Ragtime avec le destin rocambolesque de ces deux frères, reclus dans leur maison au milieu d’un bric-à-brac amassé continuellement au fil des ans. Leur existence puis leur mort avaient de quoi inspirer. Mais Doctorow ne s’est pas contenté de raconter cette vie. Il s’en est servi pour en faire quelque chose d’à la fois semblable et de différent. Il l’a tamisée pour la transformer en parabole et en méditation sur l’histoire.

Les frères Collyer sont morts en 1947. Les Homer et Langley de Doctorow, eux, poursuivent leur vie bien après cette date, jusqu’aux années suivants la guerre du Viêt-nam. Ce n’est qu’une des nombreuses torsions que l’auteur a fait subir à sa matière de base. C’est l’occasion pour le lecteur d’assister à une traversée du siècle depuis un lieu improbable : une maison de la Cinquième Avenue, près de Central Park. Car les deux frères ont beau être des ermites, le monde ne cesse pas de tourner pour eux et s’invite, par des biais inattendus, dans leur vie.

Que ce soit la Première guerre mondiale, à laquelle participe Langley et dont il revient les poumons brûlés au gaz moutarde ; les années de Prohibition durant lesquelles ils se lient d’amitié avec un gangster du nom de Vincent ; la Seconde guerre mondiale qui verra leurs domestiques japonais s’affronter à la répression américaine ; ou encore la guerre du Viêt-nam qu’ils vivront dans leur salon aux côtés de jeunes hippies anti-guerre, tous les événements marquants du vingtième siècle américain défilent, littéralement, dans leur maison, se succèdent dans un grand kaléidoscope.

Ils se succèdent, et surtout, se ressemblent : les personnages possèdent tous leur individualité, mais se font écho les uns aux autres ; des motifs récurrents se détachent de la masse informe du temps qui passe, comme si, finalement, on n’assistait, en permanence, qu’au retour des mêmes éléments. Comme si l’histoire se suivait tout en se ressemblant. Langley, le frère exubérant, met d’ailleurs au point une théorie, qu’il appelle la Théorie du Remplacement : « Nous venons en remplacement de nos parents exactement comme eux étaient venus en remplacement de la génération précédente. » Toute chose, donc, remplace une autre, et le progrès ou le cours de l’histoire ne sont que des noms qui masquent la récurrence des mêmes schémas.

Langley est obsédé par cette thématique. Pour lui, tout n’est que combinatoire. Il a d’ailleurs le projet fou, borgésien, et en fin de compte inachevé, de créer un Journal total, le Collyer’s Journal, qui dispenserait les lecteurs d’acheter leurs journaux habituels, pour leur livrer la substance des événements qui se seraient produits dans le monde. Par l’observation et la synthèse, sur toute une vie, de la proportion de chacune des nouvelles classées selon des thèmes, Langley pense être capable de prédire à quoi ressemblerait le journal parfait, c’est-à-dire le journal qui n’évoquerait pas les nouvelles en elles-mêmes, mais seulement leur tonalité, leur place dans l’agencement global des nouvelles du monde. En gros, cela revient à laisser de côté la chair du monde pour n’en garder que le squelette. Comme l’histoire, le temps présent n’est fait que d’invariants qu’il s’agit de trouver, de schémas qu’il faut reconnaître, et c’est tout.

E.L. Doctorow ne fait-il pas, à sa manière, la même chose que Langley ? Dans un fait divers qui lui est donné, il se sert comme prétexte de la singularité de ces deux personnes ayant réellement existé ; son but n’est pas de raconter leur vie ou de s’attarder aux superficielles bizarreries que comporte tout destin. Bien au contraire, la trivialité est au service d’un propos bien plus profond, d’une réflexion sur la connaissance et sur la tristesse d’habiter ou non son époque. Derrière le petit récit d’une existence, le rôle de Doctorow en tant qu’écrivain est de mettre au jour les invariants qui, selon lui, sont ceux de l’expérience humaine.

On touche presque ici à des archétypes, tant il est question, dans quelques pages de Homer et Langley, de l’aspect mythique que peuvent avoir certaines destinées. L’ironie du sort n’était-elle pas déjà présente, quand le personnage nommé Homer (et il s’appelait vraiment comme ça dans la vraie vie) se découvre, un beau jour, en regardant les immeubles entourant Central Park, progressivement, puis complètement aveugle (et le véritable Homer Collyer était bien aveugle). Homer et Langley, c’est un peu de mythologie projetée dans les rues de la Grosse Pomme.

C’est un chant d’amour à New York. L’évolution qu’a connue la ville se dessine en moins de 250 pages, de manière subtile, discrète, mais tout à fait pertinente et précise. C’est une réflexion attristée et presque nihiliste sur l’absence de progrès, et sur le destin qui a été celui des États-Unis, et du monde, au vingtième, et dont, comme Homer, nous ne pouvons percevoir que des bribes, par le toucher, l’ouïe, ou comme nous, par la lecture.

S’il y a bien un livre nécessaire et qu’il faudra conseiller à tous les écrivains de bio-pics, ce serait celui-là. Et on aurait bien envie de le conseiller à n’importe qui.

Homer et Langley, de E.L. Doctorow, traduit de l’anglais (États-Unis) par Christine Le Boeuf, Actes Sud, collection Babel, 7,70 euros.

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