Pourquoi j’aime… les éditions Verdier (1)

Comment peut-on imaginer un blog consacré à la littérature sans évoquer ceux qui, conjointement aux écrivains et parfois de manière conflictuelle avec eux, font que les livres existent, sous une forme ou une autre, mais classiquement sous la forme d’un livre papier, j’ai nommé les éditeurs ? Ce que j’aime, notamment dans une revue comme Le Matricule des Anges, ce sont les articles qui parlent des maisons d’édition, de leur philosophie qui souvent sous-tend la formation patiente, au fil des ans, d’un catalogue. Les entretiens où l’on donne la parole aux éditeurs, où on leur demande d’expliquer d’où viennent leurs goûts, la façon dont ils envisagent leur maison ou leur collection, le public auquel ils s’adressent, en bref, une application très concrète de théories ou d’esthétiques. Loin de n’être que des soucis de boutiquier, des problèmes d’intendance ou de commerce, ces interrogations sont de véritables élucidations, des moments où, en un sens, les éditeurs ne s’avancent plus masquer et assument pleinement une vision de la littérature, leur vision de la littérature. Je ne suis pas journaliste, et cette rubrique ne saurait donc être une rubrique composée d’interviews. Je n’ai pour vocation que de donner ici, des avis de lecteurs, des goûts personnels. Tenter de dire pourquoi cette maison et pas une autre, m’évoque des choses, des paysages, comment ses livres m’ont séduit, désarçonné. Je l’étofferai au fur et à mesure des semaines, il y aura peut-être plus de dix maisons citées, je ne peux pas savoir pour le moment.

J’ai décidé de commencer aujourd’hui par les éditions Verdier, et ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, j’ai beaucoup lu de livres des éditions Verdier ces derniers temps, me mettant à lire sérieusement et au long cours de nombreux auteurs publiés par cette maison, et de lire ces auteurs en essayant de suivre leurs oeuvres, leur cheminement, la façon dont se sont élaborés leurs découvertes, leurs renoncements, leurs changements de cap. Ensuite, parce que les éditions Verdier m’accompagnent depuis longtemps et parce que je suis attentivement leurs publications, du mieux que je peux.

Pourquoi donc, est-ce que je considère que les éditions Verdier font, depuis que je peux en être témoin, mais je suppose, depuis leur création, un travail qui mérite d’être salué ?

Je pourrais, tout d’abord, égrener les noms : Bergounioux, Michon, Meschonnic, Riboulet, Pavel Hak, Goldschmidt, Gatti, François Dominique… Ce n’est que le début d’une longue liste, une longue liste que je pourrais préciser beaucoup plus. Il n’y aurait que ces auteurs, ce serait déjà un travail de suivi et d’accompagnement considérables.

Je ne sais pas quel point commun véritable l’on pourrait trouver dans cette liste d’auteurs. Ce qui serait garant de l’unité de la maison. Je ne sonde pas les coeurs et les reins, et je ne peux savoir ce qui préside aux choix des éditeurs de chez Verdier, ce qui provoque leur engouement. Si j’avais à dire ce par quoi je suis touché, concerné, dans cette maison et son catalogue, c’est la question d’un rapport à la langue fait de respect et de grande précision. Que ce soit pour la prose de Michon, ces longues phrases, parfois alambiquées mais brassant toujours un vocabulaire d’une précision méticuleuse, pour celle de Riboulet, ce classicisme parfois maniaque qui lui permet d’évoquer aussi bien l’ampleur des paysages et des climats (dans la très belle première partie de L’Amant des morts) que la subtilité et parfois le lyrisme des sentiments, ou pour celle de François Dominique, dont j’ai tenté de montrer qu’elle se fondait sur un point d’équilibre entre pouvoir évocateur du langage et risque de destruction par la parole, tous les auteurs qui comptent pour moi et qui sont publiés par Verdier partagent une pratique de la langue fondée sur une connaissance profondément classique, et arrivent à la mener vers des territoires inexplorés. Surtout, ce sont des écrivains qui semblent ne pas prendre la langue pour un acquis, mais qui s’interrogent sur sa capacité de représentation. Sur la possibilité aussi, grâce à la langue et au style, d’aller toujours plus profondément dans ce que représente l’expérience du monde, et notamment l’expérience des sens : beaucoup des écrivains dont j’ai cité le noms ont des écritures très sensuelles : qu’elle soit terrestre, presque élémentale, ou plus érotiques, elles s’affrontent toutes au labeur des artistes qui s’en servent comme des matériaux, comme des matières à la dimension de ce qu’ils dépeignent.

