Une rencontre, de Milan Kundera

Le titre de l’essai de Milan Kundera s’inspire de la célèbre phrase de Lautréamont, "beau comme la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection", phrase fameuse s’il en est, que les surréalistes avaient repris à leur compte pour en faire une définition de cette beauté bizarre qu’ils recherchaient dans leur esthétique. "Une rencontre" de Kundera n’est pas pour autant un livre surréaliste. Ce n’est même pas un roman. Il fait partie des essais qu’a publiés l’auteur (lequel injecte d’ailleurs souvent de l’essai dans ses romans), aux côtés des Testaments trahis, du Rideau ou de L’Art du roman.

L’essai, comme on le sait depuis Montaigne, est un genre protéiforme, qui permet à l’auteur de traiter des sujets variés dans de petits textes, qui peuvent être réunis dans un même volume sans pour autant qu’il y ait un thème commun à tous ces textes. C’est d’ailleurs ce qui fait la spécificité même du genre "essai" : sa plasticité. Ici, Kundera ne déroge pas à la règle : il parle de peinture, de littérature, de musique, on trouve dans cet ouvrage aussi bien des lettres que des souvenirs personnels. Autant d’éléments divers qui se combinent dans une grande fête où l’intelligence se manifeste partout, et où le lecteur est convié à entendre la voix d’un auteur qui parle de ses aînés et de ses contemporains, parfois ses amis. La lecture en vaut la peine, tant on en ressort illuminé, étonnés de s’en trouver subitement plus intelligent.

Même si la tâche peut paraître difficile, on peut trouver quelques axes à cet ouvrage, quelques thèmes saillants qui orientent à la foix la composition de l’essai et la lecture qu’on peut en avoir. Le principal thème qui s’affirme dans Une rencontre, c’est avant tout celui de la modernité. Nombres sont les textes qui évoquent le rapport des artistes à l’histoire artistique, la question de l’héritage et de ce qu’on en fait. Ainsi, que ce soit dans une lettre que Kundera adresse à Carlos Fuentes, ou bien dans un long texte consacré à La Peau, un ouvrage de Malaparte, se définitif l’attrait et la défense par l’auteur de ce qu’il nomme lui même les "archi-romans". Que sont les "archi-romans" ?

En somme, l’exact opposé de ce que l’avant-garde a proposé comme évolution (on serait presque tenté de dire "comme remède") au roman, c’est à dire, "un roman sans personnages, un roman sans intrigue, sans histoire, si possible sans ponctuation, roman qui s’est laissé appeler alors anti-roman", en empruntant "le chemin d’une pure négativité" (page 105). Kundera définit ensuite cet "archi-roman"comme  un roman "qui se concentre sur ce que seul le roman peut dire" et qui "fait revivre toutes les possibilités négligées et oubliées que l’art du roman a accumulées pendant les quatre siècles de son histoire". Kundera est donc un farouche et ardent amoureux des romans, ou plutôt de ce qu’il considère comme une tradition du roman, tant la vision qu’il en a pourrait être remise en cause ou tout du moins questionnée : le personnage, l’intrigue, l’histoire n’étant pas une spécificité du roman (genre qui, par sa plasticité, a continuellement englobé d’autres genres, d’autres codes, y compris ceux qui pouvaient lui être spontanément antithétiques). Peut-être aurait-il fallu préciser quelques chose comme "l’exploration psychique d’un personnage", ou quelque chose comme ça. C’est que la vision et la pratique littéraires du roman de Kundera sont empreintes de la consciente de l’importance capitale de l’héritage artistique : d’où, dans cet essai, les textes consacrés à Dostoïevski, à Rabelais, etc. C’est que Kundera aime à rappeler les injustices que peuvent produire les radicalisés des diverses avant-gardes (dans son texte consacré aux "listes noires" et à Anatole France).

On pourrait citer également le texte "Beau comme une rencontre multiple", condensé d’une acuité étonnante où Kundera, en quelques pages, parvient à brosser un portrait assez fidèle de la Martinique et de la question du créole en partant de ses grandes figures, dont Césaire, dont il évoque la rencontre fondatrice avec Breton. Autre texte d’une intelligence admirable, le premier, consacré à Francis Bacon, intitulé "Le geste brutal du peintre", dans lequel Kundera évoque un souvenir personnel qui permet d’appréhender l’oeuvre du peintre d’une manière nouvelle. Manière de montrer que l’appréciation esthétique d’une oeuvre est intimement liée à des souvenirs très puissants, un fond d’expérience qui se manifeste grâce à l’oeuvre, ou que l’oeuvre ne parvient pas à convoquer quand elle est insuffisante. Le texte évolue ensuite vers des théories sur la peinture de Bacon, où apparaît aussi le peintre, dernier moderne perdu dans les égarements du Pop Art et du cours que commençait à prendre la peinture au moment où sa vie s’achevait. Une façon, encore une fois, de revenir sur les erreurs de la radicalité avant-gardiste, à travers cet exemple de celui qui, loin d’ouvrir un chemin selon Kundera, est celui qui a été, en quelque sorte, le dernier peintre moderne.

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