# 6 – 12 mars 2014

Edouard Louis et la critique

analyse d’un animal chimérique : le perroton (ou moutoquet)

Il n’est pas rare de tomber, dans un article d’humeur ou un billet d’opinion, sur une métaphore animalière pour évoquer les critiques, et notamment la critique littéraire. Combien de fois n’avons-nous pas lu ces comparaisons qui assimilaient les critiques faisant profession de lire à des moutons, animaux typiquement grégaires qui n’hésiteraient pas à courir en groupe et en bêlant, vers les falaises escarpées, pour s’écraser sur les récifs.

Aujourd’hui, je me propose de préciser cette comparaison zoologique, puisque parfois, la lecture de la presse se révèle receler de véritables bestiaires. Parmi ce bestiaire, un animal, chimérique, à ma préférence. Ce n’est pas un animal rare, il pullule dans les journaux. Cet animal, c’est le perroton. Qu’on s’imagine le corps d’un mouton bien duveteux paré d’une tête d’ara, c’est lui. Celui qui répète avec une voix de crécelle ce qu’on entend partout, celui qui tourne en boucle sur son perchoir en gonflant les plumes de son cou, celui qui fait le beau et casse les oreilles à tout le monde.

Le perroton concilie les qualités de l’ovin et du piaf. Il tire son plaisir et son intérêt dans la répétition mécanique – avec quelques variations, des syllabes se perdent en route – des discours. Il suffit qu’un coq de la basse-cour ait entonné son chant, pour qu’aussitôt ses notes rauques se mettent en marche.

Exemple concret : un jeune auteur a récemment publié un témoignage estampillé « roman », sur sa jeunesse maltraitée, sur la difficulté d’être qu’il a pu ressentir, dans un milieu qui était le sien et pourtant le rejetait. Le livre n’a rien de remarquable, le travail littéraire y est minimal, mais qu’importe. Un cri de coq et la machine s’actionne. On nous serine, on nous perroquette à qui mieux-mieux, on nous blablate en boucle : un petit prodige est né, un livre époustouflant a vu le jour, une révélation s’impose, et le cirque commence. On nous monte en épingle non pas un livre, mais une personne, on dévie le sujet littéraire sur le sujet social, on s’apitoie la petite larmichette à l’oeil sur le parcours du génie, on se prend à rêver à cet exemple de rêve démocratique.

En soi, cette histoire serait tout bonnement banale sans cesser d’être désespérante, si la garde des perroquets ne se transformait soudainement, en aigles, en rapaces. C’est que ces animaux-là sont outragés dès qu’on touche à leur petit. Ainsi, toute critique de En finir avec Eddy Bellegueule, d’Édouard Louis, est forcément suspecte. Toute réserve sur cet ouvrage est douteuse : comment ? Vous osez ne pas participer à la cacophonie ambiante ? Vous osez signaler que, certes l’histoire est émouvante, mais comme dans n’importe quel témoignage, et que cela ne fait pas forcément de la littérature, encore moins un roman ? Et surtout, si vous critiquez ce livre, c’est que vous vous attaquez à l’auteur. C’est que vous avez un problème personnel avec lui, parce qu’il est un « transfuge de classe » – forcément. Vous ne lui pardonnez pas d’avoir changé de milieu social… forcément.

Là où les réponses que nous caquettent les exaltés qui voient des chefs-d’oeuvre à tous les coins de rues sont d’autant plus risibles et désespérantes, c’est quand elles se parent de l’étendard de la « vision critique », de la « conscience sociale », bref, d’une méthode intellectuelle de vérification, d’argumentations et de démonstrations… là où les perroquets se contentent, en aquiesçant comme des béni-oui-oui, de reprendre l’argumentaire de l’auteur attaqué, prêt à être repris, et pré-digéré, sans jamais le remettre en question, l’analyser.

