# 10 – 26 avril 2014

D’un sentiment qu’on éprouve souvent dans une

vie de lecteur (2)

Revenons à notre canapé. Vous vous réveillez de votre sieste, vous n’êtes pas moins fatigué mais qu’importe, depuis quelques temps vous vous êtes habitué à la lassitude dans vos membres, à cette envie de rien faire sinon vous allonger, à la perpétuelle question : comment occuper mon temps maintenant que mon occupation principale s’est fait la malle sans mon consentement. Vous buvez le reste de café froid dans votre tasse froide. On ne peut pas dire que ça arrange les choses, au contraire, tout cela aurait tendance à vous enfoncer un peu plus dans la scénographie de la lose complète, mauvaise haleine comprise si vous vous payez le luxe d’y adjoindre une cigarette. À vous l’haleine de cendrier et les dents jaunes. Vous n’aurez même plus la consolation du genre littéraire que tout cela vous donne, puisque maintenant, vous êtes éjecté de la sphère des lecteurs pour rejoindre celle des glandeurs plus ou moins cultivés. En votre for intérieur, vous vous préparez à vivre sur vos années de vaches grasses en prévision de celles à venir, faites de vaches sous-alimentées et squelettiques, conformes à l’image que vous vous faisez de votre bibliothèque dans quelques années : poussiéreuse, reliures qui se décollent, étagères qui s’affaissent non sous le poids des nouvelles acquisitions mais sous celui du temps qui passe sans qu’elles soient manipulées.

Concrètement, que ressentez-vous ? Concrètement, comment essayez-vous de remédier à ça ? Aucune couverture ne vous fait envie et tout vous semble fastidieux. Vous piochez dans les rayons, vous parcourez les quatrièmes de couverture pleines de promesse, vous vous dites, c’est ça ! c’est celui-là ! Et puis vous ouvrez le livre, et il tombe mort d’entre vos mains. Ce n’est que de l’encre sur le papier. Ce n’est pas ce à quoi vous pensez quand vous vous dites, dans votre tête, « un livre ». Pourtant, tous ces livres, vous les avez achetés. Tous. Bon, quelques-uns vous les avez volés quand vous étiez dans la dèche, ou juste pour le frisson de voler quelque chose, d’être dans l’illégalité avec votre ouvrage sous le manteau, comme si, en le glissant sous le tissu, vous vous étiez fait le dépositaire d’une mission romantique, la littérature n’a pas de prix, elle a de la valeur, à bas les commerçants de la culture, tout ça tout ça. Mais globalement, devant cette bibliothèque qui ne vous appelle pas, vous vous dites : pourtant, j’ai acheté ces livres. Tous, je les ai voulus. Certains, je les ai même attendus, j’étais le premier à la librairie pour le demander, il était encore dans les cartons. Et voilà que maintenant, ils ne sont plus rien. Plus rien du tout. Que des mots.

Alors, car quelque chose vous y pousse, est-ce un complexe, un refus d’abdiquer, ou bien peut-être vous vous dites qu’il ne faut pas perdre tout ce temps que vous avez devant vous à des riens, à regarder pousser ses ongles, à errer sur Internet, ou que l’idée de faire autre chose que ça, à ce moment précis vous chagrine car après tout ce n’est pas dans l’ordre des choses, dans l’ordre de vos choses et de votre vie, alors donc car tout ça vous y pousse et plus encore, vous vous tournez vers deux recours. Chaque fois vous vous tournez vers eux, peu importe si les autres fois, ils n’étaient pas efficaces. Peut-être que cette fois-ci, ce sera la bonne, j’aurais une révélation. Vous n’apprendrez jamais décidément. Au fond ce n’est pas plus mal. La vie c’est après tout préciser ses échecs.

Les deux recours

Les deux recours sont immuables. Vous ne contrôlez pas leur apparition. C’est de l’ordre du providentiel. « Voilà ce que je dois faire ! » ou « C’est bien sûr ! » si vous vous parlez dans votre tête comme dans un Sherlock Holmes. Et, irrémédiablement, vos mains prennent le contrôle, vous ne réfléchissez plus, ce n’est plus vous qui décidez où portent vos mouvements, c’est comme un réflexe : vous vous retrouvez à plonger  vers l’étagère des classiques. D’anciens exemplaires scolaires y côtoient des Pléiades, de vieilles éditions rescapées de chez le bouquiniste et tachées de moisissures s’alignent avec les poches, sobres, dos blanc. Bientôt, vous vous retrouvez avec un de ces monuments imposés à l’école, un de ces « socles de notre culture commun », une de ces stations où tout le monde descend obligatoirement dans le grand trajet métropolitain de nos Humanités. C’était donc ça, ce qu’il fallait faire ! Ça vous paraît évident maintenant. Vous remerciez vos mains, votre coup de folie, votre perte de conscience passagère. Votre corps avait raison. Mieux : c’est votre âme. Votre âme de lecteur frustré, enfermée au fond de votre ennui, qui vient de parler. Et elle a trouvé la solution. Forcément. Vous vous flattez de ne pas avoir renoncé totalement au lyrisme.

