Trois auteurs, de Pierre Michon – Exercices d’admiration

De nos jours nous avons perdu la coutume qui veuille que les écrivains soient aussi critiques. Ou que les critiques littéraires des journaux fassent intervenir des écrivains. Il faut cependant noter que la nouvelle édition du Monde des Livres fait parfois appel aux plumes de Amélie Nothomb ou d’Éric Chevillard, ce dernier nous gratifiant à chaque fois d’un bel article et de belles découvertes : ça a été là la meilleure initiative qu’on aurait pu prendre, parce que les écrivains sont quand même autrement plus intéressants, quand ils parlent d’autres écrivains, que ne peuvent l’être les journalistes littéraires (et je précise que ce n’est pas parce qu’il publie un livre qu’un journaliste littéraire devient un écrivain).

Donc. Plutôt que de nous ennuyer à lire des chroniques faites à la va-vite, préférons lire les trop rares articles d’écrivain sur leurs confrères, ou, à défaut de pouvoir en trouver dans la presse française, on peut toujours se rattraper en lisant quelques recueils d’études consacrées à la littérature écrits par nos auteurs contemporains. Le livre dont je vais parler aujourd’hui est un livre court mais dense, consacré comme son nom l’indique, à trois auteurs : Balzac, Cingria, Faulkner. Il a été écrit par Pierre Michon, un de nos plus grands auteurs vivants (auteur auquel j’ai déjà consacré une critique ici), lequel a construit son oeuvre avec rigueur et ténacité, ébauchant peu à peu les grandes sinuosités d’une belle langue, jugée complexe parfois, mais qui est en réalité d’une grande lisibilité car elle est juste et cohérente. Les livres qui sont illisibles, ce sont les livres faux.

Souvent, la grande force des critiques d’écrivains sur des écrivains (et c’est ici le cas pour Michon) est qu’elles ne séparent pas la visée critique de la pratique concrète de l’écriture. Là où les critiques littéraires professionnels se fondent sur des conceptions esthétiques construites uniquement par la lecture, les écrivains gardent souvent en tête l’aspect matériel, artisanale presque, de l’écriture. C’est cela qui manque aux critiques professionnels, qui envisagent la littérature trop souvent comme le maniement d’idées ou d’esthétiques sans se rendre compte que celles-ci se construisent de manière très triviale, dans le maniement de la langue comme un matériau.

Ce qui me plaît notamment dans ce recueil, c’est qu’il se rattache à de nombreuses thématiques que j’ai déjà mentionnées dans ma critique de Maîtres et Serviteurs. Loin d’être une exception dans la bibliographie de Michon, il est en réalité une partie de l’oeuvre, et s’insère logiquement, thématiquement et esthétiquement dans cette dernière.

Les trois textes qui composent ce recueil ne sont pas à proprement parler des portraits : ils ne cherchent pas à livrer au lecteur une image fixe, figée, des auteurs dont il est question. Ce ne sont pas des portraits, ce ne sont pas non plus des textes biographiques : rien de commun entre le texte sur Balzac et la monumentale biographie qu’a pu lui consacrer Zweig, par exemple. Le projet de Michon est même, en un sens, à l’opposé du travail biographique. Il ne cherche pas à retracer une existence et à en montrer le sens profond, caché, la progression que subit un être et sa formation. Au contraire, c’est dans le petit événement ou dans l’anecdote qu’il peint à grands traits une manifestation de l’art dans la vie de ces trois auteurs.

La tâche de l’artiste, son labeur, comme je l’avais appelé pour ma critique de Maîtres et Serviteurs, est un labeur cosmique, une nécessité de se brûler, comme s’est brûlé Balzac en enflammant ses nuits, en ruinant sa santé par le manque de sommeil et la consommation excessive d’excitants : ce thème, présent dans Maîtres et Serviteurs, se retrouve ici, de manière plus franche, plus directe en quelque sorte. L’élaboration romanesque y étant plus mince, la figure de l’artiste réel s’y fait plus ouverte, et l’exemple de Balzac, dans son outrance, dans son caractère énorme, devient l’archétype du Créateur à majuscule, un homme qui par son travail s’élève à une dimension majestueuse. Mais l’essai de Michon ne tombe pas dans l’hagiographie qui pourrait le menacer. Au contraire, cette mention du travail de l’artiste est l’occasion pour Michon de décentrer sa réflexion, de faire passer son propos de la figure de l’auteur au monde qu’il crée : au fil de l’écriture, les personnages créés par Balzac (et d’autres, par exemple Proust) viennent peupler les pages de cet essai, comme si, finalement, l’univers intérieur du créateur comptait plus que lui-même.

Car tous ces efforts, toutes ces tensions qui n’ont pour but que de créer matériellement cet univers intérieur, semblent être, paradoxalement, ce qui fait la marque et la grandeur du travail artistique selon Michon. Comme si le résultat était secondaire par rapport au processus, par rapport à cette énergie folle que délivre l’artiste pour mener à bien son entreprise. On aboutit dès lors à une belle définition de la littérature, quand l’auteur évoque la Comédie Humaine de Balzac : le voyage de l’auteur se voit comparé à celui que quelqu’un ferait pour aller dans les beaux appartements difficiles d’accès (image qu’on retrouve d’ailleurs aussi dans Maîtres et Serviteurs), et dont on se rend compte qu’ils sont vides. Michon ajoute ensuite : "Reste la Grâce. Qu’importe qu’ils soient vides, les appartements ? Reste le chemin plein d’espérance et de foi qui vous mène à leur porte. Reste ce gros homme plein de grâce [Balzac] ; que la Grâce a tenu par la peau du cou pendant quinze ans, une grâce tortueuse affublée des masques de la vanité, de l’avidité, du snobisme, du génie, qui peut-être s’est dévoilée pour finir et lui a dit en partant : ce n’était pas ce que tu croyais, c’était La Comédie. Tu la crois à peine commencée, mais elle est faite, elle est la clef des appartements, visite, puis meurs si tu veux, ou vis, j’ai à faire ailleurs. Je ne reviendrai pas." (page 31) Un voyage vers la Grâce certes, mais un voyage déçu, un voyage qui ne peut être que déçu, et ce qui en fait la beauté tragique est qu’elle ne peut être qu’une farce (comme le dit aussi la belle épigraphe du recueil : "Tu pourras être un grand écrivain, mais tu ne seras jamais qu’un petit farceur.")

C’est cette idée que j’ai trouvé la plus belle et la plus touchante de ce qu’on peut trouver dans le texte. Il y a toujours une forme de beauté à voir un écrivain payer ses dettes, parler de ses prédécesseurs, reconnaître des influences. On se sent toujours en tant que lecteur, charmé et on a l’impression de mieux connaître les auteurs en question, celui qui parle et celui dont on parle, comme si on avait été présenté à un groupe d’amis. C’est ce que réussit Pierre Michon dans son livre, notamment quand il évoque Faulkner dans le dernier texte de son recueil. C’est Faulkner qui a fait découvrir à Michon la voix de la littérature, "la grosse voix d’outre-tombe par laquelle ce monde-ci apparaît dans sa terrible vie, son immense joie en larmes". Et on aimerait que d’autres écrivains nous fassent partager de tels émerveillements.

About these ads
Comments
2 Responses to “Trois auteurs, de Pierre Michon – Exercices d’admiration”
  1. Grand auteur Pierre Michon, merci pour cet article!

Poster un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Recevez les nouvelles publications par mail.

Joignez-vous à 941 followers

%d bloggers like this: