Ailleurs et Autrement, d’Annie Le Brun – Vivre et écrire intensément

Liberté et Indépendance. Ce sont les deux noms qui surgissent à la lecture de Ailleurs et Autrement, de Annie Le Brun. Liberté de parole, liberté de ton. Indépendance par rapport à notre époque et par rapport aux discours des médias et des institutions culturelles. Ce recueil, composé de textes divers dont une grande partie provient de chroniques que l’auteur a écrites pour l’excellente Quinzaine Littéraire de Maurice Nadeau, où elle avait carte blanche pour parler de ce qu’elle voulait de manière plus ou moins régulière. Ce qui nous donne, une fois regroupées les chroniques, un recueil hétéroclite et éclectique où sont abordés des thèmes aussi divers que la littérature, la langue des médias, la gastronomie, le surréalisme, etc.

Dès l’introduction du livre, Annie Le Brun, si l’on veut, plante le décor, et explique sa démarche et le choix de son titre : « Je sais, l’incroyable soleil de la médiocrité n’a pas fini de fasciner. Mais s’il est un moyen d’y échapper, voire de le combattre, ne serait-ce pas de commencer à regarder ailleurs et autrement ? » Combattre donc la médiocrité, sous toutes ses formes, en regardant ailleurs et autrement, c’est ce que fait Annie Le Brun dans ce recueil, où le retour aux auteurs aimés (Sade, Jarry, Roussel…), à la galaxie surréaliste, permet de prendre de la distance par rapport à la fois à la production littéraire actuelle, mais surtout aux discours pseudo-libérateurs de notre époque.

Car le livre n’est pas tant un recueil de critique littéraire qu’une défense de la liberté contre tous les discours, toutes les institutions,. qui prétendent libérer et qui ne font que « normaliser ». Écrire contre toutes les entreprises de « domestication » de l’être (pour reprendre ses mots), de réduction de sa vie intérieure, d’aplanissement pourrait-on dire, c’est là l’ambition d’Annie Le Brun. Le lecteur reconnaîtra dans la fougue qu’Annie Le Brun met à pourfendre tous nos discours moisis et nos théories faiblardes et mortifères, une fièvre, ou plutôt, un désir de fièvre tout droit puisé chez ces surréalistes qu’elle aime tant, et qui comme elle avaient fait de l’insurrection une exigence politique, sensible, amoureuse, esthétique. C’est à ces dimensions concrètes de la vie qu’Annie Le Brun souhaite que le lecteur revienne pour abandonner tout ce qui dans la société, domestique l’être en lui faisant croire qu’il se libère.

Car ce n’est pas tant la domestication de l’être qu’elle vise, mais surtout la fausse illusion de nos sociétés capitalistes qui nous fait croire en notre subversion lors même que celle-ci s’exprime dans les cadres prédéfinis de ces sociétés : ce que Annie Le Brun nomme à quelques reprises la « subversion subventionnée », qui produit de l’art qui n’est radical ou subversif qu’en apparence mais dont elle montre très bien qu’il se fonde sur les mêmes présupposés intellectuels que ce qu’il dénonce.

C’est en effet tous les retournements qui ont transformé des combats libérateurs en puissance de normalisation qui sont évoqués dans ce recueil par Annie Le Brun qui n’hésite pas à tout faire casser : ainsi, il y a des pages savoureuses qui décrivent le passage du féminisme au néo-féminisme, et analysent comment cette évolution est le fruit d’une abdication intellectuelle au sein de laquelle on voit ressurgir la morale la plus puritaine, la négation du désir – voire l’idée, sous-jacente, d’un désir criminel. Et par conséquent, le rêve d’une mort du désir. C’est aussi pour cela que Annie Le Brun évoque également la French theory à l’égard de laquelle elle se montre très critique, et dont elle montre (à mon sens, justement) qu’elle se fonde sur un logocentrisme qui est incapable de penser ce qui ne s’exprime pas dans le langage, et qu’elle est condamnée à n’être plus qu’un instrument de pouvoir dans la mesure où elle met en lumière un aspect sophistique de l’utilisation de la langue. Le plus grave est peut-être d’avoir considéré l’homme comme une donnée abstraite, déracinée, sans identité, a-sexué, etc., en en faisant un être de réseau, de connexion, dont Annie Le Brun montre bien comment il annonce l’individu connecté et asservi de nos sociétés actuelles.

Alors, il y a un réel plaisir à voir Annie Le Brun percer certaines baudruches avec tellement d’acuité et de dureté. Elle élabore une véritable philosophie de la vie et de l’écriture, elle qui ne distingue pas les deux, toutes deux devant être faites intensément, dans la fièvre sensible. Son but est de défendre la poésie, l’imagination, l’exploration des zones d’ombre et des complexités de l’âme humaine, plutôt que de se satisfaire de notre situation de domestication où toutes les richesses de la pensée humaine ont tendance à s’aplatir. Le symbole pour Annie Le Brun de cette force qui est la sienne et dont elle souhaite qu’elle prenne le dessus sur tous ces discours d’amputation et de limitation de la vie ? L’amour. Le désir, dont elle rappelle qu’il est toujours là, toujours répété, et toujours aussi puissant avec les époques.

Refuser donc « le réalisme, toujours sordide » et prendre le risque, intensément, de vivre, d’imaginer, de construire autre chose, une autre vie, libre, enfin. C’est ce à quoi nous enjoint ce recueil et, comme il l’est dit dans un des articles : « Il était une fois, dit le conte. Notre seule chance aujourd’hui est de nous rappeler qu’il faut commencer par dire non, pour que cette fois soit enfin. Telle est aussi notre immense chance qui ouvre toutes les autres. Car si la servitude est contagieuse, la liberté l’est plus encore. » Le livre d’Annie Le Brun a une liberté très contagieuse.

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