Vous vous êtes fait du thé. La théière fume tranquillement. Un coussin sous le derrière, vous brisez le dos du livre. Vous avez toujours aimé faire ça, provoquant l’horreur des amis parfaits et complexeurs, dont les livres ne sont jamais abîmés, jamais cornés, jamais annotés ou gribouillés. Dans ce décor on ne peut plus pépère (il peut varier : grand air, hamac, bateau qui dérive, baignoire qui déborde, ou plus classique, le lit et plusieurs oreillers pour le dos), on peut même dire que vous prenez un plaisir supplémentaire à casser le dos du livre et à imaginer la tête de ces amis justement, eux pour qui « ne pas lire est un drame » eux pour qui « c’est toute leur vie » eux qui n’ont, en somme, jamais vos problèmes et vos frustrations insolubles. Petite vengeance sans conséquence qui prépare le terrain, vous met dans le bain et vous procure une satisfaction qui laisse présager le meilleur pour ce moment de lecture studieuse et passionnée.

Et là, patatras, tout s’écroule :

« Les familles heureuses se ressemblent toutes; les familles malheureuses sont malheureuses chacune à leur façon. »

« Je forme une entreprise qui n’eut jamais d’exemple et dont l’exécution n’aura point d’imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature; et cet homme ce sera moi. »

« C’était le meilleur et le pire de tous les temps »

Déjà, là, vous buttez. Tout cela a un air de déjà-vu, de déjà-entendu. Vous avez les mains et la bouche pleines de cendres et d’encens, de discours de célébration et le souvenir vous vient des récitations scolaires, le passage sur l’estrade, les commentaires de texte, le chignon improbable de votre professeur de français, et le cordon de ses lunettes qu’elle chaussait pour lire Baudelaire. Mais après tout, vous vous dites, n’est-ce pas là le principe des classiques ? Vous êtes d’accord avec vous-mêmes. Puis vous renchérissez : les classiques, on a beau dire ce qu’on veut, c’est du lourd, du costaud, y’a de quoi festoyer sur dix pages pendant des années. Si vous ne lisiez plus, c’était la faute aux autres, aux vivants, à tous ceux qui ne leur arrivent pas à la cheville, en bref : parce que tous ces vivants n’écrivent pas des livres qui valent la peine d’être lus. Les classiques, les vrais écrivains, eux, vont redonneront la foi, ils transmettront le flambeau.

D’ailleurs vous vous sentez déjà ragaillardi. C’est fou comme la sagesse des Anciens et leur modernité à toute épreuve vous ranime un lecteur. Vous vous sentez pousser des ailes : la preuve, vous avez même lu quelques pages, une dizaine, une vingtaine. Au passage, vous vous dites que personne ne cite d’autre page que le début de ces livres. Tous les autres sont-ils dans votre cas ? Vous vous réjouissez : vous vous apprêtez à passer quelques heures en compagnie d’un des plus brillants esprits de son temps, et par conséquent du vôtre. Vous vous frottez les mains, vous humectez votre doigt et vous tournez la page.

Et là, repatatras. L’ennui revient. Sans crier gare, il revient et vous, vous éloignez de plus en plus. Bientôt, vous ne tournez plus les pages, vous refermez le livre et votre regard se perd dans le vide. Que faire ? Vous ne savez plus. Vous rouvrez le livre. Tout vous écrase : trop de détails, trop de profusion, trop de visions, trop de discours, trop de tout, en bref, il y a là-dedans trop de vie pour vous et vous n’êtes pas en capacité actuellement de la recevoir. Au contraire, tout se change en grimace. Vous regardez de loin les personnages s’agiter, ils ne vous concernent pas, ils bougent tout le temps et piaillent en permanence. Il n’y a aucun chemin pour que vous puisses vous frayer là-dedans. Vous vous êtes sentis trop forts, vous vous êtes surestimés – et finalement vous vous retrouvez sur le bas-côté, et personne n’est là pour vous prendre en auto-stop.

La bénédiction de la postérité, vous croyiez qu’elle vous aiderait, mais elle ne vous a été d’aucun secours : vous vous affrontez à une nouvelle révélation. Si vous n’y arrivez pas, les grands esprits ne vous aideront pas. Ils se refusent parfois à être utilisé à mauvais escient, même si c’est pour sauver un lecteur.

Il vous reste le secours numéro 2. Mais c’est une autre histoire

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2 Comments

  1. Votre description correspond bien à ce que les saints et les moines appellent l’acédie : une maladie de l’âme qui fait que le moine devient indifférent à tout ce qui fait sa vocation, la prière, l’ascétisme. Il n’a plus le désir de Dieu, il le néglige.. Transposez cela au lecteur et voici que toute littérature le dégoûte, même celle qu’il aime le plus, même les classiques ! Cela peut être temporaire, ou s’installer. Le remède ? Certains conseillent le travail manuel…

    Répondre

    1. Eh bien, on ne pouvait pas mieux trouver comme mot que l' »acédie » ! Me voici rebaptisé en hermite qui en souffre… Reste à trouver le travail manuel qui y remédierait – la construction de toutes ces bibliothèques qui nous font défaut ?
      Amicalement,

      L’hermite

      Répondre

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