La couverture fait le livre
Oui, mon titre se fonde sur le proverbe anglais "Don’t judge a book by its cover" ("L’habit ne fait pas le moine"). Alors, pour commencer ce petit article de divagations, revenons sur quelques présupposés avant de continuer.
En France, un livre qui vient tout juste de sortir, ça ressemble….
à ça….
Aux États-Unis, un livre qui vient de sortir, ça ressemble plutôt….
Avouez que la comparaison n’est pas vraiment en faveur de la France sur ce coup-là. Quand je suis arrivé aux États-Unis, j’étais, pour le coup, très français : je gardais de mes expéditions chez Smith, Galignani ou Gibert le souvenir de ces étagères remplies de livres aux couvertures bariolées, sans aucune unité, et peu à peu je m’étais mis à détester mes livres anglais en V.O, qui me paraissaient pour beaucoup vulgaire ou bien un peu racoleur (certains n’hésitant pas à en rajouter sur les polices d’écriture avec moult déliés et autres couleur dorée pour le nom des auteurs). Quand je regardais mes livres, j’avais l’impression, comme je le disais souvent, que tous les livres publiés dans le monde anglo-saxon (exceptés peut-être les livres pour enfants) ressemblaient à des livres de gares, sans me rendre compte que j’avais cette réaction parce que pour nous, en France, les livres les plus illustrés sur leur couverture sont les livres de science-fiction, de fantasy ou autres genres un peu marginaux de la littérature (je tiens à dire que je n’ai aucun mépris pour ces genres, bien au contraire). Surtout, en comparant les livres anglo-saxons avec les livres espagnol, et notamment la très belle et excellente collection Catédra, j’en avais conclu, et j’arrêtais mon jugement pour dire que les livres américains étaient moches.
(un exemple des livres publiés par Catédra, qui publie des classiques de la littérature hispanique)
En bon français biberonné à Gallimard, Le Seuil, Folio, etc, il était pour moi inconcevable que les livres aient des couvertures qui ne soit pas unies (ou alors, si elle ne l’étaient pas, comme pour les collections de poche, le design du livre devait être sobre, une image illustrant le texte et ne s’échappant pas des cadres raisonnables de l’expérimentation éditoriale, dirons-nous), et évidemment, comme tous les lecteurs un peu fétichistes (lecteur fétichiste que je ne suis plus d’ailleurs) il y avait une vraie satisfaction à regarder ma bibliothèque de Folio et à voir qu’on pouvait identifier une collection à une tranche de ses livres.
Car en France, (comme quoi ce genre de questionnements sur les couvertures n’est pas aussi superficiel qu’il n’y paraît), tout porte à croire que ce qui prime, ce qui est important dans la fabrication du livre, c’est avant tout l’éditeur ou la collection (à la limite) dans laquelle le texte est publié : tous les livres sont présentés de la même façon, et souvent, toute trace d’individualité est gommée au profit d’une identité supérieure et qui est souvent reconnaissable à une couleur. C’est la couleur qui nous fait reconnaître la Blanche de Gallimard (blanc crème), la collection Cadre Rouge du Seuil (comme son nom l’indique, un cadre rouge), etc.
En revanche, créer des couvertures originales, qui soient différentes pour chaque livre, c’est prendre pour acquis le fait que le texte soit irréductible à une appartenance à une maison d’édition ou à une collection : quelque chose fait que le texte est plus que ça, il devient un objet indépendant de la structure qui l’accueille. C’est pour ça que j’aime, maintenant, les livres américains tels qu’ils sont conçus. C’est-à-dire que le design d’une couverture de livres est déjà (quand elle est bien faite, évidemment) une lecture. Elle est déjà quelque chose qui montre que le designer a lu attentivement le livre et en a retenu quelque chose. Il a déjà livré une interprétation.
J’aime beaucoup cette vidéo parce qu’elle montre comment fonctionne le travail du designer, et comment la mise en image est une compréhension du texte.
Alors, évidemment, il y a un risque à cela, quelque chose que, encore une fois, en bon Français, on peut reprocher à cette attitude. Nombreux pourraient dire que c’est scandaleux que les livres soient conçus et pensés comme des objets qu’il faut vendre, qu’il faut qu’ils soient attirants, qu’ils donnent envie d’être achetés, de préférence avec des couleurs (comme un paquet de lessive, etc). Certes, c’est aussi un des enjeux de la différence qu’il y a dans l’édition française et l’édition américaine : à savoir que, de manière moins frileuse que les Français, les Américains acceptent et ne voient pas de problème à ce que le livre soit considéré comme un produit au même titre qu’un autre. Ce qui peut être très choquant pour nous, mais qui nous permet d’avoir, finalement, des couvertures comme celles-ci :
Avouez que ça a quand même de la gueule.
PS : Même si les maisons d’édition françaises rechignent un peu à créer des couvertures au design soigné, il faut quand même souligner l’effort que font les éditions Inculte dans ce sens. Je continuerai ces divagations une autre fois.
Comments
4 Responses to “La couverture fait le livre”Rétroliens
Découvrez l'avis des autres...-
[...] que je vous disais [...]








Article très intéressant. Je trouve que l’édition, même française fait de plus en plus d’efforts de ce côté-là. On reste loin des chefs d’oeuvres des éditions Penguin par exemple, mais il y a une lente progression! Peut-être que le coup de pied au derrière donné par l’édition numérique donnera un nouvel élan!
Je pense aussi que le succès futur de l’édition numérique et des liseuses va créer une sorte de scission dans le commerce du livre. Si les fabricants et vendeurs de livres "physiques" veulent maintenir leur activité, il va falloir se concentrer sur l’aspect artisanal du livre. Sur l’objet-livre. De cette manière, les nostalgiques attachés à l’objet auront de vrais beaux livres à même de séduire ceux qui seraient tentés par l’électronique. Du reste, ici aux États-Unis, outre les questions de design, je suis frappé par la qualité artisanale des livres en "hardcover", souvent très bien réalisés : couverture dure, reliures avec jaquettes, pages cousues ou collées de manière résistante, c’est un vrai plaisir de les manipuler.
Je découvre votre blog aujourd’hui et je le trouve bien intéressant. Je me lance pour un commentaire :
En France, vous oubliez une maison d’édition comme Zulma dont les publications sont très recherchées graphiquement (Le graphiste est David Pearson, anglais qui travaille aussi pour Penguin Books, ceci explique peut-être cela…) et qui, non seulement, accompagnent très bien les textes mais arrivent à conserver une cohérence et certains éléments graphiques qui font que l’éditeur est reconnaissable directement. On pourrait aussi citer le très beau Perdus/Trouvés paru chez Monsieur Toussaint Louverture ou le Tristram Shandy publié par… Tristram.
Et puis la sobriété a tout de même du bon parfois (je trouve que les photographies qui illustrent le graphisme de la Blanche ou de Flammarion ne rend pas hommage aux livres "physiques"… Même si je n’aime pas particulièrement les couvertures de Flammarion).
Enfin, peut-être que je vous comprends mal (et que vous attribuez l’idée à d’autres que vous) mais je ne vois pas en quoi une belle couverture mettrait plus en avant le côté commercial du livre par rapport à une couverture sobre. Il faut savoir trouver un juste milieu je crois (à ce niveau, la couverture de Payback me semble ratée, j’y vois au mieux un livre de supermarché… Mais les autres sont très belles !). De bons choix graphiques enrobent le texte et permettent de "diriger" la lecture d’une certaine façon je crois. Pour reprendre l’exemple de Zulma : j’ai adoré lire leur Rosa Candida (http://multimedia.fnac.com/multimedia/images_produits/ZoomPE/9/1/2/9782843045219.jpg) ; il est récemment paru en poche chez points (http://www.itineraires.com/images/couvertures/Rosa_Candida.jpg), je trouve la couverture ignoble et je crois que si j’avais découvert le texte sous cette édition je n’y aurai vu qu’une histoire sentimentale à l’eau de rose…
Voilà pour quelques pensées désordonnées que m’a inspiré votre texte. Au final nous partageons le même avis tout de même, moi aussi je milite pour de plus beaux objets !
En attendant de lire un autre article, bonne continuation !