Des enfants, de Laurent Audret – Conte cruel

Des Enfants Laurent Audret

Des enfants est bref, quelques dizaines de pages. Silencieux, ou plutôt murmurant. Ce n’est pas un roman à grandes phrases et à cadences, un de ces romans pleins de mots, comme trop gorgés, qui, comme des éponges, ne pourraient pas retenir leurs fluides, et, à peine ouverts, se répandraient entre vos doigts, sous vos yeux, en un bavardage bigarré et vain.

C’est un roman où l’auteur ne se paie pas de mots, où chaque phrase est à sa place, juste, et claire. Un roman environné de blanc et de silence, un petit bloc d’orfèvrerie et d’art, court, puissant, troublant.

Le décor de Des Enfants est simple : une ville au creux d’une vallée, une rivière, une maison en haut de la vallée, une forêt – comme dans tous les contes, où l’on trouve des maisons aux orées des bois, où les animaux font du bruit la nuit tout prêt des fenêtres, où les ténèbres sont présentes, sans pour autant être complètement effrayantes. On aimerait par défi s’y plonger, bien que l’on frissonne. Comme dans tous les contes, les ténèbres flottent aux alentours – comme dans tous les contes, elles fascinent autant qu’elles effrayent. Car les ogres sont là, et les ogres nous parlent.

Des enfants pourra rebuter ceux qui le liront mal, ceux qui le liront avec des ornières, ceux qui, en définitive, décideront, avant même la lecture, de ne pas entendre la petite musique de ces mots, et leur grande beauté. Pourquoi ? Le roman de Laurent Audret fonctionne de manière assez simple : deux groupes de personnage (tous les deux s’exprimant avec le pronom « On ») prennent la parole alternativement. Ces deux groupes, ce sont, d’une part, ces enfant qui donnent son titre au livre (ces enfants qui sont « le contraire des enfants impossibles », on verra pourquoi), mais surtout, cet autre groupe, plus vague encore, dont on imagine qu’ils sont des adultes, une nouvelle espèce d’ogres pour un conte où l’on magnifique la beauté des corps innocents et frais. « La chasse aux enfants bat son plein. » (p. 9) et nous y sommes conviés.

Il ne faut pas se tromper sur la façon de recevoir le texte de Laurent Audret. Amateurs de litterature trash, passez votre chemin. Il n’est question ici que d’un conte troublant, d’autant plus troublant qu’il est beau, et vice-versa. Tout en délicatesse et sans jamais rien appuyer. Les scènes décrites sont, quand on y réfléchit, assez répugnantes – mais elles sont exprimées avec une telle innocence, un tel talent dans la suggestion (sans surlignage), qu’elles en deviennent poétiques et très pures. Comme il l’est écrit explicitement dans le texte, on peut dire, pour évoquer Des Enfants, que « derrière cette violence il y a toujours une manière de douceur. » (p. 8)

Et la douceur, c’est exactement ce qui se dégage de ce roman. Laurent Audret parvient non seulement à lier poésie et violence feutrée, mais également à nous embarquer, lecteurs, dans un univers où toute idée de morale est absente. Seul compte l’expression, sans retenue, d’un désir qui affleure à chaque page. Ce désir est loin d’être univoque et unilatéral : l’alternance des voix permet un subtil brouillage, si bien que les enfants et les ogres peuvent parfois se confondre dans l’expression de leur désir et d’une envie sans limite de liberté. Les deux désirs sont placés sur le même plan : « La vérité, c’est que les enfants n’ont pas la nostalgie du monde qu’ils laissent derrière eux. Ils se débarrassent sans difficulté d’un amas de souvenirs pesants pour accepter de se perdre, de disparaître dans une crue de sensations nouvelles. » (p. 24)

N’est-il pas plus troublant d’abandonner toute prétention au scandale et au choquant pour, au contraire, laisser entendre en sourdine, la possibilité d’un désir enfantin que nous préférons occulter ? C’est ce que fait Laurent Audret, en toute innocence : déplacer notre horizon d’attente, nous faire entrer, sans y toucher, dans une zone d’inconfort.

« On aime cette douceur dans leur voix, ces gestes qui nous paraissent remplis d’intelligence. C’est devenu un peu notre fierté, cette terreur qui s’allume doucement dans nos yeux au moment qu’ils ont envie de nous. On ne regrette rien sinon qu’ils ne viennent pas dans notre lit autant qu’on le souhaiterait. » (p. 37) C’est un des enfants qui parle. Laurent Audret parvient avec beaucoup de réussite, dans les parties où s’expriment les enfants, à reproduire un véritable langage, quelquefois subtilement agrammatical, qui mime à la perfection une façon de s’exprimer enfantine, et qui ajoute un trouble supplémentaire à ce qui est raconté. Le lecteur a véritablement l’impression d’être face à une parole qui lui parvient sans barrière, sans intermédiaire, une parole d’enfant évoquant sans fausse pudeur et sans autocensure, le désir qui le traverse, cette vitalité nouvelle qui traverse son corps. C’est que la chose donnée comme essentielle dans le roman, le critère semble-t-il absolu, c’est l’écoute et l’attention données à la vie. Il n’y a « rien d’obscène ou d’effrayant » (p. 43) y compris quand la mort vient faire irruption dans le décor. Comme si le désir et la vitalité appartenaient à la marche du monde et qu’il fallait la suivre.

Parsemé de magnifiques trouvailles de langage (« Au petit jour les enfants sortent de leur sommeil comme d’une eau glacée, avec des mots pareils à des écorchures encore fraîche. » (p. 12) ; « On joue des coudes, on jette des petits cris qui vous confient leur destinée. » (p. 27) …), Des Enfants peut sans rougir figurer aux côtés de textes comme Les Petits métiers de Tony Duvert ou les romans qu’a écrits Mathieu Lindon dans les années 1970, des textes qui, comme lui, sont des concentrés d’innocence et de trouble, car un regard innocent est toujours ce qui peut nous défaire de nous-même.

NB : Des enfants est publié aux Éditions Christophe Lucquin, dont je vous ai déjà parlé ICI. Vous pouvez actuellement participer à une opération KissKissBankBank pour aider l’éditeur à continuer de publier des textes aussi singuliers et beaux que celui de Laurent Audret. Je vous invite donc à soutenir son projet pour maintenir la diversité éditoriale en France. Nous avons besoin d’éditeurs qui prennent comme les Éditions Christophe Lucquin, des risques pour nous faire lire ce à quoi nous ne nous attendons pas. Pour soutenir ce projet, le lien est ICI.

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2 Comments

  1. J’aime beaucoup, beaucoup ce billet. Vraiment beaucoup. Vous analysez vraiment en profondeur sans trop en dire non plus. Voilà, à la fin de l’envoi, vous avez touché, j’ai envie de le lire. Merci pour ce blog si agréable à lire, que je ne découvre que maintenant, à mon plus grand regret. Si l’envie vous dit, passez par chez moi. Les articles sont en cours de rapatriement, ils devraient bientôt tous être revenus. En attendant, je vous souhaite une bonne journée.
    Mary

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