# 14 – 22 septembre 2014

The Love Affairs of Nathaniel P.

Nous sommes à Brooklyn. Nathaniel « Nate » Piven, trentenaire sur-diplomé mais sous-employé, vient enfin de signer un contrat pour publier un roman. Tout semble lui sourire, si ce n’est que, comme beaucoup de ses congénères, jeunes intellectuels « déclassés » avant d’avoir été classés, il peine à mener une véritable vie d’adulte : dans son appartement d’adolescent, il alterne entre velléités d’écriture, sites pornographiques et oisiveté. Pourtant, il est entouré de femmes toutes plus désirables les unes que les autres, sans parvenir à faire son choix, si à s’établir avec aucune d’entre elles. Vous l’aurez compris, The Love Affairs of Nathaniel P., traduit en français sous le titre La Vie amoureuse de Nathaniel P. et publié aux éditions Bourgois, a pour ambition, aussi minime soit-elle, d’approfondir le portrait intime d’un personnage, en même temps que celui d’une génération.

Ce projet est rondement mené par Adelle Waldman. Le lecteur se prend à tourner les pages sans s’arrêter, car elle sait manier à la perfection un art du récit fait de trivialités et de plongées soudaines dans les motivations les plus profondes de ses personnages, en particulier Nate, duquel elle parvient à faire un archétype des trentenaires éduqués blancs de notre époque, sans toutefois tomber dans la simplification et perdre de vue l’incarnation de son personnage : il vit, les autres personnages vivent et dessinent les contours d’un lieu, le Brooklyn de nos années 2000 en proie à la gentrification, comme d’une mentalité.

À première vue, Nate n’a rien du héros qu’on aimerait aimer. Lena Dunham, la créatrice de la série Girls, à laquelle ce roman fait parfois penser, a d’ailleurs loué The Love Affairs of Nathaniel P. ainsi : « Ce livre vous fera rire, vous vous y reconnaîtrez, et si vous êtes une femme, il vous poussera vers le lesbianisme. » Car en effet, Nathaniel est un véritable anti-héros. Son trait de caractère le plus évident ? Une mauvaise foi à toute épreuve, mâtinée d’un politiquement correct dont le roman est la critique : il se dit féministe, mais en grattant un peu, ne considère pas vraiment les femmes comme son égal ; progressiste, mais obsédé par le parcours universitaire (Harvard, les universités de la Ivy League…) et par la domination sociale. Il semble être à lui seul le symptôme de nos élites contemporaines, étouffées par des discours qui n’ont plus aucune prise avec la réalité. En bref, il est détestable… seulement, on ne peut s’empêcher d’éprouver de l’empathie pour lui, de se reconnaître dans quelques-uns de ses travers, surtout quand on appartient à la même génération que lui.

Car au-delà de la simple satire sociale ou de la comédie de moeurs sentimentale (avec tout ce qu’elle peut avoir de superficiel dans la peinture des aventures amoureuses et érotiques des protagonistes), le roman d’Adèle Waldman parvient à percer l’écorce de son personnage, et d’exposer ce qui travaille ses discours : la culpabilité. Culpabilité d’être soi, d’être né à la place où on est né, d’être parvenu à la place où l’on est parvenu… Toutes ces choses agissent dans l’ombre, et humanisent son personnage. On en viendrait presque à le plaindre, alors que, si on le croisait dans la vraie vie, on le haïrait.

Si The Love Affairs of Nathaniel P. n’est pas le plus grand roman de la décennie, il n’est pas non plus un mauvais roman. Il faut toujours rapporter une oeuvre à l’horizon qu’elle espère atteindre, et nul doute que Adelle Waldman, avec ce premier roman, est parvenue à l’objectif qu’elle s’était fixé : en parcourant les pages de ce texte, on a bel et bien l’impression de lire, clairement une époque. L’auteur est douée pour capter les signes marquants du contemporain, dans les habitudes, les façons de se comporter, les tics de langage de ses personnages, pour nous offrir, au-delà du simple superficiel, une vision finalement désespérée de nos amours modernes.

La vie amoureuse de Nathaniel P.

La Vie amoureuse de Nathaniel P., traduit de l’anglais (États-Unis) par Anne Rabinovitch, éditions Bourgois, 19 euros.

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