Le perroton fait donc doublement honneur à ses deux premières syllabes. Comme pour ces curateurs d’art contemporain qui, considérant que le discours que l’artiste tient sur son oeuvre appartient à l’oeuvre et permet de justifier tout et n’importe quoi, tartinent des catalogues d’expositions de phrases toutes faites sorties de la bouche de l’artiste pour être immédiatement avalées et recrachées, le perroton crient avec la meute, fait corps, et se plait toujours à entendre la réverbération de son chant dans celui de ses congénères.

Bonne chance donc à Édouard Louis, en attendant que vienne le prochain perdreau de l’année.

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11 Comments

  1. Merci à vous !
    Une note quelque peu discordante avec le concert d’éloge entourant ce livre. Avez-vous entendu la matinale de France-Culture qui lui était consacrée ? Si ce n’est pas le cas, jetez-y une oreille ! Elle était délirante d’une admiration malsaine et outrée (il paraît qu’il était devenu un fin connaisseur de l’art poétique « en six heures » (sic)).
    Je ne crois pas qu’on puisse descendre plus bas, en la présence de l’auteur, dans l’adulation sans vergogne ; c’était, en sa présence, la célébration de la naissance d’un nouveau Coryphée des Arts….
    J’avais trouvé, hors de toute considération sur le livre lui-même, cette célébration proprement insupportable.

    N’ayant pas lu ce roman, je n’irai pas aussi loin que vous dans la critique proprement dite mais j’apprécie votre lecture aiguisée de l’enthousiasme général qui a entouré la publication de ce livre. Il y aurait sûrement plus à dire sur le rôle des réseaux éditoriaux et journalistiques ou sur ce que ça révèle comme attentes, en matière d’analyse sociale, chez ceux qui ont encensé le livre, mais je serais mal à l’aise de le faire sans l’avoir lu au préalable.

    Revenez-vous enfin aux affaires ? Votre blog est fort intéressant !

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    1. Sous vos conseils, je suis allé écouter cette émission de France Culture. En effet, complaisance, vocabulaire ampoulé recyclé en permanence, « choc », « claque » et j’en passe, bref, rien de bien nouveau sous le soleil des proclamateurs de chefs-d’oeuvre et des exaltés permanents… Triste et insupportable.
      Je ne sais pas si je « reviens aux affaires », mais je vais essayer ! Merci pour votre message.

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  2. J’ai lu le livre il y a deux semaines, mais pas le temps pour écrire une critique (j’attends la soirée de notre club de lecture qui l’a mis sur l’agenda). Mon opinion n’est pas loin du votre … Merci de m’avoir fait rire (jaune) avec vote texte.

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  3. C’est tout le problème des témoignages: l’importance de la douleur vécue semble parfois effacer le « droit » ressenti à la « critique ». Ça me rappelle le cas de « 12 years a slave ». C’est une histoire importante, une histoire horrible, et il faut en parler, rappeler à notre époque que le racisme n’est pas mort et que l’exploitation (in)humaine existe encore. Mais est-ce une raison suffisante pour encenser un film qui, en dehors de son message, est d’un académisme terrifiant, ce qui est d’autant plus rageant qu’il a été réalisé par quelqu’un ayant précédemment pondu des œuvres troublantes et percutantes, qui nous posaient également des questions essentielles sans reposer pour autant sur une mise en forme plate et attendue?

    Des fois, je me dis qu’il suffit de trouver la bonne idée, réelle ou imaginaire, qui fera parler de vous pour que tout ce qu’il y a autour, écriture ou mise en scène, soit oublié ou amalgamé à l’importance de ladite idée. Ce n’est peut-être plus un aspect mouton, peut-être pas un aspect perroquet, mais plutôt un manque de circonspection, un aveuglement qui mène à penser comme les autres. « Il faut parler de ça, peu importe la manière dont on en parle, l’important c’est qu’on le fasse. » Et je suis d’accord, il faut parler de certaines choses. Mais il ne faut pas devenir aveugle à la manière dont on en parle. On peut dire avoir adoré un livre pour son message mais avoir quelques réserves sur la manière dont ce dernier a été passé. J’ai ressenti la chose dernièrement avec « Les marques sur la peau » de Stefano Tassinari. Ce livre m’a marquée, il est important pour moi parce qu’il parle d’une chose trop tue, le G8 de Gênes, mais il n’en reste pas moins que, littérairement, il n’a pas beaucoup de qualités. Peut-être faudrait-il rappeler aux critiques « officielles » ce besoin de prendre de la distance par rapport à son appréciation pour comprendre ce qui l’a fait naître?

    Par contre, je dois avouer que ce livre-ci ne me tente pas à la base. Principalement à cause des interventions radio que j’ai entendues et qui ne m’ont pas convaincue…

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    1. L’exemple que vous prenez Cachou en citant 12 Years a slave montre la complexité du sujet. Il y a exigence littéraire et l’audace du sujet. Les deux ne sont pas toujours couplés. Le fait que Steve McQueen vous ait touché par ses oeuvres précédentes exquises dans leur esthétique, mais plus neutres sur le sujet donc accessible pour vous, souligne les postures qui accompagnent le livre d’Edouard Louis.

      Je pense que le critique ne doit pas juger le style, l’esthétique d’un texte. Mais il doit aussi évaluer en quoi un livre vibre avec son époque. Pourquoi des nouvelles races d’animaux naissent [Perroton et mourroquet]. La critique doit observer comment un texte peut être instrumentaliser pour service une cause et donc une propagande de masse. Et juger si la véracité, la vérité sur cette démarche.

      Pour terminer, 12 years a slave est un peu le fer de lance d’une époque où décomplexée l’Amérique peut enfin regarder l’abomination qu’a été l’esclavage pour le modèle occidental #civilisé et #humaniste. Le tout en grignotant des pop corns. Le président est noir.

      Je vous encourage à voir Beloved, le meilleur film de Jonathan Demme pour moi, adapté du magistral roman de Toni Morrison. Ce film n’a pas rencontré une époque. Il était beau, difficile, subtil, grandiose sans être en phase avec une époque.

      Ne traitons pas de moutons ces critiques. Regrettons juste la difficulté de mettre en perspective le phénomène qu’il commente. Ce qui est une faute professionnelle pour un critique littéraire.

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  4. Juste petit précision: les précédents films de Steve McQueen sont tout sauf neutres, au contraire (et esthétiquement, ils étaient plutôt carrés, mais ce ils osaient plus que « 12 years a slave »). « Shame » évoque un problème on ne peut plus d’actualité en nous plongeant directement, crûment et violemment face à celui-ci, je parle du « tout sexuel », de cette perte dans le sexe qui avale une vie. Quand je suis sortie de la salle, je ne savais quoi penser tellement ce film m’avait malmenée. C’est l’effet que j’attendais d’un film sur l’esclavagisme. Mais McQueen ne fait que révolter exactement comme on s’attendait à être révolté (oh, c’est injuste mais heureusement, il y a des gentils dans les méchants, quand même), il oublie de nous mettre mal à l’aise et de nous malmener. Il nous dit exactement ce qu’on veut entendre en somme. Pourquoi…?

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    1. C’est un des problèmes du spectateur, du lecteur qui attend deretrouver les sensations déjà éprouvées sur une oeuvre précédente. J’ai le même type de réaction. Le traitement de la sur-sexualité dans notre société contemporaine est moins neutre que celui du sujet répété de l’esclavage. L’effet de surprise n’est pas le même sur Shame que ce nouveau film sur l’esclavage qui en plus renvoie à des données historiques peu confortables à recevoir. McQueen défend l’idée de la superposition d’images magnifiques, sur la beauté du cadre de la plantation et le caractère abject du système qui s’y déploie. Beauté et barbarie, deux faces d’un même médaillon. Est-on ouvert pour admettre qu’il nous parle de la société dans laquelle nous vivons?

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  5. Superbe article, je suis soufflée. Je retiens l’idée générale puisque je n’ai pas lu ce livre (et ne le souhaite pas vu comment tout le monde en parle sans arrêt), qu’effectivement les critiques envoient trop souvent des fleurs alors que les perles sont rares. Merci beaucoup pour cet article, j’ai eu beaucoup de plaisir à le lire !

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