Je ne sais pas si les éditeurs de cette maison pensent leur catalogue comme cela. Ou bien peut-être que leur pratique d’édition est à l’image de ce que sont les oeuvres qu’ils publient : discrètes comme un léger froissement d’étoffes, délicates, mais fortes, fondant dans le secret un trajet sûr, creusant un sillon qui paraît de jour en jour plus vaste sans n’être jamais grandiloquent. Au plus près donc du rapport de l’homme au monde.

About these ads

9 Comments

  1. « discrètes comme un léger froissement d’étoffes, délicates, mais fortes, fondant dans le secret un trajet sûr, creusant un sillon qui paraît de jour en jour plus vaste sans n’être jamais grandiloquent. Au plus près donc du rapport de l’homme au monde. »
    C’est justement cela que je n’apprécie pas dans certains bouquins de chez Verdier. Ce côté étriqué, pas vraiment ambitieux, taillé sur mesure pour la langue et son exploitation à la serpe, comme s’il s’agissait là du dernier rempart du modernisme et de l’innovation esthétique que d’exploiter la forme jusqu’à la lie – ce que ne font pas heureusement, à titre personnel, tous les auteurs de chez Verdier (comme Michon, par exemple)
    Moi je ne trouve pas, si vous me permettez, que ça soit un signe du « rapport de l’homme au monde », mais au contraire de son abdication (très française, en passant)

    Répondre

  2. Je ne suis pas sûr de bien comprendre votre remarque sur l’abdication.
    Pour ce qui est de son caractère spécifiquement français, je trouve que cette idée est devenue un marronnier, dont Tzvetan Todorov (dont vous parlez dans votre blog (très intéressant au demeurant)) a beau jeu de s’horrifier, après avoir contribué si ardemment à l’instaurer.
    Mais pourriez-vous développer un peu votre propos, si vous en avez le temps ?

    Répondre

    1. Bien volontiers. Le fait que l’idée soit devenue un marronnier ne redonne pas pour autant de l’intérêt ou du mérite aux textes « incriminés ». Quand j’utilise le mot d’abdication, je veux parler de l’étroitesse, de l’exiguïté du point de vue souvent bien français de la littérature, qui se replie sur elle-même (et sur ses propres effets) – à l’image d’un Pierre Michon, probablement l’un des derniers grands, mais surtout de Bergounioux, puisque je le cite effectivement sur mon blog, et dont la prose me semble tout simplement déconnectée de la réalité dans laquelle nous vivons (en tout cas, dans laquelle je vis). (Avant Todorov, précisons qu’il y a eu tout de même Georges Steiner qui parlait de cette tendance au formalisme en France : mais effectivement, aucun d’eux n’est uniquement français de langue.) Si l’on prend deux exemples en France (caricaturalement), vous avez Michon d’un côté (qui représente la littérature formelle, disons, en tout cas très écrite) et derrière l’école Bergounioux ; et de l’autre vous avez Houellebecq (une littérature qui s’efforce de capter l’air du temps (un air du temps changeant), et avoue une ambition, sinon universelle, du moins démiurgique). Et entre les deux : rien. Personne pour se confronter au monde tel qu’il est en train de devenir (monde mondialisé, monde complexe, monde de plus en plus virtuel, et monde enfin livré aux chiens qui veulent bien s’en saisir). Personne pour s’introduire dans le trou de souris de la cave des Fritzl et y entrevoir le monde, comme le fait apparemment Jauffret dans son dernier opus, tel que vous nous le décrivez. C’est pour cela que je parle d’abdication (devant la réalité), l’oeuvre d’un écrivain d’un minimum d’ambition étant (je cite Nabokov de mémoire) la « résultante du conflit de son auteur avec le monde, et non pas celle des personnages entre eux ». Ce que je ne retrouve malheureusement pas dans la plupart de la littérature française contemporaine, et en particulier chez Verdier.

