L’Ange de charbon, de Dominique Batraville – Métamorphoses de Port-au-Prince

 

L'ange de charbon Batraville

Le 12 janvier 2010, Haïti connaissait un séisme catastrophique, d’importante magnitude. Les lecteurs qui apprécient la littérature haïtienne se souviennent peut-être du récit qu’en a tiré Danny Laferrière, Tout bouge autour de moi, ou encore les œuvres de Yannick Lahens, ou Marvin Victor, pour citer des auteurs plus confidentiels de la littérature vivante, riche et complexe qui s’écrit en Haïti.

Comment écrire la catastrophe, cette catastrophe-là, du point de vue de celui qui était sur place et qui y est resté ? De nombreux moyens s’offrent à l’écrivain qui souhaite rendre compte d’une telle réalité, qu’il reste en retrait comme un observateur et note ce qui se passe devant ses yeux, à la manière d’un Perec qui chercherait à épuiser le sujet – mais un tel sujet, un tel désastre se laisserait-il épuiser réellement ? Un autre moyen serait de passer par le masque, la transformation commode de la fiction, et de bâtir autour de l’événement une intrigue, une histoire, dans lequel le séisme, par ricochets, viendrait frapper les personnages, les saisir. Voilà quelques moyens conventionnels dont aurait pu user un romancier, et voilà quelques ficelles classiques auxquelles Dominique Batraville, dans L’Ange de charbon, se refuse, pour élaborer une écriture hybride, bariolée, vivante.

Dominique Batraville est un poète, un dramaturge et novelliste haïtien. L’Ange de charbon est son premier roman, mais quel roman peut-on attendre d’un auteur qui place en exergue de son texte une citation de Jacques Stephen Alexis et qui rend hommage, de manière à peine voilée, à un de ses aînés, Frankétienne, l’écrivain immense co-inventeur du mouvement « spiraliste », et auteur du cycle des Métamorphoses de l’oiseau schizophone ?

La métamorphose est justement présente dans le texte : « La blesse me fait entrer dans l’ordre des métamorphoses. Je suis oiseau le matin, loup la nuit, chat blanc le midi, chat noir ou presque gris la nuit. » De cette « blesse », blessure qui « ouvre les entrailles de la ville », le narrateur souffre aussi, lui qui est à ce point indissociable de son île qu’il en vient à lui déclarer : « Je reviendrai un jour ranimer tes métamorphoses. » C’est dans l’idée même de métamorphose, de perpétuelle transformation, que réside l’élaboration et la dynamique du texte. Alors, qu’est-ce au juste que L’Ange de charbon ? Un roman, certes, mais un roman sans cesse métamorphosé, qui échappe à la fixité et à l’immobilisme.

D’intrigue, il n’est presque jamais question dans ce texte. Il ne se fonde pas sur une intrigue, mais sur une situation, sur une voix, sur un événement, qu’il s’agit de déployer, de manifester, mieux, de faire entendre avec ce qu’ils ont d’imprévu, d’instable, de tragique et, finalement, de vivant. L’« ange de charbon » en question, c’est M’Badjo Baldini, lequel, parmi les nombreuses appellations qu’il se donne, se décrit comme un « nègre errant d’origine italienne ». Baldini est présent à Port-au-Prince le jour du séisme, un mardi qui devient dans son discours le « Mardi des douleurs », le jour où « Monsieur Richter » a frappé le sol et où tout a tremblé.

Quel lecteur un tant soit peu connaisseur d’Haïti ne verrait pas derrière « Monsieur Richter » une version contemporaine et sismologique d’un « Baron Samedi », l’esprit de mort et de résurrection du vaudou haïtien ? À peine prononcé, le tremblement de terre devient une entité qu’il s’agit de nommer, de personnifier et de combattre. Le tout par les mots, par le verbe.

Il faut donc nommer, pas raconter. Créer du chant, du verbe, et non pas un roman. Imposer le cycle des visions et des métamorphoses, et non pas bâtir une intrigue. Car au fil des 175 pages qui composent ce livre, c’est une furieuse folie d’images, de sons, de sens, qui se superposent, se saturent, et emportent le lecteur désarçonné et ravi dans l’épopée intime de cet ange de charbon qui crayonne ses vers sur les murs de la ville et dont la silhouette d’ombre reste gravée sur les pierres.

En décrivant le désastre, il revisite sa propre existence, les femmes, « belles de nuit » qu’il a aimées. Les paysages vus de cette ville meurtrie par l’histoire, la dictature, la pauvreté. Qu’on ne se méprenne pas en croyant trouver ici du réalisme : il s’agit bien plutôt d’un substrat de réalité passé au tamis de la langue, alchimique, laquelle transforme tout ce qu’elle aborde en légende, en mythe. Ce qui est, somme toute, la plus belle façon de faire entrer le monde entre les pages d’un livre. La prose de Dominique Batraville et les visions de son personnage mêlent allègrement les saints chrétiens, l’Europe, les particularités et croyances haïtiennes ainsi que les figures historiques, à l’image même du syncrétisme culturel qui règne dans l’île qu’il habite.

Il se dégage une telle puissance et une telle vie de ce magma de mots qu’on en vient à oublier l’horreur du désastre, pour croire encore dans le verbe, capable d’aider à reconstruire cette ville « brique par brique ». « Monsieur Richter » en deviendrait même cette force tellurique qui meut les mots de l’auteur, cette force vitaliste époustouflante telle que pourrait la souhaiter Frankétienne et son « écriture quantique ». Quoi qu’il en soit, Dominique Batraville nous confirme, si le besoin en était, qu’une des plus belles littératures qui s’écrive en langue française se trouve ailleurs qu’en France. En Haïti.

L’Ange de charbon, de Dominique Batraville, Éditions Zulma, 178 pages, 17 euros.

 

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