      Répondre

      1. Merci pour votre commentaire très détaillé qui a pour mérite de clarifier vos propos et qui vont me permettre (si tant est que je puisse vraiment le faire) de clarifier mes idées, d’abord pour moi-même (parce que je pense qu’on a beau chercher, on ne sait jamais pourquoi certains textes nous touchent et s’ils ont des choses en commun) mais aussi pour vous (et les futurs lecteurs).
        J’apprécie aussi que des lecteurs qui n’ont pas les mêmes avis que moi ni les mêmes conceptions de la littérature me critiquent, d’abord parce que ça me force à aller y voir de plus près, ensuite parce que ça me prouve aussi que j’ai une certaine cohérence.
        Ce que vous me dites sur la littérature française est un discours globalement partagé (notamment par les lecteurs qui lui privilégient souvent la littérature américaine ou sud-américaine), mais je suis un peu sceptique face à l’argument que vous donnez à propos de la « déconnection » de la littérature face à la réalité contemporaine. Tout simplement parce que pour moi, ce qui fait le signe de la littérature ce n’est pas sa capacité à refléter l’époque ou les problèmes du monde contemporain à l’écriture. Ou disons, ce n’est pas seulement ça qui fait qu’un texte est un texte écrit par un vrai écrivain. Je préfère plutôt appréhender ce thème par la question : Comment, dans ce texte, est présent à l’état de fantôme, presque de spectre, l’époque ? Comment le regard que l’écrivain porte sur les choses est marqué par son époque ? Et cela n’a pas forcément à voir avec la thématique d’un livre. À mon sens. Il se peut que je me trompe (et sans doute est-ce le cas), mais c’est, jusqu’ici, comme ça que j’ai pratiqué la lecture.
        Pour ce qui est de Houellebecq, ses livres ne m’intéressent pas, tout simplement parce que, si est perceptible l’époque dans ses livres, sa forme, à mon goût, ne suit pas : elle est prise dans une idée qui veut que, en s’accordant à un air du temps qu’il a capté, son écriture, sa forme, se fasse volontairement pauvre, on pourrait dire au ras des pâquerettes, pour parler vulgairement. C’est pour moi un égarement. Flaubert n’a pas usé d’une prose pauvre pour parler de la vie de Madame Bovary.
        Je pense que ces quelques débuts de réflexion sont intéressants, je ne sais pas. En tout cas, ils posent quelles sont nos divergences, à mon avis.
        N’hésitez pas à poursuivre la discussion,
        Au plaisir de vous lire,
        L’Hermite

  3. Eh bien, à dire vrai, je suis globalement d’accord avec ce que vous dites : nous ne sommes peut-être pas si divergents que vous le croyez. Si j’ai cité Houellebecq, c’est parce qu’il se collette avec son époque (enfin plutôt la précédente), mais sans m’abuser non plus sur la pauvreté de sa forme (je n’apprécie vraiment, comme beaucoup, que ses deux premiers livres). Je suis d’accord que l’époque ne doit pas nécessairement être présente comme matière brute pour parler de son temps, ou encore comme thématique ou arrière-fond, elle peut être sous-jacente, spectrale, comme vous dites, ou même ne pas être présente du tout et se deviner dans des choix allégoriques ou des tournures narratives et des personnages spécifiques (à ce propos, je ne sais pas si vous avez lu Les jardins statuaires de Jacques Abeille, voilà une littérature que je prise, même si elle est pour le coup complètement déconnectée de son époque). Ce que je n’apprécie pas dans la plupart de ce que je lis aujourd’hui, c’est une certaine tendance « métonymique » dans l’écriture, comme si, à partir de sa petite vie, de son bout de terroir, de la pauvreté de sa vie même érigée comme exemple, on parvenait à en déduire la marche du monde. Ce qui est d’autant plus hasardeux de nos jours que le monde se mondialise (je sais que cela peut paraître une expression galvaudée mais il me semble que toute une frange de la littérature réactionnaire de nos jours ne veut s’y résoudre (y compris dans ses écrits)). Nous n’avons pourtant guère le choix. Quand je parle donc d’époque (ou plutôt de réalité), je parle d’intégration de celle-ci dans la création, sans forcément en faire son matériau premier (ou son cheval de bataille) (mais du moins l’avoir à l’esprit) ; parvenir à récréer une fiction à partir du réel n’est pas à la portée de tous : encore faut-il s’extraire pour cela suffisamment de la pluie de fictions (y compris psychologiques) qui nous abreuvent au quotidien – et qui, au fur et à mesure que le monde change et se densifie, pourraient même devenir si envahissantes qu’elles finiraient par mettre le roman (sinon l’art) en péril.

    Répondre

    1. Dans ce cas, je suis ravi de voir que nous pouvons être d’accord sur bien des points.
      Pour l’anecdote, une des futures critiques sera consacrée à La Barbarie, de Jacques Abeille, que j’aime beaucoup, comme quoi nous nous rejoignons là aussi.

      Répondre

    1. Merci de votre message.
      J’ai prévu de parler de P.O.L, de Fiction et Cie (Seuil), des éditions Attila, Quidam, et d’autres encore !
      Surveillez bien les futures chroniques ;)
      Amicalement,

      L’hermite

      Répondre

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s